Réflexions et débats sur l’attaque et l’anarchisme – Attaque https://attaque.noblogs.org Chronique de la guerre sociale en France Sat, 01 Aug 2026 17:37:39 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=7.1 Post-scriptum à « La flamme d’or » https://attaque.noblogs.org/post/2026/08/01/post-scriptum-a-la-flamme-dor/ Sat, 01 Aug 2026 17:22:47 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=63458 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / jeudi 29 juillet 2026

Si la réception de la brochure a été assez largement positive – du moins dans les quelques retours reçus – elle a aussi suscité de vives attaques, principalement concernant la partie sur les « leurres identitaires ». Cela a même valu quelques mots doux lors d’une causerie dans des rencontres anarchistes, certaines personnes qualifiant le texte de « raciste » et « transphobe ». Au passage, à titre perso, quand je considère que quelqu’un porte une position raciste et/ou transphobe, surtout dans ce genre d’espace, j’essaie de faire en sorte de le virer, et si je n’y parviens pas, je me casse. Mais il semble que porter jusqu’au bout les conséquences de sa pensée exprimée ne soit pas un principe de base pour tout le monde.

Cela a aussi valu d’assimiler les positions tenues dans la brochure à celles de Vanina, autrice du bouquin Les leurres postmodernes contre la réalité sociale des femmes, ainsi qu’à Tomjo, co-auteur de Mes vacances à Saint-Imier chez les agresseurs bienveillants et compagnon de route de PMO. Pour que les choses soient claires : je ne partage pas du tout les mêmes positions et suis en général en partie d’accord avec les critiques qui leur sont faites. Vanina, par exemple, me semble homogénéiser les mouvements queers et intersectionnels, pourtant traversés de tendances contradictoires, pour en faire une des causes principales de l’affaiblissement du féminisme révolutionnaire (ce qui n’en fait pas, comme j’ai pu l’entendre et le lire, une « facho » ou autre insulte de ce goût-là). Tomjo ne se contente pas de son côté d’homogénéiser queers, intersectionnel-les, wokes, postmodernes ou déconstruits, il reprend des clichés réacs certes avec style, mais surtout avec un ton méprisant.

Je dois dire que j’ai été étonné, puisque la critique dans la brochure porte sur les logiques réformistes issues des politiques identitaires (et poursuit ainsi un travail critique des pièges réformistes entamé dans les parties précédentes sur l’autogestion, poursuivi sur les projets de retour à la terre, l’expérience de la ZAD de NDDL, l’antifascisme ou l’électoralisme). Le texte n’est en rien une critique des dynamiques anarchistes et révolutionnaires du mouvement queer, mouvement dont il n’est pas question dans la brochure, et encore moins des personnes s’engageant dans un processus de transition. Il s’agit en fait de critiquer des logiques réformistes, comme il y en a dans un certain antifascisme, féminisme, milieu alterno, etc. Et ces critiques sont d’ailleurs portées depuis l’intérieur même du mouvement queer. Critiquer les théories foucaldiennes sur le pouvoir me semble aussi très utile, tant elles se sont imposées jusque dans le mouvement anarchiste. De même, il me semble important de rappeler que l’individu-e, dans un sens anarchiste, est bien plus large que toutes les cases identitaires. D’ailleurs, le mouvement queer a participé à sa manière à faire éclater ces cases. L’étonnement passé, il faut bien avouer que le texte aurait gagné à rappeler qu’il existe des dynamiques plus intransigeantes et plus intéressantes. Je ne les ignore pas et essaie de participer à en diffuser les positions depuis bien des années (George Jackson Brigade, Queer ultraviolence, Ma randonnée sans balise, Trans n’est pas transhumanisme, etc.). Il aurait très certainement fallu les évoquer, d’autant que cette brochure circule en-dehors du mouvement anarchiste (et c’est une très bonne chose et un objectif). Il s’agit là effectivement d’une erreur.

Cela aurait en outre peut-être permis d’empêcher – ou du moins de limiter, tant le sujet semble sensible et propice aux vives réactions – les extrapolations faites sur le texte, comme par exemple concernant la mixité choisie. Il n’en est pas question dans le texte, mais certaines personnes ont curieusement cru y voir une critique de la mixité choisie. Je n’ai aucun souci avec ça, au contraire, je considère que cela peut être un outil utile (tant que ça ne devient pas une fin en soi). Et les gens sont de toute façon libres de s’autoorganiser comme ils et elles le souhaitent ! Il y a toutefois des critiques portées qui me semblent injustes, comme par exemple sur le fait que la brochure oublierait le patriarcat. Certes, ce n’est probablement pas assez développé (comme bien d’autres sujets, comme l’enfermement). Ce n’est qu’une brochure sur un sujet bien vaste… Il est tout de même fait référence à La Voix des Femmes et aux Mujeres Libres, par exemple et entre autres. Il y a surtout l’évocation du soulèvement en Iran aux cris de Femme ! Vie ! Liberté ! dès l’introduction, choix qui n’est évidemment pas fait au hasard, mais bien pour rendre explicite dès le départ l’idée que la lutte contre le patriarcat (et la religion) fait partie des fameuses perspectives révolutionnaires à ouvrir. Mais quand on ne veut pas voir…

Je rappelle donc la partie centrale de ce chapitre, qui me semble assez claire pour éliminer tout soupçon de racisme, de transphobie ou autre position nauséabonde :

« S’il existe une lutte centrale, c’est celle pour arracher des pans d’autonomie, pour la maîtrise de sa vie et de son propre corps, pour l’appropriation des finalités de ses activités, pour le contrôle de ses gestes et de ses décisions, pour la possibilité de rencontrer autrui dans un rapport égalitaire. L’individu-e fait donc bien ce qu’il veut de son cul et de sa vie. Automatic word wrap
Il y a il me semble une erreur sur ce qu’est et a toujours été la question sociale. La question sociale a toujours été plus large que la lutte des classes entre bourgeois et prolétaires, ou que le clivage entre riches et pauvres. Le système actuel a émergé du fait du mouvement des enclosures et de la mise en propriété des terres contre les paysans et paysannes, de la mise au travail sous la contrainte, de la radicalisation de la misogynie, de la traite ‘’négrière’’ et de la colonisation, de la famille nucléaire qui s’est imposée. Elle inclut dès le départ la domination masculine, le racisme, le contrôle de la sexualité et de la vie quotidienne. Il en découle que pas plus que de conflit central, il n‘existe de sujet révolutionnaire. La question sociale qui prévaut est probablement celle de la négativité ou non de la hiérarchie et du pouvoir ; de la lutte contre toute forme d’exploitation et de domination, donc ».

Il n’y a pas de lutte prioritaire sur d’autres, et le patriarcat est un système de domination plus ancien que l’Etat et le Capital, complètement déployé chez des chasseurs-cueilleurs comme les Aborigènes australiens par exemple. Renverser l’Etat et détruire le capitalisme ne suffira pas à en finir avec l’inceste ou la culture du viol.

La fin de cette partie est peut-être un peu maladroite, lorsque le texte essaie de dégager des cibles qui seraient plus stratégiques. Pour certains et certaines, elles oublieraient le patriarcat et le colonialisme. Il me semble pourtant que l’industrie militaire ou les frontières, par exemple, sont des cibles assez explicites aussi contre le patriarcat et le colonialisme… et sont par ailleurs des piliers de l’ordre établi empêchant toute possibilité de changement réel dans la vie quotidienne, et donc de construction d’un monde nouveau plus désirable dans lequel pourraient s’épanouir des relations débarrassées du pouvoir – y compris sur les corps et la sexualité, et même dans le cercle intime.

La réception d’une brochure, y compris quand elle est positive, peut décidément réserver des surprises. Cela a été le cas du côté d’ « anarchistes » explicitement religieux et très complaisants avec des groupes autoritaires et antisémites comme le Hamas. Il y a pourtant une critique explicite des luttes de libération nationale et de ce genre de groupes dans la brochure, ainsi qu’une occurrence de l’expression « sans dieux ni maîtres ». Je rappelle toutefois, pour que les choses soient claires, que je suis convaincu que la perspective révolutionnaire contre tout pouvoir ne peut être que critique de la religion.

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USA : « No Way Home » https://attaque.noblogs.org/post/2026/07/24/usa-no-way-home/ Fri, 24 Jul 2026 16:15:44 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=63435 Continuer la lecture ]]> La Grappe / mercredi 22 juillet 2026 [on a corrigé quelques coquilles – Attaque]

« No Way Home » : la réponse d’un ancien détenu anarchiste à Fire Ant Movement Defense

Traduction d’un article paru sur Crimethinc, dont la portée semble aller au delà de l’affaire en question et propose un texte témoignage d’intérêt sur les balances.

Nous avons choisi de traduire ce texte initialement publié par Crimethinc même si nous n’avons pas forcément de traduction relative aux événements qui précédent son écriture (voir en anglais pour le contexte, le texte de Fire Ant Defense Movement [1] et l’affaire Prairieland [2]) en effet au delà d’une affaire précise, cette lettre d’Eric King nous semble éclairante sur les conduites à tenir dans nos milieux, et pour mettre sur la table une question qui est toujours trop peu évoquée chez nous avant que le problème apparaisse concrètement. Les balances ça n’arrive pas qu’aux autres, et des groupes sont déjà tombés prés de chez vous à cause de balances, qui elles sont restées libres. Nous proposons ce texte pour que la question se pose dans vos discussions avant d’en avoir besoin.

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En réponse au communiqué que nous avons publié de la part du Fire Ant Movement Defense, nous avons reçu cette contribution de la part d’Eric King, un anarchiste et ancien prisonnier politique qui à passé presque une décennie derrière les barreaux [voir ici ; NdAtt.].

Donner sans consentements des informations à la police, procureurs ou autres personnes qui font partie de l’industrie de la justice est une des choses les plus dommageable que peux faire une personne car elle expose des gens au danger d’une vaste structure qui existe dans le but d’infliger systématiquement des violences.

Ceux qui ont produits des aveux incriminant d’autres gens ne doivent plus jamais être considérés de confiance à propos d’informations qui pourraient faire courir des risques à quelqu’un. Et à cause du fait qu’il n’est pas possible de savoir quelles informations font partie de cette catégorie, cela veut donc dire qu’il faut les garder en dehors d’une grandes parties des espaces et des relations.

Questionné par la police ou les juges, la seule décision éthique est le refus d’incriminer les autres. Quand tout le monde fait ça, les dommages que peut commettre l’état sont limités. Ceux qui pensent à donner des infos sur d’autres doivent comprendre qu’en faisant ainsi ils passent un point de non retour.
De la même façon, aucun accusé ne devrait être obligé de dépendre d’un comité de défense qui défend également quelqu’un qui l’a dénoncé.

Dans le même temps nous devons faire confiance aux accusés non-coopérants pour décider quel est la meilleure façon de les défendre et comment gérer ceux qui ont témoigné contre eux. Les agences fédérales essaie d’utiliser les affaires Prairieland pour criminaliser et diviser toutes celleux qui résistent. La répression d’état est faite pour infliger des dommages autant en termes d’impacts immédiats qu’en créant des fragilités a long termes.

La polémique sur les décision du comité de soutient dans l’affaire Prairieland ne dois pas décourager les gens dans le soutient aux accusés non-coopératifs. S’il vous plaît donnez aux caisses de soutient, écrivez [aux prisonnier.es] et communiquez au sujet de leur situation difficile.

Ce qui suit est la contribution d’Eric King :


No Way Home

J’écris ceci en réponse au récent communiqué du Fire Ant Movement Defense – « Manufactured Betrayal », pas comme une confrontation mais dans l’idée d’ouvrir un dialogue et de clarifier les valeurs que nous défendons. Ce n’est pas une attaque. Je partages mon point de vue basé sur mes expériences personnelles. Je ne suis pas expert ou arbitre en révolution, je suis simplement quelqu’un qui fut directement impacté par une petite merde à la langue pendue et qui ai vu des gens qu’il aime subir la même chose.

La prison est vraiment un endroit horrible. C’est un endroit ou les gens peuvent mourir, brutalement. C’est un endroit qui vous impose la violence à chaque secondes de la journée. C’est un endroit qui active votre réaction combat/fuite jusqu’au point ou elle est n’est jamais que combat. C’est un endroit qui vous change, dans votre façon de voir le monde, comment vous gérez le stress, etc. La prison vous fait faire des choses que vous ne pouvez oublier et avec lesquelles vous devez vivre. Elle prends le cœur de vos familles et les écrase encore et encore, tout les jours, ils s’inquiètent de savoir si vous allez bien, si vous êtes toujours là. Je suis libre depuis 2 ans et demi et je repense encore aux conditions dans les lesquelles j’ai était forcé de vivres et aux traumas qui vivent encore en moi à ce jour.

Le communiqué de Fire Ant au sujet de Meagan Morris* sonne comme une insulte à toutes les personnes qui ont jamais était impactées par le système carcéral. Ce texte provoquait de la confusion, était enrageant et douloureux. Fire Ant à fait du bon travail auprès des prisonniers, c’est pourquoi ce communiqué a ajouté à ma propre confusion et m’a fait mal aussi profondément.

Je ne comprendrais jamais, et je ne veux jamais comprendre le besoin d’être un défenseur des poucaves. Que Meagan Morris ait des regrets, ou que qui que ce soit qui collabore avec les flics exprime des regrets ne signifie rien face aux vies qu’elle a aidé à détruire. Le fait que Meagan ait finalement choisi de se rétracter ne veux rien dire. Elle a donné à l’état les munitions à utiliser contre nous, pas seulement les prisonniers de Prairieland, mais nous tous. Dans chaque affaire contre des gauchistes dans le futur, l’état pourra utiliser ses mots pour décrire nos amis, nos camarades comme des terroristes violent. Elle fait le travail de l’état à sa place. Elle à donné des informations à l’état pendant des HEURES. Qu’est ce qu’on branle ?

Comme l’as dit Fire Ant, beaucoup de nouveaux radicaux vont rejoindre la lutte après l’horrible répression d’état dont nous sommes témoins. Et les conversations que nous sommes en train d’avoir sont celles que nous devons avoir — mais il faut les avoir AVANT.

Quel risques sommes-nous prêt à prendre ? Quelles sont les pires conséquences possibles, même si vous vous croyez safe et peu importe la légalité des risques pris sur le moment ? Que feriez-vous si vous vous faites arrêter ? Qui sont les plus vulnérables ? Qui sont les plus prêts ?
Ce sont des conversations qu’il faut avoir. Mais jamais nous ne devons planifier de réintégrer les poucaves dans nos communautés, jamais on ne doit s’aventurer à les comprendre, jamais on ne doit justifier et dire qu’ils ont payé le prix et que leurs remords suffisent.
Honnêtement, nique ça.

En tant qu’abolitionniste, je ne veux pas voir les poucaves ou n’importe qui d’autres en prison. Je veux pas qu’elles soit blessées, harcelées, attaquée en ligne, ou ce genre de merde. Je n’ai pas le temps pour ça. Mais je ne comprendrais jamais l’idée qu’il faudrait les autoriser à réintégrer les communautés radicales. Pour quelles raisons on prendrais des risques pour la sécurité de QUI QUE CE SOIT juste pour apaiser la trahison et la culpabilité de quelqu’un d’autre ? Quel est le but ? C’est la ligne à laquelle je me tiens. Si mon meilleur ami devient ami avec une poucave parce que la poucave s’est excusée, je ne parlerais plus jamais à cet ami.

Créer des espaces de réintégration ça veux dire cracher aux visages de chaque détenu et aussi de sa famille. Ça veut dire regarder en face des gens qui ont dédié leurs VIES ENTIÈRES au mouvement et leur dire « Je sais que quelqu’un.e à égoïstement détruit ta vie et trahi tout ses engagements, mais iel s’en veut ».

Demandez-vous si Kuwasi Balagoon [3] serait OK avec cet état d’esprit ? Ou Emma Goldman [4] ou autre ? Nous vivons dans une époques ou les gens établis et bien vu dans le mouvement créent un espaces pour les traîtres. Ceux qui balancent sont des flics. Ce sont des gardiens de prisons. Des juges et des procureurs. Ils ont pris les vies d’autres dans leurs mains et les ont réduits en pièces. Ils n’y a pas de place dans les mouvements et les orgas que j’aime pour des gens comme ça. C’est inconcevable. Est ce que Fire Ant Defense Movement pourrais regarder dans les yeux ma famille et leur dire que la personne qui a aidé à ce que je sois torturé, agressé sexuellement et hospitalisé a assez souffert ? Que ce n’est pas juste pour eux d’être exclus pour ma sécurité et celle des autres ? Que les émotions sont plus importantes que les brutalité qu’ils ont permis sur nous tous ?

Imaginez que le FBI ait lu le communiqué (nous devons présumer qu’ils les ont littéralement tous lus), seraient-ils heureux de nous voir considérer le retour des collabos au bercail ? Ils seraient ravis. 1). Ils saurais déjà que ceux qui ont parlé sont vulnérables à la pression et pourrais recommencer mais aussi 2). Ils pourraient facilement voir ça comme une porte ouverte en continue, sans aucune peur des conséquences. Comment cela doit être plus facile de convaincre quelqu’un de « faire le bon choix », quand ils peuvent prouver aux gens qu’il n’y a pas de conséquences durables à leur trahison. La confiance au sein du mouvement s’érodera aussi complémentent. Comment imaginer que je pourrais faire confiance à un camarade qui a une ligne aussi molle sur un truc si dangereux ? Ce sont des questions de vie ou de mort. Ce n’est pas un petit débat idéologiques, c’est mettre l’ensemble de la communauté en péril. Les portes du retour, même après la plus petites des collaborations, doivent rester fermées et les gens doivent le savoir. C’est le strict minimum qui doit arriver à ceux qui aident la police à détruire nos vies et maintenir le statu quo fasciste.

Je ne comprends pas le chemin de pensée derrière votre communiqué. Le « pourquoi de tout ça » ne fait pas sens pour moi. Ça ne fait même pas deux mois depuis les condamnations de Prairieland et on a déjà des déclarations de soutiens pour les poucaves ? Les gens peuvent avoir leurs propres pensées et vivre leur vie et j’ai le droit de ne pas être en accord avec. Cependant ça m’a presque triggé de voir les gens qui ont dit au flics ou je me cachais et de m’imaginer qu’un camarade que j’aimais et en qui j’avais confiance me demanderait de redevenir ami avec la taupe. Les cicatrices sur ma tête, le sang dans ma bouche, la douleurs dans mon cœur ne laisseront jamais cela advenir. Car j’ai de l’empathie pour ceux dont la vie à était ruiné par les balances, je ne serais jamais ami avec une balance. Balancer c’est décider que la vie de vos camarades vaut moins que la votre.

Ce sont mes idées. J’espère que je les transmette avec respect. Mais je suis blessé. J’ai envie de crier « C’EST QUOI CE MONDE ? » Certains de mes amis les plus proches et des gens que j’admire et soutient se sont fait balancer, et j’espère que je ne verrais ou n’entendrais plus parler de leurs poucaves à nouveau. À mon avis, il ne doit pas y avoir d’espace pour ça. C’est une trahison de tout ce en quoi je crois de leurs donner un centimètre quand ils ont arrachés des décennies.

Amour et respect à tout.es celleux qui supportent les prisonnier.es.
Je te couvre le dos si tu couvre le mien.

Jusqu’à la Libération.

EK

 

 

Voir en ligne [l’original en anglais ; NdAtt.] : No Way Home

 

Notes [du/de la traducteur.e] :
[1] https://en.crimethinc.com/2026/07/07/manufactured-betrayal-a-statement-from-fire-ant-movement-defense-on-solidarity-and-betrayal-in-the-prairieland-trials
[2] https://en.crimethinc.com/2026/02/13/la-route-vers-prairieland-la-repression-contre-les-militantes-anti-ice-au-texas-reflete-une-tendance-a-lintensification-de-la-repressionn [Note d’Attaque : on trouvera d’autres informations, en français, sur cette affaire ici].
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Kuwasi_Balagoon
[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Emma_Goldman

* Note d’Attaque : on trouvera des informations sur cette personne ici.

 

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Combien de contexte faut-il, pour la solidarité ? https://attaque.noblogs.org/post/2026/07/08/combien-de-contexte-faut-il-pour-la-solidarite/ Wed, 08 Jul 2026 18:21:57 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=63304 Continuer la lecture ]]> Integration Nightmare / samedi 27 juin 2026

Il y a quelques jours, l’un de mes compas m’a envoyé un texte relativement ancien (https://t.me/stupidisthenewcool/1001), qui critique la déclaration d’anarchistes russes sur la guerre en Ukraine et sur l’exclusion de compas biélorusses et ukrainien.nes d’événements publiques en « Occident » [1]. La plupart de ce texte est une critique parfaitement pertinente de la déclaration, mais une chose m’a frappé et m’a poussé à m’asseoir pour écrire ce texte.

À savoir, l’argument selon lequel les anarchistes russes ne font pas assez d’efforts pour expliquer aux compas occidentaux.les le contexte de ce qui se passe. Pour un.e anarchiste italien.ne ou allemand.e, il serait difficile de comprendre les nuances de l’invasion russe de l’Ukraine, parce que cette déclaration ne tient pas compte des problèmes des gauchistes européen.nes, dans leurs propres régions. Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre d’arguments (le plus souvent en anglais ou en allemand) et je voudrais regarder de plus près la manière dont nous sommes arrivé.es à cette situation.

Dans les premières années de l’invasion à grande échelle, il y avait, parmi les anarchistes ukrainien.nes et biélorusses, une sorte de mythe sur la rationalité de la pensée des compas occidentaux.les. Dans une telle situation, différents groupes ont fait des efforts pour faire connaître la situation factuelle sur le terrain, principalement en essayant, en parallèle, de collecter des fonds. Dans les premières semaines, littéralement, beaucoup de celle/ceux qui participaient à l’organisation de la solidarité ont commencé à entendre dire que c’était l’OTAN, qui avait entraîné l’Ukraine dans cette guerre et que si ce n’était pour les fourbes généraux européens, l’Ukraine serait un pays pacifique, sans souffrance. Même à l’époque, on nous disait que nous ne comprenions pas l’OTAN et les horreurs de l’impérialisme européen et que nous étions trop focalisé.es sur la Russie. On peut, bien sûr, noter ici le paternalisme des compas occidentaux.les, qui voyaient les Ukrainien.nes comme incapables d’analyser de manière critique ce qui se passait en Europe.

Contrairement à cette mythologie, des anarchistes immigré.es d’Ukraine et du Bélarus participent depuis longtemps à la vie politique de différents pays européens. Une partie du mouvement altermondialiste, en Europe, a fait des efforts considérables pour garantir que des anarchistes d’Europe de l’Est soient présent.es aux manifestations globales, aux côtés des autres. L’histoire complète de cette interaction ne peut trouver sa place dans ce texte et peut-être qu’un jour ceux/celles qui ont participé à ces événements décideront d’écrire leurs propres mémoires. Des anarchistes du Bélarus et d’Ukraine ont participé à des manifestations contre l’OTAN, contre les conférences des Nations unies sur le climat, les sommets du G20 et du G7 (ou G8). La compréhension du fonctionnement global du système politique et économique a été central pour élaborer des stratégies de lutte politique et la solidarité internationale a permis de continuer le travail, même dans les situations les plus difficiles (par exemple, la répression au Bélarus). En partie à cause de cette orientation vis-à-vis de l’Occident, beaucoup d’anarchistes biélorusses et ukrainien.nes sont arrivé.es à comprendre l’impérialisme russe et l’histoire du colonialisme seulement après les événements de 2022.

Pourquoi je parle de cela ? Pour souligner que les anarchistes d’Europe de l’Est ont en partie compris et comprennent encore les contextes de la lutte en Europe occidentale et aux États-Unis. Mais notre focalisation sur la Russie est déterminée par les spécificités régionales de la situation politique actuelle.

De l’autre côté, il y a une situation très différente, avec un manque relatif d’intérêt pour ce qui se passe dans la périphérie. Les Européen.nes n’étaient pas particulièrement intéressé.es au Bélarus ou à l’Ukraine. Pendant toute la durée de mon activisme politique au Bélarus, le nombre de militant.es occidentaux.les en visite là-bas a été minime.

Dans ce contexte, nous en arrivons au fait que les anarchistes occidentaux.les comprennent vraiment mal la situation dans la région de l’ancien empire soviétique. Cela aurait pu être pardonné avant 2022 (même si, déjà à l’époque, il y avait une ignorance arrogante concernant les processus politiques en Ukraine elle-même – voir les histoires sur le régime fasciste de Kyiv et le soutien aux forces d’extrême droite dans l’est du pays). Mais, après 2022, l’ignorance devient un choix délibéré, et rien ne peut l’excuser. Un.e activiste contemporain.e, en Occident, a beaucoup plus d’opportunités d’apprendre ce qui se passe dans une région ou une autre, que les personnes qui vivent dans des pays aux économies moins stables. Et, dans cette situation, nous revenons au texte mentionné plus haut, sur les Européens auxquel.les manque le contexte. Je ne pense pas que, aujourd’hui, fournir n’importe quelle quantité de contexte aidera les Européen.nes à comprendre ce qui se passe en Ukraine. Beaucoup d’activistes occidentaux.les n’ont aucun intérêt à le comprendre. Entre autres choses, cela est lié à la nécessité de repenser radicalement sa propre théorie politique, ce à quoi peu d’entre elles/eux sont prêt.es.

Dans cette atmosphère d’ignorance choisie, les activistes d’Ukraine, du Bélarus et même de Russie se retrouvent dans une situation où non seulement on nous refuse la solidarité, mais où l’on tente activement d’empêcher toute interaction avec les « dissident.es ».

Je ne suis absolument pas d’accord avec l’idée que, à ce stade, il est de notre devoir de réfléchir longuement aux faits, pour les militant.es occidentaux.les, pour qu’ils/elles puissent comprendre tout cela dans un contexte plus facile ou, d’une manière ou d’une autre, rapporter cette situation à la leur. Quand j’ai rejoint le mouvement anarchiste, nous connaissions tou.tes le slogan « penser globalement, agir localement », mais malheureusement, aujourd’hui, la première partie est en train de devenir extrêmement difficile pour les personnes qui vivent dans les pays les plus privilégiés. Et alors que la Forteresse Europe continue de se refermer de plus en plus, nous voyons qu’une partie significative du mouvement anarchiste suit la logique de s’isoler de ses propres compas, dans l’espoir d’éviter des difficultés idéologiques dans la compréhension du monde moderne.

Il y a quelques années, l’un.e de mes compas de longue date, originaire de Grèce, s’était indigné.e de mes mots, selon lesquels l’Occident moderne est un château d’où les gens dictent des règles d’existence au reste du monde et que les anarchistes locaux/les, aussi doté.es d’esprit critiques soient-ils/elles, vivent elles/eux aussi dans ce château et préfèrent ne pas le quitter. Presque cinq ans après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, j’ai soudain remarqué que des panneaux supplémentaires étaient maintenant accrochés aux portes de ce château, exhortant les gens à rester loin du mouvement anarchiste organisé du Bélarus et d’Ukraine, et il devient clair pour moi qu’entrer dans les couloirs de ce château était un privilège [consenti] jusqu’au moment où nous avons commencé à parler de choses gênantes. Et peu importe combien de contexte nous inclurons dans nos textes futurs, plus personne ne nous laissera entrer dans le château de l’anarchisme idéologiquement pur.

Nikita Ivansky

Note de l’auteur
1. ici et plus loin, l’expression « l’Occident » désigne principalement les pays des anciens et nouveaux empires d’Europe et d’Amérique du Nord.

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Brochure : La flamme d’or https://attaque.noblogs.org/post/2026/04/09/brochure-la-flamme-dor/ Thu, 09 Apr 2026 16:17:54 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=62560 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / février 2026

La flamme d’or

Ouvrir des perspectives révolutionnaires

Ce texte essaie de poser la question révolutionnaire dans des termes contemporains. Il y est beaucoup question des luttes en France, mais pas seulement : de la Grèce, du Chili, des Etats-Unis, du Sri Lanka, de l’Indonésie… et plus largement d’un point de vue résolument internationaliste. Toutes ces révoltes semblent toutefois ne pas parvenir à franchir un seuil, remaniant le pouvoir plutôt que le détruire. La perspective révolutionnaire proposée ici puise d’abord sa source dans le sentiment de révolte et ses capacités destructrices, ensuite dans le développement d’une contre-société autonome, c’est-à-dire débarrassée des illusions de la gauche, de l’électoralisme et de la politique. Il n’est pas question d’un programme. Plus d’une randonnée avec une vieille boussole, où chaque passage de col est une plongée dans l’inconnu.

Sommaire :
Le sentiment de révolte – page 6
La révolution n’est plus ce qu’elle était – page 10
La destruction avant la subsistance – page 17
Devenir une force matérielle (sans se perdre) – page 20
En finir avec le détournement du désir en travail et besoin – page 24
Contre-société autonome – page 29
Autonomie et anti-électoralisme – page 37
Les leurres identitaires – page 45
Organisation informelle et persévérante – page 50
Le repli activiste – page 55
Regard internationaliste – page 62
Un autre rapport à la nature et au vivant – page 65
La question de la guérilla et des armes – page 70
Antipolitique fiction – page 75
Conclusion – page 78

 

Pour la télécharger, cliquer ici.

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Mise à jour du 1er août 2026 : on trouvera ici un post-scriptum à cette brochure.

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Leipzig (Allemagne) : Rétrospective et bilan des Journées d’occupation autonome https://attaque.noblogs.org/post/2026/03/10/leipzig-allemagne-retrospective-et-bilan-des-journees-doccupation-autonome/ Tue, 10 Mar 2026 17:16:58 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=62225 Continuer la lecture ]]> Squat!net / dimanche 1er mars 2026

Traduction du texte « Die autonomen Besetzungstage in Leipzig: Ein Rückblick und Fazit » publié le 20 février 2026 sur de.indymedia.org.

Un certain temps s’est écoulé depuis le début des Journées d’occupation autonome à Leipzig en octobre 2025. Nous avons pris le temps de nous remettre de ces journées d’action. Nous voulons maintenant prendre un peu de recul pour revenir sur ces événements. Que s’est-il réellement passé, comment les actions se sont-elles déroulées et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour l’avenir ? Dans les lignes qui suivent, nous voulons passer en revue ces journées de manière chronologique et, à la fin, jeter un regard plus large et autocritique sur l’ensemble de cette période.

Nous avons ajouté des liens vers d’autres textes tout en bas de cette page.

QUE S’EST-IL PASSÉ ?

Le vendredi 10 octobre 2025, à la suite d’une manifestation énergique contre la hausse des loyers et la gentrification, l’ABeTa a commencé à occuper l’immeuble Henri situé au 99 de la Lützner Straße. Rapidement, des sympathisant⋅es, parmi lesquels des riverain⋅es et certain⋅es participant⋅es à la manifestation, se sont rendu sur place et ont salué l’occupation. La Küfa-Team du rassemblement s’est rapidement installée devant le squat Henri aux côtés des personnes déjà présentes.

Au bout de deux heures, les premières voitures de police et les agents de l’ordre public sont arrivés, visiblement dépassés par la situation – la dernière occupation de maison à Leipzig remontait en effet à un bon moment déjà, ils en avaient perdu l’habitude. Cela ne les a toutefois pas empêchés d’utiliser des drones, d’empêcher les voisin⋅es d’accéder à leurs appartements et de répondre par la violence à leurs protestations légitimes.

Contrairement à ce dont nous avions l’habitude à Leipzig, ils ont commencé à expulser le bâtiment après 22 heures. Les squatteur⋅euses ont ensuite raconté la brutalité de l’intervention, et les sympathisant⋅es ont également pu observer par la fenêtre comment une personne a été jetée à terre. Après environ une heure et demie d’intervention policière, les squatteur⋅euses ont quitté le squat Henri et ont été accueilli⋅es par le rassemblement devant le bâtiment.

Le lendemain matin, l’ABeTa faisait la une de la presse locale de Leipzig, avec le titre : « Une nouvelle maison a été squattée ! ». Il n’y avait pratiquement pas de sympathisant⋅es devant le « Waldi ». Mais celles et ceux qui étaient présent⋅es ont été récompensé⋅es à midi, lors de l’expulsion de la maison, par la nouvelle que les squatteur⋅euses du Waldi n’avaient pas été retrouvé⋅es par la police.

Les flics devaient bien sûr évacuer cette frustration quelque part, ce qu’ils ont fait le dimanche 12 octobre devant la « Villa Krause », située au 8 Julius-Krause-Straße. La Villa Krause était une maison située à l’est de Leipzig qui avait été ouverte ce matin-là au voisinage et à toutes les personnes intéressées. De nombreuses belles conversations ont eu lieu à propos de la propriété, où du café et des gâteaux étaient proposés et où il était possible de visiter l’intérieur de la maison. Non loin de la Villa Krause, une banderole de solidarité a également été déployée vers midi afin d’attirer l’attention d’un plus grand nombre de résident⋅es et de passant⋅es sur l’ouverture de la maison. Les personnes présentes ont discuté ensemble de ce qui pourrait advenir de ce magnifique bâtiment. Cependant, la réunion de quartier prévue pour rassembler et concrétiser ces idées n’a pas eu lieu.

Vingt minutes avant le début de la réunion, une horde d’environ 60 flics en tenue anti-émeute est arrivée et a expulsé l’assemblée du terrain. Certain⋅es participant⋅es à la réunion, qui étaient sur le point de partir, ont alors été ramené⋅es de force pour être accusé⋅es sans ménagement d’être des squatteur⋅euses et d’avoir commis une violation de domicile. Le rêve d’un nouvel espace communautaire à Sellerhausen s’est envolé.

Le lendemain soir, nous avons reçu une nouvelle qui a rendu cette frustration un peu plus supportable : à l’ouest, une occupation fictive avait eu lieu dans un immeuble vacant situé à l’angle d’une rue. Des banderoles avaient été accrochées pour signaler que cet immeuble faisait partie des nombreux bâtiments vacants de Leipzig.

Deux jours plus tard, le mercredi 15 octobre, le « Eineck » a été occupé par « Leipzig Besetzen » dans l’est de la ville. L’immense bâtiment d’angle situé dans la Einertstraße devait accueillir un nouveau centre social et des logements abordables. Rapidement, des sympathisant⋅es solidaires se sont rassemblé⋅es et ont fourni aux squatteur⋅euses tout ce dont elles/ils avaient besoin. Elles/ils ont également embelli la façade du bâtiment et ses environs avec des ballons et des guirlandes. Les squatteur⋅euses donnaient régulièrement de leurs nouvelles depuis l’intérieur, ce qui a permis de maintenir une bonne ambiance devant le bâtiment. Même si de nombreuses discussions intéressantes ont eu lieu entre les personnes solidaires présentes sur place, certaines ont regretté de ne pas avoir la possibilité d’échanger avec les riverain⋅es. Ce qui aurait pu se passer ici a été réduit à néant en quelques heures par la police. Bien que les flics n’aient eu aucun contact avec le propriétaire au moment de l’expulsion et, à notre connaissance, jusqu’à présent, cela ne les a pas empêchés d’expulser les nouveaux habitant⋅es de l’Eineck avec un important dispositif policier. Après avoir échoué à entrer par la porte d’entrée, les flics ont tenté leur chance par l’arrière-cour. Pour cela, ils ont escaladé les balcons privés des voisin⋅es, qu’ils ont traité⋅es de manière très désagréable, voire brutale. Les squatteur⋅euses ont également raconté plus tard le comportement très violent de la police, ainsi que quelques anecdotes sur l’incompétence des flics. Ainsi, ces derniers se seraient perdus en descendant les escaliers, et auraient cherché pendant une éternité une neuvième banderole, alors qu’il n’y en avait que huit accrochées à la maison.

Pendant les Journées d’occupation et même après, nous avons reçu de nombreux messages d’actions de solidarité avec les ABeTa. Cela nous a fait énormément plaisir, car les journées d’action avaient commencé par un appel à participer de façon autonome. Des banques, des agences immobilières, des serrureries et des commissariats de police ont été attaqués et plusieurs manifestations spontanées ont eu lieu. Après l’expulsion de l’Eineck, un rassemblement massif sur l’Eisi le vendredi 17 octobre a été lancé sur de.indymedia.org. Nous étions content⋅es que la rue soit prise d’assaut et qu’un espace soit ainsi créé pour accueillir les émotions et la colère suscitées les jours précédents par les expulsions extrêmement rapides de toutes les occupations.

Plusieurs banderoles accrochées aux squats et à d’autres maisons vides ont témoigné de la solidarité avec d’autres centres autonomes et squats en Allemagne et dans toute l’Europe. Au même moment, plusieurs maisons ont été squattées dans d’autres villes : le Bierpinsel à Berlin, le Korner à Brême et sur l’Innstraße à Rosenheim. De plus, quelques banderoles de solitarité ont été accrochées dans différentes villes, en solidarité avec l’ABeTa.

CRITIQUES ET RÉFLEXION

Pendant les journées d’action, nous avons souvent ressenti de la frustration et de la déception. Les expulsions rapides et violentes des maisons nous ont souvent fait nous sentir impuissant⋅es et petit⋅es. Les flics ont atteint deux objectifs avec leur mode d’intervention : nous priver d’espoir rapidement, et détruire toute possibilité de mobilisation et de mise en réseau (en particulier avec les habitant⋅es et le quartier).

Ce désespoir s’est également manifesté pour nous dans le nombre relativement faible de sympathisant⋅es devant les maisons. Les occupations de maisons ne semblent plus avoir autant de potentiel de mobilisation qu’il y a quelques années. Comme il y avait très peu de monde sur place et que les expulsions rapides ne permettaient pas de reprendre l’initiative, il aurait été judicieux que les rassemblements devant les maisons soient mieux préparés. Cela aurait permis de dépasser nos seules capacités, mais cela a malheureusement été laissé de côté. Avec davantage de travail aux côtés d’initiatives déjà existantes et un réseau plus large au cours des mois précédents, nous aurions pu disposer de plus de ressources pour assumer ce travail. Une autre approche que nous aurions pu adopter aurait été de préparer de façon plus ouverte les journées d’action afin d’impliquer davantage de personnes dans le processus.

Malgré tout, grâce à la multitude d’actions et à la durée des journées d’action, les occupations et leurs revendications ont été relayées dans l’opinion publique. Nous avons été impressionné⋅es par la quantité de commentaires et d’articles de presse majoritairement positifs à propos des ouvertures de squats. Malheureusement, nous n’avons pas réussi à maintenir cette vague d’attention et à l’utiliser pour insuffler une nouvelle énergie dans la lutte contre la gentrification et les rapports de propriété actuels.

Nous avons remarqué que les occupations et les actions de solidarité ont donné la part belle aux formes d’action typiques du milieu [autonome]. Nous aurions apprécié que d’autres actions soient également représentées, qui auraient permis la participation d’un plus grand nombre de personnes et rendu les journées d’action plus accessibles.

Nous pensons que les personnes extérieures n’ont parfois pas vraiment compris l’enjeu des actions publiques. Nous trouvons cela dommage, car la lutte contre les rapports de propriété existants n’est pas un sujet de niche de la gauche. La colère suscitée par la hausse constante des loyers, la disparition des lieux non commerciaux et les propriétaires hostiles nous unit aux personnes qui, comme nous, sont touchées par cette situation déplorable. C’est pourquoi nous trouvons d’autant plus regrettable qu’il soit désormais difficile d’établir et de maintenir ce lien.

ÉMOTIONS

Nous nous sommes également demandé dans quelle mesure les émotions que nous essayons actuellement de transmettre dans la rue sont encore authentiques. L’espoir de nouveaux espaces de liberté et la volonté de les conserver sont éclipsés par les expulsions inévitables, lors desquelles le système démontre sa supériorité écrasante. La destruction répétée de nos rêves ne nous laisse souvent plus que de la résignation, et non plus de la colère. Pour certain⋅es d’entre nous, les actions dans lesquelles nous voulons exprimer notre colère dans la rue ne sont plus qu’une simple performance.

Mais pour nous, abandonner n’est pas une option. Tant que ce système et ses rapports de propriété contraignent les gens à vivre dans des conditions de plus en plus précaires, nous ne pouvons pas cesser de lutter pour une coexistence solidaire et pour des espaces de liberté. Sans colère, sans espoir et sans solidarité, nous ne pouvons pas gagner ce combat.

STRATÉGIES

Pour lutter contre la résignation, nous avons décidé, lors des journées d’action, de ne pas simplement abandonner après une expulsion, mais de réoccuper immédiatement les lieux. Cela nous a aidé à faire face au caractère actuellement vain des occupations et nous permet, rétrospectivement, de considérer ces journées comme un succès.

Pour nous, cela a bien fonctionné d’être là les un⋅es pour les autres. Nous avons réussi à nous entraider avant, pendant et après les actions. Nous voulons que cela continue à faire partie de notre pratique.

Nous gardons un souvenir particulièrement positif de l’occupation de la Villa Krause. Le concept d’occupation ouverte a été très bien accueilli par les visiteur⋅euses et les résident⋅es. En ayant la possibilité de visiter l’intérieur de la maison, les personnes présentes ont pu découvrir sous un nouveau jour les occupations et ce qu’elles peuvent apporter. Autre avantage : les personnes qui avaient ouvert la Villa à tou⋅tes n’ont pas été arrêtées par la police lors de l’assaut du site.

BILAN

Nous avons profité des Journées d’occupation autonomes et de leurs nombreuses actions pour tester de nouvelles formes d’action, pour apprendre ensemble et pour évaluer le succès de différentes formes d’occupation. Nous avons vécu beaucoup de moments forts, petits et grands, qui nous ont rapproché⋅es, nous ont donné de l’espoir et nous ont apporté du plaisir. Nous considérons cela comme une victoire évidente.

Même si les occupations deviennent de plus en plus difficiles, nous souhaitons vous encourager à vous mobiliser, à tester de nouvelles stratégies et à continuer à squatter !

QU’EST-IL ADVENU DES MAISONS ? (musique punk triste en fond sonore)

La porte d’entrée de la maison Henri a été murée après quelques jours.

Le lendemain, quelqu’un était déjà devant la Waldstraße pour repeindre la maison.

Sur le mur de la Villa Krause, des dessins à la craie rappellent encore les bons moments que nous y avons passés.

À Eineck, une guirlande lumineuse brillait encore à la fenêtre quelques jours plus tard et y est toujours accrochée.

D’AUTRES TEXTES (en allemand)

Hausbesetzungen und die Frage von Legalität und Legitimität (Les squats et les questions de la légalité et de la légitimité, 27 nov. 2025, Rechtsanwältin Anna-Maria Müller)

À propos des concepts prévus pour l’utilisation des bâtiments squattés:

Squat Henri
https://abeta.noblogs.org/nutzungskonzept/

Villa Krause
https://abeta.noblogs.org/nutzungskonzept-2/

Eineck
https://abeta.noblogs.org/nutzungskonzept-3/

Un beau texte sur l’espoir (en allemand et en anglais):

An die Hoffnungslosen / An die Hoffnungsvollen (Aux pessimistes / Aux optimistes, 28 avril 2025, de.indymedia.org)

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Takakia #5 – Glapissements joyeux pour la liberté sauvage https://attaque.noblogs.org/post/2026/02/18/takakia-5-glapissements-joyeux-pour-la-liberte-sauvage/ Wed, 18 Feb 2026 17:54:02 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=62120 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / lundi 16 février 2026

TAKAKIA #5
Glapissements joyeux pour la liberté sauvage
(hiver-printemps 2026)

94 pages – prix libre (coût de fabrication 1,75 euros)
Tirage 1000 exemplaires

Pour toute commande : takakia@riseup.net
(Sur notre site, tu peux trouver notre clé PGP pour crypter les communications)
Des brochures de textes issus de la revue, ainsi que les anciens numéros peuvent être télécharger depuis notre site http://takakia.noblogs.org

Merci aux troubadours itinérants, campements dans les sous-bois, locaux, brigantes forestières, bibliothèques, oiseaux-tempête, tables de presse, écureuils des villes et des campagnes, vagabondes ambulantes, infokiosques, bardes émeutiers et louves solitaires de votre acharnement à diffuser cette revue et de rendre possible cette petite aventure éditoriale. Aux autres : il n’est jamais trop tard pour rentrer dans la danse !

Et un… Tu veux nous envoyer quelques sous? Ecris-nous sur takakia@riseup.net !
Et deux… A celleux qui nous soutiennent avec un abonnement : pensez à renouveller votre abonnement!
Et trois… Aux infokiosques, librairies et lieux : pensez à nous écrire pour préciser le nombre d’exemplaires que vous voulez recevoir!

 

Sommaire du #5 :

ARTICLES ET RECITS
A toute allure. Résister en temps de naufrage civilisationnel
Les sorcières et nous
Les clôtures de l’âme
Intelligence artificielle, centres de données et énergie
Les Russes ? Les conspirationnistes ? Les voleurs de cuivre ?
« Si nous nous battons ici, c’est uniquement par amour.» Entretien avec des anarchistes du Grand Nord en lutte contre l’industrialisation coloniale.
La guerrière nue
En parlant de nature. Trouver un langage qui affirme notre parenté avec le monde naturel
Une conversation avec Ted Kaczynski
Le temps ridé. La persistance des mondes passés sur Terre

RUBRIQUES
* Résistances
Normandie. Intrusion chez BASF
Dordogne. Contre la future mine d’Imerys
Oise. Vers un soulèvement de la Seine
Meuse. Résistance antinucléaire contre le projet Cigéo
Sápmi. Contre la mine de cuivre « qui éradiquera toute forme de vie »
Wallmapu. La résistance mapuche s’acharne
Les six bruits dans le Wallmapu sous occupation militaire
Lutter sous l’état de siège. Entretien avec Hector Llaitul de la CAM.

* Mauvaises herbes
Cueillette

* Aguérissement
Faire groupe

* Contes et chants
L’appel du sauvage
Romance pour l’océan
Ainsi nous leur faisons la guerre. Episode 4

* Dans la boîte aux lettres de Takakia
Bonnes résolutions

ANNEXE
La Gazette. Dépêches de la résistance férale.

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Déclaration d’anarchistes russophones : écoutez les compas ukrainien.nes ! https://attaque.noblogs.org/post/2025/12/11/declaration-danarchistes-russophones-ecoutez-les-compas-ukrainien-nes/ Thu, 11 Dec 2025 17:21:41 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=61564 Continuer la lecture ]]> Avtonom / vendredi 28 novembre 2025

Déclaration danarchistes russophones aux initiatives anarchistes occidentales : écoutez les compas ukrainien.nes !

Ce texte est une déclaration commune de différents collectifs anarchistes russophones (voir la liste des signataires ci-dessous). Il aurait dû être publié encore plus tôt, mais maintenant c’est vraiment le moment pour une déclaration unifiée sur la guerre en Ukraine. Nous ne prétendons pas représenter la position de chaque anarchiste de Russie, mais la nécessité d’une position claire et les contradictions liées à la guerre en Ukraine nous obligent à agir comme un mouvement uni.

 

Au cours des onze années de guerre, et surtout au cours des trois dernières années, nous avons vu différentes réactions à la lutte de la société ukrainienne contre l’agression russe. Des compas du mouvement anarchiste ukrainien ont rejoint les forces d’auto-défense, tant sur la ligne de front qu’à l’arrière. La propagande russe, le manque de connaissance de ce qui se passe, le dogmatisme et les contradictions apportées par la guerre ont provoqué des troubles dans tous les mouvements politiques.

Le mouvement anarchiste aussi a été divisé en deux camps : le soutien ou la condamnation. Pendant la guerre, des événements organisés en soutien à l’Ukraine par les Solidarity Collectives et d’autres initiatives anti-autoritaires ont rencontré de grands problèmes. Dans certains lieux anarchistes européens, des discussions avec de compas d’Ukraine et de Bélarus ont été attaquées et sabotées.

Il est important de noter que, tout au long de ces années de guerre, il n’y a pas eu de discussion constructive, au niveau du mouvement, pour développer des positions et des actions coordonnées et cohérentes. Cela a conduit à un manque de solidarité pratique et à une analyse superficielle. Cela a aussi conduit au fait que certaines personnes essaient de dicter aux anarchistes ukrainien.nes ce qu’elles/ils devraient faire, bien que, souvent, ces personnes elles-mêmes ne connaissent pas la réalité pratique de cette guerre. Cela révèle un terrible manque de compréhension et de camaraderie au sein du mouvement. En plus des perturbations d’événements, le problème est arrivé au point de rire délibérément pendant la minute de silence en mémoire des compas décédé.es. De tels cas soulignent le fait qu’on ne se souvient pas toujours de qui est notre ennemi. Les autorités prospèrent grâce à nos divisions, à notre manque de respect pour les compas décédé.es et à notre attitude hostile les un.es envers les autres. Les divergences de tactiques et d’opinions sont inévitables, pour un mouvement révolutionnaire, mais on ne devrait pas permettre à nos ennemis d’en profiter.

La guerre de l’information façonne le discours, en modifiant la pensée. Il est difficile d’y résister, car cette guerre n’est pas manifeste. Elle n’agit pas de manière brutale et parfois elle est habilement tissée au sein des positions existantes, les confirmant, au lieu de permettre à notre analyse de s’adapter à une réalité changeante. En même temps, la guerre de l’information poursuit les mêmes objectifs que le vrai combat. Il est facile d’oublier que la guerre est combattue aussi sur le terrain de l’information. Mais, comme dans les combats réels, il est nécessaire d’adopter une position fondée sur les idées et les principes.

La complexité de la situation dans laquelle se sont retrouvé.es les compas ukrainien.nes et la réaction des collectifs étrangers à leurs actions montrent la réalité des problèmes au sein du mouvement anarchiste. De plus, la guerre en Ukraine elle-même est un autre signal d’alarme, montrant ce à quoi nous devrons faire face à l’avenir. Nous observons déjà la montée des forces de droite en Europe, tant en politique que dans l’état d’esprit de la société en général. Compte tenu de cela, nous voudrions appeler les compas des pays occidentaux à tenir compte des opinions de ceux/celles qui ont déjà dû faire face à la réalité laide et cruelle de la guerre et de la dictature. Les systèmes étatiques évoluent précisément dans cette direction et, à un moment donné, vous pourriez vous réveiller dans un pays avec un régime fasciste ou avec des bombes qui volent au-dessus de vos têtes.

 

La Russie est un pilier de l’autoritarisme et du fascisme

Dans son programme idéologique actuel, l’État russe utilise les événements du passé pour se présenter en tant qu’imaginaire force « antifasciste ». Mais, exactement comme il y a un siècle, la Russie reste aujourd’hui un empire. La réécriture de l’histoire, les mensonges et les manipulations conceptuelles suivent la logique du patriotisme de type impérialiste, qui a été imposé à la société russe depuis l’époque des tsars. Ce lavage de cerveau idéologique de la population est nécessaire pour renforcer le pouvoir de l’État, rallier les élites et les différentes classes du pays et transformer l’économie en fonction des besoins militaires.

À leur tour, les mouvements d’extrême droite prospèrent, dans cette nouvelle phase de l’autoritarisme russe. La guerre a donné carte blanche à l’extrême droite russe, lui donnant aussi l’opportunité de fusionner avec l’État, dans leur programme d’ultra-violence. Beaucoup d’importants participants russes à la guerre, en particulier les propagandistes militaires, sont associés à des groupes fascistes ou néo-nazis locaux. Le groupe d’extrême droite « Communauté russe » (Русская община) fonctionne sous le patronage de Bastrykine, le chef du Comité d’enquête de la Fédération de Russie. Les comptes-rendus des violences d’extrême droite ont augmenté , depuis le début de la guerre. Pour les groupes et les blogueurs soutenant la guerre, toutes les déclarations et actions sont autorisées, tant qu’elles ne contredisent pas la ligne politique du Kremlin.

La Russie de Poutine soutient activement des mouvements d’extrême droite et conservateurs à travers l’Europe, du Front national* en France à l’AfD en Allemagne. Ceux-ci remercient le Kremlin avec leurs demandes de levée des sanctions contre la Russie et d’arrêt de l’aide militaire à l’Ukraine. Les groupes anarchistes occidentaux devraient tenir compte de cela, lorsqu’ils formulent leurs positions sur la fourniture d’armes à l’Ukraine.

Les déclaration de l’État russe sur sa « lutte contre le fascisme en Ukraine » sont des tentatives hypocrites de justifier son agression militaire, motivée par des intérêts capitalistes et impériaux. Nous ne nions pas que des groupes d’extrême droite opèrent en Ukraine (comme dans beaucoup d’autres pays). Mais il est aussi important de rappeler que la politique coloniale russe a largement contribué à leur émergence.

 

Il ne s’agit pas d’une simple confrontation capitaliste et impérialiste entre les deux blocs

Cette guerre est une agression impérialiste de la Russie et une punition infligée à l’Ukraine pour son manque de loyauté envers Poutine. Le fait que cette guerre s’insère aussi au sein de la confrontation mondiale entre de nombreuses forces géopolitiques ne change rien à cette réalité. L’impérialisme des pays occidentaux ne diminue pas ni ne justifie l’impérialisme russe, qui attaque les villes d’Ukraine en ce moment même. De plus, cette guerre doit être comprise dans le contexte global de celle que les Zapatistes appellent « la quatrième guerre mondiale ». Les conséquences du néolibéralisme et du fascisme deviennent de plus en plus prononcées. La destruction de la dignité humaine et de notre environnement se produit à une échelle massive. C’est la réalité, ainsi que le défi auquel le mouvement anarchiste et tous les mouvements visant la liberté doivent faire face. La guerre en Ukraine montre à quel point chaque société a besoin d’une autodéfense contre l’État. C’est une partie de la guerre qui frappe depuis longtemps à votre porte. Les compas d’Ukraine peuvent être les meilleur.es allié.es dans cette guerre, car elles/ils ont déjà subi ce terrible coup et ont une expérience unique de survie et de résistance dans une telle situation. Si les compas d’Europe veulent vraiment résister à cette guerre et aux guerres futures, il est alors extrêmement important d’établir des contacts et d’échanger des expériences, afin de comprendre comment s’organiser dans leurs pays et leurs sociétés.

De nombreuses forces géopolitiques sont en train de participer à la guerre en Ukraine et chacune d’entre elles poursuit ses propres intérêts. Il n’y a rien de nouveau à cela et il en sera de même dans toutes les guerres futures. Quelle est la position du mouvement anarchiste, dans cette situation ? Une simple prise de position « contre la guerre » ne suffit pas. Notre mouvement doit être du côté de la société. Concrètement, en Russie et en Ukraine, cela signifiera des choses différentes. Dans la situation actuelle, en Ukraine, les intérêts de la société et du mouvement anarchiste (le besoin de survivre et d’autodéfense) se superposent en partie, au niveau tactique, aux intérêts de l’État. En Russie, la situation est différente : les intérêts de l’État agresseur sont opposés aux intérêts de la société. C’est pourquoi il peut sembler facile de lutter contre l’empire de l’intérieur, du côté de la société. Cependant, le mouvement anarchiste russe rencontre beaucoup de problèmes, quand il interagit avec la société, souvent soumise par la propagande à un lavage de cerveau. En réalité, il n’y a pas de contradictions entre les intérêts des sociétés de Russie et d’Ukraine, c’est seulement l’État qui barre la route à la coopération.

À cet égard, il est important d’avoir une base idéologique solide et une ligne stratégique qui nous permettra d’endurer la lutte révolutionnaire à long terme, pendant et après la guerre. Dès maintenant, les mouvements et collectifs européens pourraient dialoguer avec les compas en Ukraine et discuter d’une résistance commune contre l’invasion, ainsi que des luttes futures, après la fin de la guerre, quand la politique intérieure de l’État ukrainien deviendra l’objet de graves conflits sociaux. Pour le moment, il n’y a pas de ligne stratégique de ce type, ni de mouvement fort. Il n’y a donc pas de perspective à long terme, qui permettrait aux compas en Europe de voir au-delà des contradictions et des compromis actuels.

Beaucoup de lecteur.trices de ce texte connaissent bien la notion de « monde russe ». Dans la conception de l’État russe, le « monde russe » est une sphère d’influence politique, économique, militaire ou idéologique de la Russie. En d’autres termes, c’est du bon vieil impérialisme. Mais il y a encore des personnes, dans le mouvement anarchiste mondial, qui entretiennent de la sympathie pour « la Russie en tant qu’idée ». Le résultat est que parfois, en essayant de prendre position contre l’impérialisme occidental, les compas font l’impasse sur le problème du « monde russe », ainsi que sur les problèmes d’un bloc flou d’États historiquement opposés à l’Occident et alliés avec la Russie : le Bélarus, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord, etc.

Le « monde russe » n’est pas une solution au problème de l’impérialisme occidental. Toute nostalgie de l’ancien État « socialiste » doit être laissée au passé. La Russie moderne est une version mutée du néolibéralisme de droite. Elle est beaucoup plus agressive que la version européenne et, en cas de victoire, elle ne flirtera pas avec la liberté d’association, de réunion ou de la presse. Vous n’avez pas besoin d’aimer l’État ukrainien, pour résister au régime russe. Nos compas ukrainien.nes, dont beaucoup ont été en Russie, savent très bien ce que la défaite de l’Ukraine entraînera. Il en va de même pour les compas biélorusses et russes, qui, bien avant 2022, ont fui vers l’Ukraine à cause de la répression politique dans leurs pays.

Les moyens et les fins sont liés et les fins ne justifient pas les moyens. L’un des fins principaux du mouvement anarchiste est de résister à l’État, non seulement sur le plan idéologique, mais aussi dans la pratique. Tactiquement, cela peut signifier la résistance à l’ascension d’États autoritaires, dont la Russie est un parfait exemple.

 

Réfléchissez de manière critique à vos sources

Le mouvement anarchiste n’est homogène dans aucun pays ou région. Si vous avez une position qui vous tient à cœur, vous pouvez trouver partout au moins un groupe (même très marginal) qui partage cette position. Souvent, nous voyons que c’est exactement ce qui se produit : des compas européen.nes tombent sur un groupe russe ou ukrainien avec une position du type « tous les bords de cette guerre sont pourris, il n’y a rien à y faire » et elles/ils commencent à répandre cette position.

En effet, en Ukraine il y a un groupe qui se focalise principalement sur la critique de l’État ukrainien : Assembly, de Kharkiv. En Russie, le projet KRAS-MAT (Confédération des anarcho-syndicalistes révolutionnaires – Association internationale des travailleurs) adopte une position similaire. Ils/elles bombardent de déclarations les organisations anarcho-syndicalistes occidentales. Avec la logique « les deux bords sont pourris », ces déclarations permettent d’éviter facilement de creuser plus profondément le problème de la guerre.

Nous croyons que les déclarations du KRAS-MAT doivent être prises avec un gros grain de sel. Par inertie, ce groupe est encore présent dans de nombreuses mailing lists et fédérations internationales, mais en réalité il s’agit d’un petit groupe qui ne représente pas la position de la majorité des anarchistes russes. À notre connaissance, le projet Assembly ne représente pas non plus la position de la majorité des anarchistes ukrainien.nes.

Nous ne sommes pas en train d’essayer de présenter les groupes mentionnés ci-dessus comme une sorte de mal absolu. Ils peuvent avoir des projets et des réalisations utiles, dans le passé ou dans d’autres domaines, non liés à la guerre. Mais nous croyons que leur position « anti-militariste » sur la guerre en Ukraine est profondément erronée ; elle n’est certainement pas la plus courante parmi les anarchistes russes et ukrainien.nes. Regardons plus en détail cet « anti-militarisme ».

 

L’antimilitarisme passif n’est pas une solution, il fait partie du problème

Les critiques envers nos compas ukrainien.nes découlent généralement d’un antimilitarisme dogmatique. Ce dogme déclare que les guerres peuvent être arrêtées seulement par la solidarité des classes ouvrières de tous les bords. En conséquence, cela conduit à un purisme idéologique – les compas deviennent incapables de faire face aux contradictions des guerres (par exemple, la coopération avec les armées d’État), ils/elles ne prennent pas en compte les spécificités géopolitiques des différents contextes et elles/ils ne peuvent pas continuer la lutte dans la pratique, parce que les idéaux ne correspondent pas à la triste réalité.

Le mantra « nous devons mettre fin à la guerre » assimile les belligérants à des enfants turbulents, à réconcilier. Mais dans cette guerre les deux camps sont fondamentalement inégaux et « la paix tout de suite » signifierait la victoire de la Russie, l’occupation d’une partie de l’Ukraine et, dans l’avenir, le renforcement du régime de Poutine.

Résister à l’agression russe a conduit à un conflit avec les dogmes de notre mouvement et à réévaluer ce qui semblait auparavant inacceptable. Dans cette guerre, les intérêts de l’État ukrainien et ceux des anarchistes ukrainien.nes se recoupent en partie. La raison pour laquelle les compas préfèrent combattre dans les rangs de l’armée ukrainienne et avoir accès à des armes et à d’autres ressources nous semble évidente. La raison pour laquelle elles/ils n’ont pas essayé de ressusciter une quelque version grotesque de la Makhnovchtchina, avec trois fusils par escouade, juste pour combattre vaillamment « contre tous » et être complètement détruit.es une semaine plus tard, nous semble également claire. Cela dit, nous reconnaissons que la construction d’une quelque sorte de « troisième force » est un objectif stratégique correct. Cependant, dans les conditions dans lesquelles la guerre a surpris le mouvement anarchiste ukrainien, une action directe et efficace contre l’expansion de ce régime autoritaire est une réaction anarchiste raisonnable face à la guerre. Les milieux anarchistes du Bélarus, d’Ukraine et de Russie ont agi de nombreuses manières différentes : l’organisation de manifestations dans la rue, l’entraide et le bénévolat, l’aide aux réfugié.es en Ukraine, le sabotage des infrastructures militaires en Russie, etc. Cela a inclus le fait de rejoindre l’armée ukrainienne. Toutes ces actions doivent être considérées comme un continuum de résistance contre l’invasion – une résistance menée à travers les frontières, avec des approches, des tactiques et des contradictions différentes.

Par conséquent, nous sommes préoccupé.es par la tendance, présente parmi les anarchistes occidentaux.ales, à critiquer l’aide à l’Ukraine. Il n’est pas surprenant que les luttes locales soient souvent plus proches et plus claires. Par exemple, pour les anarchistes grec.ques, l’un des sujets les plus importants est la résistance au colonialisme américain et aux bases militaires de l’OTAN. Bien sûr, en général l’OTAN n’est pas mieux que la Russie. Cependant, dans ce cas, le soutien à la résistance de l’Ukraine est bénéfique non seulement pour les élites occidentales et ukrainiennes, mais aussi pour le mouvement anarchiste en Russie, au Bélarus, en Ukraine et dans d’autres pays voisins, soumis à l’influence et aux menaces de l’État russe. Cela est encore plus vrai si nous nous rappelons que, dans cette partie du monde, le mouvement anarchiste a été complètement détruit déjà une fois, par l’Union soviétique. Cela se reproduira certainement, si la Russie conserve son influence dans la région par des moyens militaires. Le même avenir attend tous les pays qui tomberont sous la sphère d’influence russe.

 

Contre le boycott des anarchistes ukrainien.nes et biélorusses

Un certain nombre d’initiatives anarchistes ont décidé d’exclure les anarchistes ukrainien.nes et biélorusses de leurs sites web et de leurs événements. En particulier, le Balkan Anarchist Bookfair [Salon du livre anarchiste des Balkans] a refusé d’accepter la participation du projet ukrainien Solidarity Collectives, en justifiant ce refus comme suit :

« Nous sommes très préoccupé.es qu’une telle proposition soit soumise pendant que l’État ukrainien est en train d’enlever des gens dans la rue et de les envoyer de force à l’abattoir de la guerre. Par conséquent, notre réponse à la demande d’accueillir la présentation que vous avez proposée est négative. »

Bien sûr, les anarchistes ukrainien.nes n’ont jamais appelé à enlever des gens pour les envoyer au front. Cette justification de leur exclusion n’a rien à voir avec la réalité.

De même, le site anarchiste Athens Indymedia a refusé de publier des messages de Solidarity Collectives, pour les raisons suivantes :

« Ceci est un appel à prendre parti dans une guerre, avec une nation qui se trouve actuellement en première ligne de l’OTAN dans la guerre entre l’Ouest et la Russie. Cela n’a rien à voir avec les opinions politiques d’Athens Indymedia, qui sont fondamentalement anti-guerre et anti-impérialistes. »

En même temps, Athens Indymedia est plein de matériel contre l’invasion israélienne en Palestine, un endroit qui est aussi la ligne de front d’une guerre entre l’OTAN et l’Iran avec ses alliés. La lutte contre l’impérialisme n’est pas toujours exempte de violence et nécessite souvent des armes fournies par des États. La position antimilitariste d’Athens Indymedia ne semble ni logique ni cohérente. Notez que aussi le Berlin Anarchist Bookfair [Salon du livre anarchiste de Berlin] a refusé des anarchistes biélorusses, en 2024 et 2025 [on pourra lire les deux communiqués des compas ici et ici ; NdAtt.].

Et le problème principal ici n’est pas la position des salons du livre anarchiste des Balkans et de Berlin ou d’Athens Indymedia. Le mouvement anarchiste devrait être ouvert à la discussion et tout le monde n’est pas obligé d’adhérer à une seule et unique définition de l’impérialisme ou à des tactiques antimilitaristes spécifiques. Le problème réside dans les tentatives d’exclure complètement les anarchistes de régions entières – précisément au moment où ces régions font l’objet d’une agression impérialiste visant à leur assimilation fasciste violente et à la destruction de leur identité nationale. Alors que Poutine prétend que les peuples biélorusse et ukrainien n’existent pas, les salons du livre anarchiste des Balkans et de Berlin ainsi qu’Athens Indymedia excluent les compas d’Europe de l’Est du mouvement anarchiste : par manque de compréhension des différentes positions, par refus de voir le contexte, par incapacité à accepter les contradictions auxquelles ces compas sont confronté.es en ce moment.

 

Ce que nous suggérons

– Remettez en question les informations qui vous parviennent. Essayez de connaître les opinions de tous les groupes concernés, en particulier ceux impliqués dans des initiatives locales et moins visibles au niveau international.
– Quand vous faites des déclarations sur l’Ukraine, demandez un retour aux compas locaux.les, pour clarifier et actualiser votre compréhension de la situation.
– Nous appelons tout le monde à se souvenir des bases de l’éthique anarchiste : ce qui est important, c’est l’unité et non l’éloignement, la solidarité et non l’opposition. Cela peut paraître évident, mais pourtant, quand nous sommes confronté.es à des contradictions, nous oublions souvent comment nous comporter avec nos compas de lutte.
– Opposez-vous ouvertement aux tentatives d’exclure les anarchistes biélorusses et ukrainien.nes du mouvement anarchiste.
– Apprenez des guerres en Ukraine, en Syrie et dans d’autres pays, afin de créer les conditions pour l’émergence d’une « troisième force » révolutionnaire, capable de défendre la société à tous les niveaux, en cas de guerre.

 

Pour signer cette déclaration ou pour toute autre question, veuillez écrire à : anarchiststatement [at] riseup.net

 

Autonomous Action
Antijob
DIAna (Irkutsk Anarchist Movement)
Combat Organization of Anarcho-Communists (BOAK)
• Anarchist group in emigration “Peripheria”
Anarchist Black Cross – Irkutsk
Ivan Astashin
Khubiskhal
AKRATEIA
Black Square
Black Loudspeaker
Solidarity Zone
Feminist Anarchist Solution (Hamburg)
Lolja Nordic, co-fondatrice de Feminist Antiwar Resistance, coordinatrice du FAR Vienne

[La liste à jour des signataires se trouve ici]

 

Note d’Attaque : en septembre 2014, le parti, à l’époque déjà dirigé par Marine Le Pen, avait obtenu un prêt de neuf millions d’euro d’une banque russe (la First Czech Russian Bank), sans soute avec l’accord du Kremlin.

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Athènes (Grèce) : Une gauche qui porte l’État dans son cœur https://attaque.noblogs.org/post/2025/12/03/athenes-grece-une-gauche-qui-porte-letat-dans-son-coeur/ Wed, 03 Dec 2025 17:37:49 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=61527 Continuer la lecture ]]> Freedom [traduction reçue par mail] / mardi 18 novembre 2025

Une attaque maoïste sur des anarchistes à Athènes a démontré une culture politique formée par des habitudes patriarcales de commandement.

Des milliers de personnes ont prit la rue à travers la Grèce le 17 novembre, en mémoire de cell.eux tué.es pendant le soulèvement de 1973 à Polytechnique, quand des étudiant.es ont été abattu.es alors qu’iels se levaient contre la dictature des colonels. A Athènes, plus de 6000 flics anti-émeutes étaient déployés contre la manifestation et le rassemblement à l’extérieur de l’ambassade des États-Unis, avec des véhicules blindés fermant la marche afin de décourager une participation nombreuse.

Plus tôt, au matin du 15 novembre, autour de 150 membres du groupe maoïste ARAS sont descendus sur le campus de Polytechnique à Exarcheia pendant les préparations pour les commémorations annuelles de la révolte de 1973. Ils ont entouré un petit groupe d’étudiant.es anarchistes et anti-autoritaires, on lancé une attaque coordonnée et répétée, et ont en laissé plus d’une douzaine hospitalisé.es avec des commotions cérébrales, des os brisés, et des blessures graves à la tête – incluant des personnes inconscientes tabassé.es. Les attaquants ont opéré derrière un cordon humain serré, les portails du campus étaient verrouillés, et des centaines d’autres organisations de gauche présentes étaient incapables d’intervenir. L’événement a été condamné publiquement par la majorité des organisations gauchistes et anarchistes de Grèce.

Loin d’être juste une autre escarmouche entre gauchistes, l’attaque était un essai stratégique de prendre du territoire. Qui tient l’espace physique de Polytechnique ne gère pas juste un campus ; ielles prétendent aux narratifs de son histoire, et avec ça, au futur horizon de la lutte sociale. ARAS a passé des années à imposer sa domination dans des sections du mouvement étudiant de l’université, reproduisant une posture autoritaire similaire à la position hégémonique du Parti communiste grec (KKE) dans le champ socio-politique plus large : l’insistance sur le contrôle organisationnel, le poliçage des dissidents, et la vieille rengaine – adoptée par le KKE et les libéraux – que les émeutier.es sont des “briseur.euses d’unité” ou des flics infiltrés.

L’attaque appartient à un plus long cycle de désillusions, répression et déclin politique. Une génération a mûri après la révolte des jeunes de 2008 – un moment qui a terrifié la classe politique – seulement pour voir le déroulement de la longue désillusion des années SYRIZA : la disparition de l’espoir, l’énergie du mouvement trahie, et “la gauche gouvernementale” se réduisant à de la gestion technocratique. Ce qui a suivi a été le retour triomphant de la droite, armée avec un TINA violemment appliqué [NdT : “there is no alternative”, phrase initialement prononcée par Margaret Tatcher au Royaume Uni imposant le néolibéralisme] et une posture contre-insurrectionelle visant précisément les mouvements qui ont secoué le pays en 2008 et durant les années des mémorandums. Au cours des dernières années, les autorités policières ont de plus en plus attaqué les squats politiques – incluant l’intérieur des campus universitaires, avec la coopération de l’administration académique.

Dans ce climat, les schémas patriarcaux et autoritaires se sont renforcés pas seulement depuis le haut mais aussi à l’intérieur du champ politique, avec les ruines de la gauche agissant comme des tampons et comme contre-insurrection interne, absorbant la colère et bloquant l’émergence d’alternatives sincèrement autonomes et sociales. L’attaque d’ARAS était une reconstitution de cette plus large tendance : l’internalisation de la logique étatique par une formation de gauche désespérément en quête de reconnaissance et de pouvoir. Essayer de sécuriser sa crédibilité et sa survie organisationnelle dans un panorama modifié par l’asphyxie lente de mouvements a culminé dans une rupture grotesque avec l’esprit de Polytechnique – un spectacle autoritaire qui a mimé les mêmes forces que cet anniversaire est supposé défier. Les mouvements ont beaucoup à craindre quand des acteurs légitiment ces formations au nom de “l’unité” ce qui les aide à obtenir plus de légitimité.

Mais encore, la brutalité de l’attaque a révélé plus qu’une embuscade sectaire et autoritaire ; elle a démontré une culture politique formée par des habitudes patriarcales de commandement – qui suppurent à travers des parties de la gauche grecque (et du plus large spectre politique) – et maintenant encouragée sous un gouvernement qui fétichise la discipline, la punition et l’obéissance.

Depuis des décennies, Polytechnique a été maintenue ouverte par celle.ux qui rejettent ces narratifs d’ordre et d’inévitabilité. Très peu des courants politiques présentes ont jamais été “non-violents” dans le sens moraliste poussé par les gouvernements et les libéraux. Ielles ont défendu les occupations, ont confronté la police, bloqué des mines, et ont construit des infrastructures de soin sous le feu. Leur militance est collective et enracinée dans la protection mutuelle. La violence d’ARAS était l’opposé : domination autoritaire se faisant passer pour discipline, une mascarade de contrôle affligée de patriarcat se faisant passer pour une lutte sociale.

Cette distinction est essentielle. Les formations politiques qui reproduisent les structures de commandement hiérarchiques et patriarcales ne font pas simplement écho à la violence étatique – ils la légitiment. Quand une secte dirigée par un gars déferle dans Polytechnique comme une police privée anti-émeute, cela fonctionne comme l’extension officieuse de la répression que le gouvernement a augmenté depuis des années en asphyxiant les espaces du mouvement et en étendant les pouvoirs de la police sous la bannière de l’inévitabilité. Dans ce contexte, l’attaque d’ARAS se lit mois comme une folie sectaire que comme une version amateur grotesque du narratif de l’état : “l’ordre doit être restauré ; les alternatives écrasées”. Un écho violent du TINA auquel ils prétendent s’opposer.

Si les mouvements veulent survivre cette phase autoritaire – la criminalisation des dissidents, la mascarade du “bon manifestant / mauvais manifestant” , le poliçage des politiques de la jeunesse – ielles doivent confronter ce qui a permis cette attaque. Pas à travers des vengeances ou des purges, qui recycle seulement le même circuit autoritaire [NdT : pas forcément, les vengeances peuvent être un besoin], mais en refusant de tolérer à l’intérieur de nos espaces les hiérarchies, les masculinités [NdT :  masculinités trans et cis ne sont pas la même chose], et les habitudes de commandements qui rendent une telle violence possible. La justice transformatrice n’est pas une douce alternative à la militance ; c’est le seul chemin par laquelle la militance reste enracinée dans la libération plutôt que de glisser dans la logique de la domination.

La révolte de Polytechnique reste puissante car elle rejette la hiérarchie, le contrôle patriarcal, et la logique d’inévitabilité. C’était bordélique, pluriel et contradictoire – et donc sincèrement insurgée. Ce qui s’est passé cette année était une profanation de la mémoire par des gens reproduisant de manière assumée la logique de l’État encore plus que sa propre police. Maintenant notre tâche n’est pas seulement de défendre nos espaces de la répression extérieure, mais de défendre nos cultures politiques du pourrissement interne. Aucun mouvement qui échoue à déraciner l’autoritarisme – qu’il soit porté par l’état ou des imitateurs – ne peut construire le monde qu’iel dit se battre pour.

Blade Runner

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Allemagne : Quand il n’y pas d’intérêt pour le dialogue https://attaque.noblogs.org/post/2025/11/06/allemagne-quand-il-ny-pas-dinteret-pour-le-dialogue/ Thu, 06 Nov 2025 17:41:40 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=61291 Continuer la lecture ]]> Anarchist Black Cross Belarus / mardi 28 octobre 2025

Quand il n’y pas d’intérêt pour le dialogue – L’ABC Bélarus exclue une fois de plus de la foire du livre de Berlin

Il y a un an et demi, nous avons publié un long texte intitulé « Quand l’idéologie fait obstacle à la solidarité », sur la manière dont certains groupes anarchistes de différents pays d’Europe occidentale manipulent les faits pour exclure les anarchistes d’Europe de l’Est des discussions sur la guerre en Ukraine.

Depuis lors, malheureusement, la situation a empiré et la popularité des vieilles perspectives antimilitaristes et pacifistes n’a fait que croître, au sein du mouvement anarchiste d’Europe occidentale. Ce mois-ci, nous avons reçu un autre refus, de Berlin, concernant notre participation à la foire du livre anarchiste, dont les organisateur.trices ont souligné qu’elles/ils n’avaient aucun lien avec le groupe organisateur de l’édition de l’année dernière.

Par souci de transparence : nous étions bien conscient.es de la forte probabilité d’un refus, avant de soumettre notre candidature pour cette foire du livre. D’un côté, nous avons été agréablement surpris.ses que le refus ne soit pas arrivé sous la forme d’une seule phrase impolie, comme la dernière fois, mais avec des arguments détaillés. Cependant, les arguments présentés dans la lettre nous ont encore plus déconcerté.es que les tentatives de nous accuser de soutenir la guerre, ce qui avaient fait les organisateur.trices de la foire du livre anarchiste de l’année dernière.

« Nous avons terminé ici, nos pouvoirs s’arrêtent ici… »

Les organisateur.trices ont cité « le manque de confiance envers le collectif ABC [Bélarus], en raison de nombreuses, précédentes violations d’accords avec d’autres collectifs » comme étant la raison principale de leur refus, bien qu’ils/elles aient aussi mentionné le fait qu’elles/ils considèrent « inacceptable de donner de la place à des positions appelant à rejoindre l’armée de l’État, lors d’une foire anarchiste ».

En particulier, les organisateur.trices ont mentionné deux cas précédents de violations d’accords :
– lors d’une présentation à Brême, nous aurions violé l’accord avec les organisateur.trices de « ne pas faire l’éloge de la participation à la guerre/faire l’apologie du service militaire » [1]. De plus, nous l’aurions fait non seulement verbalement, mais aussi en apportant une table de presse qui violait ces accords.
– Les mêmes matériaux ont été mis sur notre table pendant une présentation à Berlin, même s’ils ne faisaient pas « partie du sujet de la présentation » [1]. Nous avons aussi été accusé.es d’avoir commencé la présentation avec trois heures de retard et un.e des membres de notre groupe a été tout le temps au téléphone avec quelqu’un.e.

Nous avons pris ces commentaires très au sérieux et avons demandé plus de détails, que le groupe organisateur n’a pas été en mesure de nous fournir. Dans une conversation privée avec l’un.e des organisateur.trices de cet événement, nous n’avons pas non plus été en mesure de clarifier les détails des accusations.

Nous avons aussi contacté les organisateur.trices de l’événement de Brême, qui ont confirmé que nous n’avions absolument aucun accord concernant la censure du contenu de la présentation et qu’elles/ils n’avaient aucune récrimination à notre encontre. Ils/elles n’ont pas non plus interdit de mettre certains documents sur la table. Nous avons contacté une personne qui faisait partie du groupe organisateur [de la présentation] de Berlin et on nous a dit aussi que les organisateur.trices n’avaient aucune récrimination concernant notre table de presse.

Nous avons transmis toutes ces informations aux organisateur.trices de la foire du livre de Berlin. Quelques semaines plus tard, nous avons reçu une réponse dans laquelle leur position avait changé. Maintenant, les anarchistes de Berlin n’insistent plus sur la rupture d’un accord, mais écrivent simplement que la différence de nos points de vue sur la guerre en Ukraine est si profonde qu’elles/ils ne voient pas la possibilité d’un dialogue constructif avec nous, à la foire. De plus, dans leur nouvelle lettre, ils/elles ont écrit que « nous ne voyons aucun avantage, pour nous ou pour vous, dans une présentation ou une table de presse où l’adhésion à l’armée de l’État et le service dans l’armée peuvent être justifiés ».

L’une des caractéristiques importantes du régime biélorusse est l’extrême formalisation de la répression. Il est très rare que des détentions et des arrestations aient lieu en dehors du cadre des lois en vigueur. Même si des personnes sont condamnées à vingt ans pour des affaires complètement montées de toutes pièces, il y aura toujours un procès, une présentation de preuves et des dizaines de jours d’audiences à huis clos. Souvent, la vie politique dans le pays est limitée elle aussi par de telles procédures formelles. Vous n’êtes pas emprisonné.e parce que vous vous opposez au régime, mais pour des « actions qui violent l’ordre public ».

Jusqu’en 2020, toute manifestation publique était interdite avec des motivations fallacieuses et personne signalait dans la lettre de refus les opinions politiques erronées des organisateur.trices d’une manifestation ou d’un rassemblement. À la place, le régime faisait référence à la loi sur les événements de masse, qui interdisait par exemple les rassemblements près des stations de métro. En même temps, le mur de la bureaucratie était impénétrable et toutes les tentatives de remettre en question les formules stupides des fonctionnaires se heurtaient à des portes fermées.

Dans une telle situation, nous nous sommes habitué.es à ce que l’État utilise des raisons formelles et non politiques pour exclure ses opposants politiques. Ce à quoi nous ne nous attendions pas était une répétition de cette approche au sein du mouvement anarchiste. Mais c’est exactement ce sur quoi nous sommes tombé.es lorsque nous avons soumis notre candidature à Berlin.

Pourquoi ce moment nous a-t-il rappelé le Bélarus ? Très probablement à cause du sentiment d’impuissance absolue dans la communication et de l’absence de toute volonté de clarifier la situation de la part de ceux/celles que encore hier nous aurions pu considérer comme des compas. On dirait qu’on travaille avec des bureaucrates qui ne s’intéressent pas aux faits réels.

Le problème de la manipulation des faits pour exclure des groupes/des personnes

Dans notre déclaration d’il il y a un an et demi, nous avons déjà écrit que, dans la situation autour de la guerre en Ukraine, la réalité objective est sacrifiée au nom d’un colosse antimilitariste aux pieds d’argile. La présentation à Berlin nous a une fois de plus convaincu.es que, souvent, les faits sont simplement inventés afin de discréditer les opposant.es.

Nous ne sommes donc pas dans une situation d’égalité, où nous pourrions débattre de différents opinions politiques sur la situation au Bélarus, en Ukraine ou même en Allemagne. À la place, nous sommes contraint.es de nous justifier, en affirmant que nous n’avons jamais violé aucun accord. Nous sommes obligé.es d’écrire un texte expliquant qu’un.e militant.e de l’ABC Bélarus était en retard à une présentation à Berlin à cause de l’infrastructure délabrée des transports, en Allemagne (que les Allemand.es eux/elles-mêmes connaissent très bien). Nous sommes contraint.es de justifier le fait qu’un.e militant.e de notre équipe a appris la mort d’un.e camarade en Ukraine juste avant la présentation et a dû organiser en urgence le transport de la famille de ce.tte camarade depuis l’Allemagne vers son pays.

La situation actuelle nous a rappelé un essai de Dina Naeri, qui a quitté l’Afghanistan lorsqu’elle était enfant et a obtenu l’asile aux États-Unis. Dans son texte, elle décrit comment, pour être accepté.es dans la société occidentale, les réfugié.es doivent être éternellement reconnaissant.es pour le privilège d’être là où elles/ils sont. De plus, les réfugié.es sont obligé.es d’exprimer constamment cette gratitude à ceux/celles qui les entourent et ne doivent en aucun cas entrer en conflit avec les locaux.les. Il n’y a rien de pire qu’un.e réfugié.e ingrat.e. De manière similaire, dans le milieu anarchiste, nous devons être extrêmement reconnaissant.es pour l’opportunité de parler à Berlin et faire tout notre possible pour montrer notre gratitude, d’une manière ou d’une autre, à chacun.e des organisateur.trices de la présentation. Et en aucun cas nous ne devons exprimer des opinions problématiques qui mettraient mal à l’aise les anarchistes occidentaux.ales…

La volonté d’exclure des organisations anarchistes d’événements publics sur la base de tels « faits » montre une partie du mouvement anarchiste de Berlin sous un jour moins que favorable. Pourquoi des incidents fabriqués de toutes pièces suffisent-ils, pour elles/eux, pour exclure une organisation anarchiste d’Europe de l’Est qui est engagée depuis seize ans dans du travail de solidarité ? Il est ironique que les anarchistes et les gauchistes occidentaux.ales prennent souvent la propagande russe pour argent comptant sans essayer de la comprendre en profondeur.

En conséquence, nous sommes contraint.es de passer du temps à essayer de prouver notre innocence, en réponse à des accusations fabriquées de toutes pièces. Notre tâche ne devrait pas être d’essayer de réfuter de telles déclarations basées sur des faits non vérifiés. Le groupe organisateur aurait pu les vérifier lui-même, en écrivant quelques lettres, au lieu de filer ce travail à notre collectif, qui a assez d’autres tâches dans le travail de solidarité anti-répression.

En réalité, nous sommes exclu.es précisément parce que des gens nous considèrent comme des « militaristes », qui soutiennent la machine militaire de l’Ukraine et qui font l’éloge de l’armée de l’État.

Tel est le prix de la solidarité avec le peuple ukrainien dans sa lutte contre l’invasion russe. Peu importe à quel point nous sommes critiques de l’État ukrainien et des Forces armées de l’Ukraine. Peu importe combien d’efforts nous avons déployés par le passé pour lutter contre le militarisme biélorusse. Une fois de plus, rien de tout cela n’a d’importance, parce que quelqu’un.e a dit à quelqu’un.e d’autre que l’ABC Bélarus soutient le gouvernement ukrainien.

Souvent, nous ne pouvons même pas répondre à ces accusations, parce qu’elles sont soulevées à huis clos et ceux/celles qui crient le plus fort pour le boycott de l’ABC [Bélarus] restent silencieux.ses à ce propos en public. Et ici nous pouvons noter la lâcheté d’une certaine partie du mouvement anarchiste allemand, qui utilise des mensonges et des incitations pour essayer d’exclure des personnes qui ne partagent pas des opinions politiques.

Ce n’est pas notre guerre ?

Au cours des dernières années de discussions en Europe occidentale, nous sommes convaincu.es qu’une partie importante du mouvement anarchiste là-bas croit profondément, sur la base d’analyses politiques dépassées, que la guerre en Ukraine n’est pas sa guerre. Nous voyons la manière dont ces personnes ont choisi de s’asseoir confortablement dans les derniers rangs de l’histoire et d’attendre simplement de voir comment la situation en Europe de l’Est va se développer, sans leur participation. Dans le cas d’une montée en puissance politique de l’extrême droite dans nos pays, il leur sera toujours possible de dire : « Eh bien, nous vous l’avions dit » et, en cas de scénarios alternatifs, de prétendre que c’était le plan depuis le début.

Et peut-être que, quelque part, on peut sympathiser avec la position selon laquelle « ce n’est pas notre guerre ». Après tout, pour le/la résident.e moyen.ne des empires occidentaux, cette guerre concerne des personnes qu’elles/ils n’ont jamais vues. Des endroits où ils/elles ne sont jamais allé.es et très probablement n’iront jamais. Contrairement à toutes les déclarations publiques, dans l’esprit de nombreux.ses anarchistes et gauchistes du soi-disant Premier monde, la frontière de la civilisation se trouve encore quelque part en Europe de l’Est et, selon votre degré d’adhésion aux analyses occidentales, elle peut commencer en Pologne, au Bélarus ou en Ukraine. « Ce n’est pas notre guerre » signifie que les Ukrainien.nes ne sont toujours pas vu.es comme une partie de ce mythique « nous » européen. « Ce n’est pas notre guerre » signifie que nous devons essayer chaque jour de prouver que nous sommes dignes d’être égaux.ales aux anarchistes d’Allemagne ou d’autres pays « développés ». C’est précisément pourquoi les mythes sur l’ABC [Bélarus] comme étant une organisation qui viole les accords, propage de la propagande de guerre et est incapable de dialoguer prennent si facilement racine dans l’esprit de nombreux.ses militant.es occidentaux.les. Dans leur esprit, nous sommes toujours les mêmes barbares qui n’ont pas appris la manière civilisée d’interagir politiquement, nous continuons à enfreindre les règles au sein la communauté anarchiste et la seule issue est d’exclure ces barbares et d’assurer le triomphe de la pensée occidentale, lors d’événements tels que la foire du livre anarchiste à Berlin.

Mais, heureusement, il y a assez de personnes dans le monde qui ont surmonté la xénophobie et l’arrogance des empires. Des personnes qui déploient chaque jour un effort énorme pour soutenir le mouvement anarchiste au Bélarus et dans la diaspora. Pendant ce temps, nous avons trouvé un grand nombre de compas, en Occident, qui sont passionné.es et qui sont engagé.es dans le travail de solidarité depuis de nombreuses années. Et oui, nous croyons que souvent ces personnes ne reçoivent pas assez d’attention, à cause d’anarchistes comme les organisateur.trices de la foire du livre de Berlin citée ci-dessus. À la place d’exemples positifs d’organisation, de coopération et de victoires, nous sommes contraint.es, une fois de plus, de parler des échecs de cette même solidarité. De parler de la lutte pour l’égalité au sein de la communauté anarchiste. De mensonges qui deviennent partie du mouvement et qui peuvent même être inscrits dans l’histoire comme des faits.

Malgré cela, nous tenons à remercier les centaines de personnes qui ont organisé nos événements à travers l’Europe. Les milliers qui ont fait des dons pour soutenir les prisonnier.es anarchistes biélorusses. Les dizaines qui soutiennent l’Anarchist Black Cross Bélarus sur une base mensuelle. Vous êtes l’une des raisons pour lesquelles nous croyons que la solidarité fonctionne et que, quelque part devant nous, une société juste nous attend, si nous poussons un peu plus fort.

 

[1] Citations issues d’une lettre qui nous a été envoyée par les organisateur.s

Vous pouvez envoyer une lettre de protestation ou condamner publiquement l’approche de la foire du livre anarchiste de Berlin sur vos propres canaux. Au moment d’écrire ces lignes, nous savons que la foire du livre a aussi refusé que Solidarity Collectives, d’Ukraine [voir ici leur déclaration ; NdAtt.], participe.

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Concernant la censure des voix d’Europe de l’Est lors des événements anarchistes en UE https://attaque.noblogs.org/post/2025/11/06/concernant-la-censure-des-voix-deurope-de-lest-lors-des-evenements-anarchistes-en-ue/ Thu, 06 Nov 2025 17:37:40 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=61299 Continuer la lecture ]]> Solidarity Collectives / jeudi 6 novembre 2025

Ces dernières années, plusieurs organisations et groupes ont émergé au sein du milieu anarchiste, excluant activement les militants de Solidarity Collectives, de l’ABC-Belarus et de nombreuses autres organisations anarchistes et anti-autoritaires des événements publics. Ils les empêchent d’y participer et publient divers « déclarations » condamnant leur soutien à la résistance ukrainienne face à l’invasion russe [voir par exemple ici ; NdAtt.]. Ce comportement repose souvent sur une vision déformée de l’opinion des militants d’Europe de l’Est. Les anarchistes sont accusés de militariser, de soutenir la guerre et de ne pas être suffisamment critiques envers l’État ukrainien.

À notre avis, un tel comportement est indigne du mouvement anarchiste. Nous croyons en la nécessité du dialogue dans les contreverses. Toute tentative visant à contraindre les anarchistes à tenir le « bon » discours afin que les camarades occidentaux soient disposés à les écouter et à les soutenir financièrement s’apparente à de la coercition. Nous ne considérons en aucun cas le travail de Solidarity Collectives et de l’ABC-Belarus comme étant pro-guerre ou soutenant le militarisme d’État. Nous condamnons catégoriquement toute tentative d’isoler les collectifs anarchistes d’Europe de l’Est sur la question de l’expansion militaire du régime russe.

Nous appelons les autres collectifs anarchistes à manifester leur solidarité avec les anarchistes qui luttent ici et maintenant contre les régimes de Poutine et de Loukachenko, armes ou pierres à la main. La résistance à l’État est impossible sans solidarité, esprit critique et dialogue sur les questions politiques complexes.

[…]

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Russie : Déclaration de l’Anarchist Black Cross Moscou sur Ruslan Sidiki https://attaque.noblogs.org/post/2025/10/22/russie-declaration-de-lanarchist-black-cross-moscou-sur-ruslan-sidiki/ Wed, 22 Oct 2025 16:18:55 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=61051 Continuer la lecture ]]> Avtonom / jeudi 16 octobre 2025

L’anarchiste Ruslan Sidiki, qui a été condamné à 29 ans de prison [voir ici ; NdAtt.] pour deux actions de sabotage contre la machine de guerre russe , a ouvertement déclaré qu’il avait contacté le service de renseignement militaire ukrainien, dans le but d’organiser une attaque contre la base aérienne russe de Diaguilevo, où sont stationnés des bombardiers stratégiques. Dans des lettres publiées, il a expliqué ses raisons :

« Le bourdonnement des [avions] Tu-22 et des Tu-95 que j’entendais à travers ma fenêtre correspondaient aux frappes sur l’Ukraine, ce qui m’a déterminé quant au choix de la cible : l’aéroport militaire Diaguilevo, situé à seulement 10 kilomètres de chez moi. J’habitais avec ma grand-mère âgée de 80 ans et je comprenais à quel point il est difficile pour les personnes âgées et malades de vivre sans chauffage ni éclairage l’hiver. En remplissant mon bain d’eau chaude, je pensais à celleux qui, à un millier de kilomètres de moi, étaient privé-es des conditions de vie basiques par les ambitions géopolitiques de certains » [voir ici la lettre complète ; NdAtt.].

À la demande de certain.es compas, il a décrit plus en détail comment il avait interagi avec le renseignement ukrainien :
« J’ai eu l’idée de détruire un avion à Diaguilevo et j’ai écrit à un compagnon en Ukraine, que je connais depuis 2013. Je lui ai dit que j’avais un tel objectif. […] Je lui ai demandé de me mettre en contact avec un développeur informatique, parce que j’avais besoin de conseils pour réaliser mon plan. Je lui ai expliqué que j’avais un quadrirotor lourd fait maison, capable de soulever trois kilos et de les transporter facilement. Je prévoyais de faire comme ça : j’y aurais attaché une bombe planante faite maison. Le plan de vol aurait dû être programmé. Avant cela, j’aurais identifié la cible depuis les airs et calculé ses coordonnées, que j’aurais entré dans le logiciel. J’aurais porté la bombe à une altitude d’environ un kilomètre, approché l’aéroport et j’aurais lâchée la bombe à une distance de quelques kilomètres de la cible. Ensuite, la bombe aurait volé vers la cible, le quadrirotor serait revenu vers moi et j’aurais quitté le secteur. J’avais besoin d’aide pour le code du logiciel. […] Parce que cela aurait pris beaucoup plus de temps de le faire moi-même. J’ai aussi demandé s’il était possible de télécharger le firmware pour les munition pour un drone « Bayraktar » ou s’il y a des logiciels similaires capables d’exécuter mon plan. Sachant que mon compagnon pouvait avoir des contacts dans l’armée, je lui ai soumis ces demandes. »

Un mois plus tard, le compagnon a mis Ruslan en contact avec « Alexander », qui s’est avéré être un militaire. Ce dernier lui a proposé de l’aider à acheter de composants pour assembler plusieurs drones kamikazes, car il considérait que le plan initial de Ruslan n’était pas assez sûr. Ruslan a accepté, parce qu’il travaillait comme électricien, pour 27 000 roubles (environ 300 euros) par mois et ne pouvait pas se permettre un tel achat.

L’opération avec les drones n’a été que partiellement réussie : sur quatre drones programmés avec des missions de vol retardées, un seul a décollé (les trois autres ont probablement été renversés par un renard) – il a endommagé la piste mais n’a pas endommagé d’avions.

Après cela, Ruslan a décidé d’agir depuis le sol – pour faire sauter des voies ferrées utilisées par l’armée. Dans cette opération, le renseignement ukrainien l’a aidé en effectuant un test à distance, basé sur les informations de Ruslan, pour souffler le rail, de façon que le partisan puisse calculer plus précisément la charge explosive nécessaire. Le sabotage ferroviaire a réussi – Ruslan a attendu un train de marchandises et a déclenché à distance l’engin explosif. Dix-neuf wagons de marchandises ont déraillé et la ligne a été bloquée pendant longtemps.

Ruslan souligne qu’il a mis en œuvre son propre plan et que le renseignement ukrainien l’a aidé à réaliser l’action. Le partisan note :
« Je ne voyais et ne vois aucune contradiction à coopérer avec de telles personnes, car nos objectifs coïncidaient – s’opposer à l’agression russe. Si j’avais connu des personnes, en Russie, y compris au sein du mouvement anarchiste, qui avaient des objectifs similaires, alors j’aurais peut-être été dans leurs rangs. »

Nous n’appelons pas et n’encourageons pas à coopérer avec les services de renseignement et les services spéciaux ukrainiens, même contre l’agression russe. Le fait est qu’ils poursuivent strictement leurs propres intérêts et qu’ils sont indifférents au sort de ceux/celles avec qui ils coopèrent. De nombreuses personnes ont été arrêtées à la suite d’actions proposées par les services de renseignement et les services spéciaux ukrainiens, mais l’Ukraine ne leur a fourni aucun soutien après leur arrestation. Toute information sur les anarchistes russes peut être utilisée par ces services contre le mouvement anarchiste international et peut aussi être donnée aux services spéciaux d’autres pays, y compris russes – dès la fin de la guerre. L’Anarchist Black Cross Moscou ne coopère jamais avec aucun service spécial ou agence de renseignement.

D’autre part, en raison des circonstances d’une guerre impérialiste, nous ne condamnons pas la coopération avec les services de renseignement et les services spéciaux ukrainiens contre l’agression russe. Ruslan Sidiki a agi de manière indépendante, à ses propres risques, ces risques se sont concrétisés et il a payé le prix fort pour ses actions.

Nous le considérons comme un héro du mouvement anarchiste.

Anarchist Black Cross Moscou

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Etre une force autonome : le dernier texte de Dmitry Petrov https://attaque.noblogs.org/post/2025/10/22/etre-une-force-autonome-le-dernier-texte-de-dmitry-petrov/ Wed, 22 Oct 2025 16:15:39 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=61062 Continuer la lecture ]]>

Dans la brume / jeudi 16 octobre 2025

En suivant les nouvelles du mouvement anarchiste en Europe de l’Est, il peut être facile de sombrer dans le pessimisme. Entre les peines de prison à rallonge tombant à la chaine en Russie et au Bélarus et les décès des compagnon-nes sur le front contre l’envahisseur, il n’y a pas énormément de raisons de se réjouir.

Pourtant, on ne peut pas oublier que des centaines de personnes s’organisent pour rendre possible une résistance armée à l’envahisseur tout en portant des idées anarchistes, que des actions clandestines ont toujours lieu en Russie pour saboter la machine de guerre impérialiste, que des réseaux de solidarité anti-carcérale se mettent en place des deux côtés du front.

Quand on est tenté de perdre l’espoir, il peut être utile de garder à l’esprit des mots de l’anarchiste russe Dmitry Petrov, qui nous rappelle que c’est précisément lors des moments où tout a l’air de basculer que se joue l’avenir du mouvement anarchiste.

Dans son dernier texte publié [le 28 novembre 2022 ; NdAtt.] sur la chaîne Telegram de l’Organisation anarco-communiste de combat dont il faisait partie, Petrov, mort au combat à Bakhmout en avril 2023, appelait ses compagnon-nes à accroître leurs forces, tout en développant « un pragmatisme politique sain », afin de rendre possible la réalisation des idées anarchistes ici et maintenant.

On peut débattre des directions stratégiques qu’il esquisse, il reste que ce court texte donne beaucoup de forces à celleux qui résistent, ce pour quoi nous avons décidé de le traduire ci-dessous. — DLB


 

“…nombreux d’entre nous, des anarchistes, surtout ceux qui avaient des positions théoriques bien affinées,gâchaient en vain leur temps sur des recherches illusoires de quelque chose d’hyper-parfait au sein de l’anarchisme, quelque chose qui n’a pas sa place dans la vie actuelle. Quelque chose qui a sans doute sa place dans l’avenir et encore, on ne sait pas sous quelle forme.”

Nestor Makhno, Souvenirs.

En ce moment même, nous traversons une étape charnière dans l’histoire de l’Europe orientale. Dans le tourbillon des événements, nous distinguons clairements le petit voile noir du mouvement anarchiste. Au sein de la résistance clandestine en Russie, l’activité du BOAK (Organisation anarco-communiste de combat) a eu une grande résonance. En Ukraine, dans le combat frontal contre l’impérialisme, des groupes de nos compagnon-nes, aussi bien celleux qui se battent les armes à la main que celleux dans de nombreuses sphères “pacifiques”, portent une perspective anarchiste dans le cour actuel des événements. Lors du soulèvement du peuple bélarusse tout entier contre la dictature en 2020, dont l’écho s’est fait retentir pendant cette guerre à travers les vagues de sabotage ferroviaire, les anarchistes représentaient l’une des forces les plus remarquables et mieux articulées. Ces indices sont signe d’une pertinence toujours actuelle de l’anarchisme dans nos réalités politiques contemporaines.

Cependant, celleux qui se retrouvent impliqué-es dans le mouvement se rendent bien compte qu’afin de devenir un facteur de transformation sociale véritable ainsi qu’une vraie force capable d’influencer les esprits du peuple et la société en général, quelque chose nous manque toujours. Peut-être même, beaucoup de choses.

Nous en aborderons une seule aujourd’hui. Il existe deux approches, qui, comme on peut le voir, empêchent notre mouvement et des personnes actives qui le composent de conscientiser leur place de façon adéquate et d’élaborer une ligne d’action pour le moment présent. En réalité, il s’agit des deux côtés d’une même médaille.

Aujourd’hui, il nous arrive d’entendre des affirmations du genre que “tout est perdu”, que “le mouvement anarchiste en Russie et au Bélarus est écrasé, alors qu’en Ukraine, il est incroyablement faible”… baissez les bras, faites vos valises : écrivez des mémoires ou, encore mieux, ne le faites pas. En plus, c’est ce qu’on raconte dans des moments décisifs. Lorsque toute la réalité sociale d’une région est en train de basculer et pourrait prendre une trajectoire complètement imprévue (cette possibilité à elle seule donne une chance favorable aux révolutionnaires).

D’abord, si quelqu’un est démotivé-e, c’est possible de tout simplement s’écarter du mouvement, sans chercher à décourager tout son entourage, tout en cherchant ainsi narcissiquement de l’attention envers sa propre personne. Ensuite, et c’est là le principal, un moment de défi historique tel que nous le vivons aujourd’hui exige de nous une concentration maximale de nos forces. Ce n’est pas surpenant qu’à ce moment précis, on pourrait avoir envie de tout lâcher. Cependant, celleux qui cueilleront les fruits de cette situation sont les personnes et les forces [politiques] qui auront trouvé en elles-mêmes la patience et l’endurance.

La deuxième approche pourrait paraître opposée à la première, car elle encourage l’activité, mais elle la rejoint dans ses conséquences. Ses partisans affirment que l’anarchisme et la lutte révolutionnaire n’est pas d’actualité, “il faut d’abord vaincre l’envahisseur de l’Ukraine” ou encore “renversons d’abord Poutine/Loukachenko” (cocher la case qui correspond), jettons-nous la tête la première dans ce travail, et après… Non, les ami-es, si au moment de la bifurcation, vous décidez de remettre vos idées à des temps meilleurs, vous pouvez d’ores et déjà considérer qu’elles resteront dans le placard à tout jamais.

Heureusement que parmi nous, il existe pas mal de personnes respectables qui mettent énormément de forces et d’énergie dans l’accomplissement de tâches particulièrement sérieuses. Seulement, il est d’une importance vitale que ces objectifs et efforts servent aux objectifs des révolutionnaires : la refondation de la société sur la base des principes libertaires. Pour la rendre possible, nous avons nécessairement besoin d’un mouvement massif et structuré qui aurait une influence pratique et théorique conséquente.

Les anarchistes, conscient-es d’être les créateur-ices de la politique révolutionnaire ici et maintenant, peuvent se permettre le luxe d’interagir avec des forces politiques adverses (par exemple, les diverses factions de l’opposition russe et bélarusse), ainsi que les institutions étatiques (comme les forces armées ukrainiennes). Car, au lieu de “vendre leurs principes” et de s’assimiler aux figures et structures politiques qui ne sont pas amies, l’utilité et la forme de cette coopération seront désormais déterminées par le pragmatisme politique sain, c’est-à-dire sa concordance avec les intérêts du mouvement révolutionnaire libertaire. Tout ce qui nous permet d’accroître nos structures, de nous faire gagner en reconnaissance, en expérience et en savoir-faire, aussi bien que d’étendre nos liens, sert aussi à l’accomplissement définitif de nos idées dans la vraie vie.

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L’antimilitarisme des imbéciles https://attaque.noblogs.org/post/2025/09/07/lantimilitarisme-des-imbeciles/ Sun, 07 Sep 2025 16:43:01 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=60489 Continuer la lecture ]]> Freedom / mardi 2 septembre 2025

Comment les gauchistes et les anarchistes occidentaux.ales ont trouvé des voix « convenables » en Europe de l’Est

Les débats sur l’antimilitarisme continuent de secouer le mouvement anarchiste dans la partie occidentale du monde. Souvent, dans ces débats, on peut voir des organisations d’Ukraine ou de Russie afficher leur soutien à la position « pas de guerre, mais guerre des classes ». Trois ans et demi après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le mouvement anarchiste est extrêmement divisé. Les stratégies précédentes d’« écouter les voix locales » ont pour la plupart échoué, pour ceux/celles qui n’étaient pas intéressé.es du départ. Avec d’autres scandales qui viendront sûrement à l’avenir, il est important de comprendre comment nous en sommes arrivé.es là.

Il y a plus de 10 ans, la Russie a annexé la Crimée et occupé une partie de l’est de l’Ukraine. Déjà à l’époque, le Kremlin invoquait différentes raisons pour cette occupation, en fonction des opinions politiques du public ciblé. Pour le mouvement de gauche/antifasciste, les propagandistes russes ont préparé un récit selon lequel un régime fasciste avait pris illégalement le pouvoir à Kyiv. L’invasion de 2014 a été présentée comme une action antifasciste. Au cours de nombreuses années de propagande, la plupart des anarchistes et des antifascistes de la région avaient développé une immunité à ces mensonges. Mais pour certain.es antifascistes et gauchistes occidentaux.les, la présence de drapeaux fascistes pendant les manifestations de Maïdan était si choquante qu’elles/ils ont cru à l’histoire d’un coup d’État d’extrême droite, sans demander plus de preuves factuelles.

En Ukraine, à l’époque, beaucoup d’anarchistes croyaient que pour lutter contre l’Empire russe, il suffisait de se familiariser avec la situation, afin de comprendre ce qui avait lieu dans le pays, et de fournir des preuves factuelles de ce qui s’y passait. Au Bélarus, nous avions une idée similaire sur la manière de travailler avec des compas en Occident, dans la lutte contre la propagande russe. C’était : la vérité parle d’elle-même et ceux/celles qui insistent avec la position de Poutine sont simplement des gens qui, pour une quelconque raison, n’ont pas eu accès aux faits. Mais, même dans ce cas, nous avons rencontré des gens qui savaient mieux que toi ce qui se passait dans ta propre maison.

Je me souviens encore de la manière dont, lors d’une présentation, un.e militant.e anti-autoritaire d’Ukraine a parlé de Maïdan et de la situation après les manifestations et un.e expert.e allemand.e a répondu en disant que Kyiv avait simplement été occupée par des fascistes. Les tentatives de lui prouver le contraire ont été vaines, à ce moment-là. La propagande russe avait déjà fait son travail. À cette époque-là, alors que j’assistais à une présentation sur l’Ukraine, il ne m’était même pas venu à l’esprit que nous étions incroyablement naïf.ves de croire en la pensée critique au sein du milieu anarchiste et gauchiste…

Après l’invasion à grande échelle, j’ai été l’un de ceux/celles qui ont insisté sur la nécessité d’entendre les voix des anarchistes d’Ukraine, afin de comprendre la guerre et ce que nous pouvions faire dans cette situation, selon nos capacités. Dans mon esprit, ces appels auraient conduit à l’établissement de contacts permanents entre des groupes occidentaux et des militant.es d’Ukraine/Bélarus/Russie. Et, pendant un certain temps, c’est ce qui s’est passé, car les gens se sont intéressé.es, ont fait des recherches et ont écouté. Mais cela n’a pas duré longtemps. Peu après, des autoproclamés combattant.es contre le militarisme au sein du mouvement anarchiste sont apparu.es à l’horizon. Pour elles/eux, les messages des anarchistes ukrainien.nes et russes étaient inacceptables. Au lieu de s’organiser en leur solidarité, certains gauchistes et anarchistes occidentaux.les ont décidé de chercher des groupes, en Bélarus/Ukraine/Russie, qui correspondraient pleinement à leurs perspectives dogmatiques sur la guerre et le rôle des pays occidentaux dans celle-ci.

En Russie, de tels alliés ont été trouvés de manière relativement rapide. Pour les antimilitaristes, les positions de l’organisation russe KRAS-MAT s’intégraient facilement dans l’analyse occidentale, éculée, des guerres. Ils/elles ont transformé l’attaque du Kremlin contre l’Ukraine en un affrontement entre les élites dirigeantes des deux pays. Des textes appelant la société ukrainienne à déposer les armes et à commencer à combattre son propre gouvernement ont commencé à se répandre à travers différents sites web anarchistes et gauchistes. Les gauchistes et les anarchistes n’étaient pas particulièrement intéressé.es aux critiques portée au KRAS-MAT par d’autres groupes de la région concernée. La proximité idéologique de la gauche occidentale avec le KRAS-MAT était plus importante que tout problème politique avec ce syndicat d’universitaires, qui, depuis longtemps, avait cessé d’essayer de participer au mouvement des travailleur.ses en Russie.

Cependant, la position du KRAS-MAT était relativement faible, même aux yeux des anarchistes occidentaux.les. Après tout, cette organisation subsiste à l’intérieur de l’État agresseur, où la résistance à la guerre est presque complètement absente. Dans cette situation, certain.es pacifistes et antimilitaristes de gauche ont commencé à chercher, de manière chaotique, en Ukraine et au Bélarus, des allié.es qui pourraient confirmer leur analyse politique de la région.

En 2022-2023, des pacifistes et des antimilitaristes ont fondé l’Ukrainian Pacifist Movement [Mouvement Pacifiste Ukrainien] (UPM). L’UPM n’a jamais déclaré d’engagement en faveur d’aucune idée de gauche et sur les plateformes d’information de cette organisation on peut souvent trouver une combinaison d’idées de droite et de gauche. De plus, les gauchistes occidentaux.les n’étaient pas particulièrement dérangé.es par le fait que l’un des dirigeants de l’organisation était le blogueur pro-russe Ruslan Kotsaba, qui a été expulsé de l’organisation en 2023. Neuf mois plus tard, il est devenu membre de l’organisation de droite, pro-russe, Another Ukraine [Une autre Ukraine].

Pendant la même période, les anarchistes et les gauchistes européen.nes ont aussi découvert Assembly [Assemblée], une autre organisation ukrainienne. Cependant, ce ne sont pas les gauchistes qui ont afflué vers Assembly, mais plutôt les auteurs d’Assembly qui, avec l’aide de traductions automatiques, ont fait irruption dans des plateformes gauchistes comme Libcom, en remplissant complètement le champ d’information sur l’Ukraine.

Les textes de ce collectif, souvent écrits dans un style sensationnaliste, s’accordent bien avec les vieilles analyses politiques des gauchistes et de certaines organisations anarchistes occidentales. Pour la plupart des militant.es, Assembly peut être compris à partir de cet extrait, qui commence l’histoire de la résistance à la mobilisation en Ukraine :

« À travers tout le territoire de l’obscurité du Goulag, au milieu de l’Europe, se répand une guerre populaire contre la guerre. Les héritiers des Cosaques zaporogues, des Makhnovistes et des rebelles de Karmaliouk et de Dovbouch, épris de liberté, répondent par leur propre violence à la violence des héritiers du NKVD, de la Gestapo et des escadrons de la mort de Pinochet. Et nous sommes seulement au seuil d’une mobilisation à grande échelle des conscrits, qui est attendue après le 16 juillet. »

En substance, Assemby n’écrit rien de spécial. Ils/elles recueillent plutôt le mécontentement présent au sein de la société ukrainienne, tel que la lutte contre la corruption, la résistance à la mobilisation, l’arbitraire des fonctionnaires locaux. On écrit à propos de tout cela dans les médias ukrainiens et sur les réseaux sociaux. L’absence de critique du régime russe et leurs tentatives de mettre la Russie et l’Ukraine sur un pied d’égalité d’un point de vue politique montrent la réticence, au moins, d’Assemby à comprendre le monde russe. La relative popularité d’Assemby dans les milieux occidentaux n’a fait que renforcer le dogmatisme du groupe, qui est complètement éloigné de toute organisation anarchiste de la région. La seule exception étant leur coopération active avec le susmentionné KRAS-MAT.

Des militant.es d’Ukraine et du Bélarus ont essayé sans succès d’attirer l’attention sur l’insuffisance d’Assembly. Assembly, comme d’autres organisations, s’est révélée bien plus convenable, pour les antimilitaristes occidentaux.ales, que la vérité objective, qui nécessite un effort plus important, avec une recherche constante, des discussions et même de voyages dans des pays ravagés par la guerre.

La situation au Bélarus était encore plus compliquée, pour la gauche occidentale, que celle en Ukraine. Après la répression de 2020 contre la dissidence et les manifestations, il ne restaient au Bélarus que quelques organisations anarchistes et le mouvement gauchiste était largement absent et inintéressant. Les organisations anarchistes biélorusses ont immédiatement condamné la guerre et appelé à la résistance contre l’agression russe. Dans ce pays, il n’y avait pas d’équivalent d’Assemby ou du KRAS-MAT. Cependant, quelque part dans l’immensité d’Internet et du secteur économique des ONG, la gauche allemande a déterré Olga Karatch et son projet Our Home [Notre maison], qui, depuis 2022, essaye de vendre à l’Occident des histoires sur la résistance de masse au service militaire obligatoire, au Bélarus.

La jeunesse biélorusse résiste effectivement au militarisme, mais cela n’a pas commencé en 2022. Il existe depuis plusieurs décennies. Des sites web et des forums avec des informations sur la manière d’éviter le service militaire sont apparus au début des années 2000. Mais pour les militant.es occidentaux.les, l’histoire d’Olga Karatch semblait très plausible. Pourtant, l’idéologie d’Our Home peut être décrite comme… l’argent. Ce projet existe depuis longtemps et, au cours de son existence, a réussi à obtenir des fonds suffisants, auprès de fondations européennes et américaines pour le développement de la démocratie et des droits humains. Mais les problèmes d’Olga Karatch ont commencé après 2020, quand Svetlana Tikhanovskaïa est apparue sur la scène et des dizaines de nouvelles organisations libérales ont émergé, faisant de la concurrencer aux projets d’Our Home. Pendant un certain temps, Karatch a essayé de lutter contre Tikhanovskaïa pour la leadership de l’opposition, mais elle avait relativement peu de chances, étant donné que tout le monde au sein de l’opposition savait qui était Karatch. En novembre 2022, le groupe Pramen a publié un article sur Karatch, avec des informations indiquant que des pacifistes occidentaux.les avaient commencé à collecter des fonds pour ses projets. J’ai dû échanger personnellement avec certain.es militant.es gauchistes allemand.es à ce sujet, mais les informations sur Our Home ont été largement ignorées. Au fil des nombreuses années passées dans le monde des ONG, Olga est devenue très habile à vendre les bons messages aux différents groupes politiques et elle semble être devenue une collaboratrice régulière du journal anarcho-pacifiste allemand Graswurzel Revolution (Révolution d’en bas).

Je doute que, pour l’instant, des discussions ou des présentations puissent conduire à une meilleure compréhension de ce qui se passe, de la part de ceux/celles qui sont « sceptiques » quant à la lutte contre le « monde russe ». De plus, à bien des égards, trois années de discussions sur la guerre en Ukraine ont une fois de plus montré ma propre naïveté, quant à ma confiance dans les anarchistes. Par exemple, quelque part dans le passé, on a perdu la trace de l’organisation ukrainienne Borotba, stalinienne et pro-russe, qui a renforcé pendant de nombreuses années les mythes sur le régime fasciste ukrainien, sans qu’aucune quantité de textes ou de discours publics n’ait pu éradiquer ce mythe. Les liens de Borotba avec le Kremlin sont passés largement inaperçus aux structures gauchistes occidentales et les dégâts causés par cette organisation au mouvement antifasciste, en Ukraine et au-delà, restent significatifs.

Pour moi, la situation au sein du mouvement anarchiste rappelle beaucoup quelque chose qui m’est arrivé en Grèce. Pendant l’un de mes voyages à travers ce pays, j’ai eu la chance de me retrouver dans la même voiture que des antifascistes grec.ques. C’était un long voyage et je me suis endormi assez rapidement. Une demi-heure plus tard, j’ai été réveillé par du rap nazi russe. Quand j’ai demandé aux antifascistes grec.ques où elles/ils avaient trouvé cette musique, ils/elles ont répondu que c’était un cadeau de leurs ami.es antifascistes du Donbass. Quand je leur ai dit que c’était du rap nazi, ils/elles ont simplement ignoré ma remarque. Par chance, les antifascistes grec.ques n’ont pas insisté pour que nous continuions à écouter la musique de leurs ami.es du Donbass.

Des exemples venant des trois pays, avec différents groupes politiques, montrent que le concept selon lequel « il faut écouter les voix venant de cette région » ne fonctionne pas dans les cas de dogmatisme idéologique. Les gauchistes occidentaux.les et certain.es anarchistes sont prêt.es à travailler avec des organisations ouvertement malhonnêtes, juste pour préserver de vieux principes idéologiques. Avec cette approche, et dans une atmosphère de guerre de l’information, il devient relativement facile de trouver une personne ou un groupe qui répétera des slogans qui sont convenables et d’ignorer complètement une partie importante du mouvement anarchiste organisé.

Nikita Ivansky

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La liberté est plus qu’un simple mot https://attaque.noblogs.org/post/2025/06/28/la-liberte-est-plus-quun-simple-mot/ Sat, 28 Jun 2025 07:07:53 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=59830 Continuer la lecture ]]> Tumulte / dimanche 15 juin 2025

La liberté est plus qu’un simple mot – contre TOUT fondamentalisme religieux !

Ahmad Abu Murkhiyeh avait 25 ans, quand il a été retrouvé décapité en Cisjordanie occupée [en octobre 2022 ; NdAtt.]. Son crime ? Il était queer. Ses assassins ne portaient pas l’uniforme israélienne – ils agissaient sous drapeau palestinien. Ahmad représente des milliers de personnes qui sont persécutées, torturées ou assassinées par des milices islamistes, à Gaza et en Cisjordanie.

Pour les queers, les femmes, la gauche et les minorités, le règne du Hamas islamiste et du Djihad islamique signifie oppression, persécution et mort. Pourtant, beaucoup de personnes qui, ici en Occident, manifestent avec des drapeaux palestiniens contre les fondamentalistes chrétiens, dissimulent le sort de ces personnes.

Dans leur critique nécessaire du fondamentalisme chrétien, il y a un sinistre angle mort.
Comment peut-on, d’un côté, prétendre combattre le fondamentalisme religieux et de l’autre côté collaborer avec des organisations qui, que ce soit par une tolérance aveugle ou par une rationalité utilitariste, célèbrent des forces fondamentalistes comme le Hamas, comme s’il s’agissait d’une juste résistance ?

Alors qu’ici en Europe on proteste, à juste titre, contre le fondamentalisme chrétien et l’homophobie et la transphobie qui y sont inhérentes, les mêmes activistes se taisent quand c’est le fondamentalisme islamique qui assassine des personnes queer. Pendant que les personnes queer, à Gaza et en Cisjordanie, vivent dans la peur permanente de la mort, non seulement à cause des bombes israéliennes, mais aussi du Hamas et des milices islamistes. Comment l’islamisme fondamentaliste peut-il être minimisé au nom de la Pride, alors que ce sont précisément ces forces, qui, au « Proche » et au « Moyen-Orient », étouffent dans l’œuf toute émancipation des personnes queer, sous la bannière du nationalisme arabe ou de l’islamisme ? Rien qu’en Iran, plus de 4 000 personnes homosexuelles ont été exécutées, depuis la révolution islamiste de 1979. Ce même Iran finance, et commande aussi, le Hamas et le Hezbollah dans leur guerre contre Israël.

Depuis toujours, Israël sert d’écran où projeter toutes les brutalités que l’État moderne en soi représente : car CHAQUE État-nation est « artificiel » et fondé sur la violence, les déplacements forcés, la guerre et l’homogénéisation, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Ce n’est pourtant pas un hasard si la guerre à Gaza ne conduit pas à une critique générale de l’État et de la nation, mais à une dangereuse double morale : alors que d’autres États sont acceptés comme « naturels », seule la destruction de l’État juif est souhaitée. S’il en était autrement, on ne redoublerait pas la souffrance des gens au nom de la « libération nationale », mais on voudrait abolir complètement la nation. Là où deux groupes émettent des revendications sur le même morceau de terre, il n’y a aucune solution révolutionnaire. Les rapports d’oppression ne seront pas résolu par le fait de hisser des drapeaux nationaux, mais par la libération générale de tous les êtres humains de ces mêmes logiques nationales.

Autrefois, pour la gauche il s’agissait de comprendre, d’expliquer et de changer les rapports sociaux. Mais aujourd’hui, la seule chose qui compte est de prendre parti. Il ne s’agit plus de comprendre la domination sociale qui se présente à nous en tant que totalité, dans ses contradictions, ses fissures et ses ruptures, ainsi que d’y déceler la possibilité de son abrogation. Aujourd’hui, les ambivalences et les ambiguïtés sont plutôt perçues comme un danger pour sa propre vision du monde.

Celui/celle qui fait remarquer que la guerre a commencé le 7 octobre avec des massacres antisémites, que des otages sont toujours en captivité et que des roquettes sont tirées tout aussi sur des civil.es israélien.es, est diffamé.e comme étant un.e belliciste. Toute critique du Hamas et de sa manière d’agir brutale à l’encontre de sa propre population est délibérément détourée comme étant une tentative de justification de la manière d’agir brutale de l’armée israélienne à Gaza. Au lieu de noyer la raison dans des certitudes idéologiques, nous devrions conserver dans notre analyse une capacité de pensée critique et ne pas tomber dans des modèles d’explication simplistes.

Certain.es vont même jusqu’à reprendre complètement le récit du Hamas et nier les violences sexistes et sexuelles et le massacre de civil.es israélien.es qui ont eu lieu le 7 octobre – bien que les auteurs de ces crimes les aient eux-même filmés avec fierté et diffusés sur Internet.

D’autres excluent les « sionistes » de leurs événements, sans comprendre que pour 90 % des Juif.ves du monde, le sionisme signifie simplement le droit à l’autodéfense, après les horreurs de la Shoah ou en raison d’une histoire de persécutions et d’extermination dans de nombreux pays. À part ça, il n’y a pas LE sionisme sous une seule forme, mais avec des idées anarchistes, socialistes, confédéralistes – comme dans le mouvement des kibboutz – jusqu’à des versions conservatrices et d’extrême droite, qui souhaitent un grand Israël homogène. Le sionisme ne signifie en général rien d’autre que l’autodétermination nationale des Juif.ves, dans un monde organisé en États-nations, qui a assisté passivement à la destruction des Juif.ves.

En d’autres termes, celui/celle qui ne veut pas de « sionistes » à sa fête dit ainsi au 90 % de tou.tes les Juif.ves du monde, qu’elles/ils ne sont pas les bienvenues et ne peuvent pas faire partie de la gauche. Celle/celui qui se comporte comme si « sioniste » était synonyme d’oppresseur confond la critique de gauche avec la stigmatisation de l’ennemi, propre à la droite. Celui/celle qui, en fait, entend par « sioniste » le gouvernement d’extrême droite d’Israël, lui rend même un service et contribue à sa propre mise en scène.

Et oui : le gouvernement israélien mise sur une militarisation nationaliste d’extrême droite. Il prétend ainsi protéger la population – mais ce qu’on voit est que les meurtres et les crimes de guerre à Gaza se poursuivent, que des milliers de civil.es meurent et que les otages ne sont toujours pas libéré.es.

La solidarité ne signifie pas choisir un camp, car la lutte pour la liberté n’est pas un match de football et les gens dans cette région ne sont pas l’écran où projeter les aspirations révolutionnaires de la gauche occidentale. C’est précisément aux gens là-bas et à toutes les victimes de l’islamisme dans le monde entier que nous devons de ne pas céder à notre besoin de réponses simples à une réalité complexe. Le sentiment égocentrique d’être du bon côté et d’évoluer dans un monde exempt de contradictions ne doit pas nous faire perdre de vue le fait que le Hamas n’est pas un mouvement de libération. Il est une organisation religieuse-fasciste. Il mise sur le contrôle autoritaire, pas sur l’émancipation. Il a besoin de la guerre pour légitimer sa violence. Avec son culte des martyrs, il ne fait que prolonger la souffrance, au lieu d’y mettre fin. Celle/celui qui se solidarise avec cette organisation est aveugle à son contenu. Celui/celle qui porte ses symboles normalise sa politique. Celle/celui qui romantise son programme est prêt à accepter son antisémitisme exterminateur. Et trahit toutes les personnes qui, à Gaza, s’engagent contre la tyrannie terroriste du Hamas et pour la fin de la guerre, au péril de leur vie.

Nous sommes solidaires de la population civile – en Israël comme à Gaza et en Cisjordanie. Nous sommes aux côtés de tou.tes ceux/celles qui s’engagent contre la guerre et pour une vie meilleure pour tout le monde. Notre solidarité ne va pas aux régimes, aux milices ou aux gouvernements, mais à celles/ceux qui essayent de résister aux rapports de violence. Il s’agit d’assurer une solidarité politique à ceux/celles qui ne veulent plus marcher au rythme de la violence.

« Celui qui rêve de libération, mais qui ne veut rien savoir du revers de la médaille de la lutte de libération, s’accroche à des idées révolutionnaires naïves, qui ne résistent pas à la réalité [de cette lutte]. Nous ne voulons pas nous cramponner à des légendes et à des images qui sont moins le fruit de nos expériences que de projections naïves ou de refoulements profondément ancrés. Nous faisons le jeu de qui quand, sous la bannière de l’internationalisme, nous faisons croire à une fausse unité, alors que dans les coulisses les oppositions entrent en collision. Seulement si nous affrontons sans illusions les contradictions politiques et idéologiques réelles, nous saurons leur faire face, dès que nous y serons confrontés ». (Du texte « Gerd Albartus est mort », des Revolutionäre Zellen [Cellules révolutionnaires])

Pour la vie – contre la mort. Contre tout romantisme du martyr.

Aucun État ne libère. Aucune milice n’émancipe. Aucun drapeau. Aucun mythe. Aucun.e héros.ïne.

La solidarité ne signifie pas choisir un camp. La solidarité signifie se soustraire à la récupération.

Jin, Jîyan, Azadî. Pour un combat contre TOUT fondamentalisme.

Pour la PRIDE, de Téhéran à Ramallah. Pour un avenir queer, sans illusions.

Antifa Vienne

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Colombelles (Calvados) : Incendies volontaires au campus technologique Effiscience https://attaque.noblogs.org/post/2025/06/25/colombelles-calvados-incendies-volontaires-au-campus-technologique-effiscience/ Wed, 25 Jun 2025 16:48:27 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=59824 Continuer la lecture ]]> Indymedia Lille / mercredi 25 juin 2025

En cette fin de semaine marquée par l’élargissement des champs de la guerre au moyen-orient, et par la tenue du Salon du Bourget de Paris, nous avons décidé de perturber l’activité du pôle d’innovation technologique Effiscience à Colombelles, qui regroupe en un même « campus » bon nombre d’entreprises du complexe militaro-industriel : Safran Data Systems, Sotraban, NXP semiconductors, Telit Wireless Solution, Nucleopolis, CLARA, Probent Technology, Atos & Bull technologies, Eff’Innov Technologies…

Dans la nuit du 22 au 23 juin, nous avons mis le feu à deux armoires de fibre optique situées rue du Bocage, sur le site. Les flammes commençaient à se dresser quand nous avons quitté les lieux. On peut imaginer que la connexion à internet sera difficile dans la zone demain matin.

Les images spectaculaires des bombardements à des milliers de kilomètres ne doivent pas nous faire oublier que c’est ici, dans des centres de recherche et de production, que les armes sont fabriquées. S’offusquer des massacres est une chose (primordiale), agir en est une autre, rendue nécessaire par la brutalité des évènements et par la volonté de transformer radicalement les bases sociales sur lesquelles se fondent guerres, frontières, génocides.

Il s’agit aussi de mettre en évidence la réalité économique de la guerre, vaste bataille entre États ou proto-Etats pour l’accaparement des ressources et des territoires, source d’enrichissement pour le capital, prétexte magnifique pour la course à l’innovation technologique et le développement de l’industrie. Lutter contre la guerre est pour nous indissociable d’une lutte contre le capitalisme dans son ensemble.

Apogée des rapports brutaux et de l’organisation hiérarchique des sociétés, la guerre et ses réseaux doivent aussi être combattus pour l’ordre social qu’ils perpétuent. La guerre militaire est un des meilleurs moyens pour les chefs de diriger la colère qui existe à l’intérieur de leurs propres « rangs » vers la figure d’un ennemi déshumanisé, à grand renfort de récits nationalistes ou religieux.

Par conséquent, il faut en finir avec une illusion qui persiste : celle qu’il faudrait obéir à des chefs pour faire la guerre à la guerre. Le fond des stratégies militaires et autoritaires, pour les têtes pensantes qui les établissent, consiste toujours à commander des foules de personnes. Il faudrait donc accepter d’aller se battre sans connaître l’ensemble de la stratégie que d’autres ont pensé à notre place. Et voilà que nous devenons des soldats emmenés dans des charniers pour faire un quelconque coup tactique (que ce soit une diversion militaire ou un coup de communication). Cette idée est pour nous fondamentalement problématique, et les histoires des « révolutions » montrent que ces chefs finissent toujours par trahir la révolution des foules anonymes au profit de leur position de pouvoir. Ceux et celles qui jouent au jeu de l’État finissent toujours par s’en faire les pantins.

A contrario de cette tendance, c’est d’une intransigeance avec tout ce qui fait le militarisme dont nous avons besoin. Cette ambition implique une critique radicale de la hiérarchie et de la représentation politique.

Ceci étant dit, il faut alors accepter le saut dans l’inconnu. La solution ne viendra pas de gens « au dessus de nous », et dans une telle perspective, il convient d’accepter qu’il faut d’abord compter sur soi-même pour mettre fin aux guerres. En ce sens, notre action vise à montrer que l’industrie de la guerre est à portée de main, silencieuse mais pas invisible. A nous de la mettre sous le feu des projecteurs… et le feu tout court !

Solidarité avec celles et ceux sous les bombes,
Solidarité avec les personnes en exil,
Guerre à toutes les guerres et à tous les États !

Des irrécupérables

 

[in English][in italiano]

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Takakia #4 – Chants sous-marins pour couler la mégamachine https://attaque.noblogs.org/post/2025/06/25/takakia-4-chants-sous-marins-pour-couler-la-megamachine/ Wed, 25 Jun 2025 16:45:14 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=59819 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / mercredi 25 juin 2025

TAKAKIA #4
Chants sous-marins pour couler la mégamachine
(printemps-été 2025)

106 pages – prix libre (coût de fabrication 1,75 euros)
Tirage 1000 exemplaires

Pour toute commande : takakia@riseup.net. (Sur notre site, tu peux trouver notre clé PGP pour crypter les communications)
Les anciens numéros peuvent être télécharger sur notre site http://takakia.noblogs.org

Merci aux troubadours itinérants, campements dans les sous-bois, locaux, brigantes forestières, bibliothèques, oiseaux-tempête, tables de presse, écureuils des villes et des campagnes, vagabondes ambulantes, infokiosques, bardes émeutiers et louves solitaires de votre acharnement à diffuser cette revue et de rendre possible cette petite aventure
éditoriale. Aux autres : il n’est jamais trop tard pour rentrer dans la danse !

Sommaire du #4

ARTICLES ET RECITS

L’appel de la forêt. Renouer le lien, respirer la liberté
« On appelle ça la zone morte ». Les ravages de l’industrialisation en Kanaky
Ce nouveau mal de siècle qui s’empare des cœurs et des esprits : l’éco-anxiété
La conquête patriarcale et la civilisation industrielle
« T’aka te préparer ». Entretien où il est question de talkie et de méditation, de préparation et de cueillette, d’autodéfense et de chants, de respiration et de brigandage,…
Polluants éternels
L’extinction, c’est la solitude
Sang et eau. Abuelitas piedras, las gracias te doy…
L’extractivisme vert au secours de la société techno-industrielle
Forasche. Enseignements de Bialowieża

RUBRIQUES
Résistances
Ariège. Contre les projets miniers ici et ailleurs.
Bretagne. « Elle va nous avaler ». Extension de la mine de Glomel
Saccages de mines (Affiche)
Côtes françaises. L’éolien offshore : survol d’un projet ecocidaire
Isère. Nouvelle mobilisation contre les usines de puces
Bure. Déclarer sa flamme. Sur la question de la lutte armée dans le mouvement antinucléaire
Allemagne. Les luttes écologistes en temps de changement d’époque et de multicrise
« Le monde a besoin de toi, nous avons besoin de toi ». Revendication du Commando Angry Birds

Mauvaises herbes
Descentes de police et alliés herbaux pour le choc

Aguerrissement
Apprentissages de la rue. Combat et autodéfense

Contes et chants
La louve
Ainsi nous leur faisons la guerre. Épisode 3 : Pas de fumée sans feu
Hiver glaciaire
C’est là que je veux être

Feuilleton
Le stagiaire. Épisode 2 : Relâche tes épaules

Dans la boîte aux lettres de Takakia
Du courrier

ANNEXE
La Gazette. Dépêches de la résistance férale

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Un entretien avec les compas d’Anarchy Today https://attaque.noblogs.org/post/2025/06/03/un-entretien-avec-les-compas-danarchy-today/ Tue, 03 Jun 2025 16:46:48 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=59523 Continuer la lecture ]]> A2day / mars 2025

[…]
Si vous voulez vous présenter – sinon pas de problème.

Quelques mots à propos de nous. A2day est un collectif très petit. Nous faisons ce site ensemble, mais en même temps chacun.e d’entre nous est impliqué.e dans la lutte anarchiste dans le lieu où elle/il se trouve actuellement. Il y a un accord qui dit que nous travaillons sur ce site de manière anonyme, personne ne peut affirmer qu’il ou elle en est un.e rédacteur.trice.

 

Tout d’abord, que pouvez-vous nous dire sur la situation sociale et politique des trois pays anciennement soviétiques parfois connus sous le nom « BUR » [Bélarus, Ukraine, Russie ; NdAtt.] ? Si vous vous sentez à l’aise pour parler des trois […] D’ailleurs, pensez-vous qu’il est utile de parler de BUR comme de quelque chose qui a une sorte d’unité ?

Chacun.e d’entre nous a été actif.ve dans les trois pays et nous pouvons dire que le territoire de la région BUR, malgré toutes les différences, a beaucoup en commun. Il est très important de dire qu’il a été possible de voyager entre nos pays sans visa, les anarchistes des pays de la BUR étaient en contact étroit les un.es avec les autres (depuis la fin des années 1980), elles/ils voyageaient chez les un.es et les autres pour des actions, ainsi que pour des rassemblements et des tournois sportifs. Pour que vous compreniez bien, la définition de notre région en tant que BUR est une sorte de jeu de mots, parce que dans les colonies pénitentiaires un « bur » est un quartier de haute sécurité, en d’autres termes, une prison dans une prison. Notre BUR est une prison en Europe. L’héritage soviétique, y compris les traditions politiques du régime totalitaire, a laissé une forte empreinte sur les sociétés de ces pays.

En même temps, le Bélarus est resté le pays le plus « soviétique », tandis qu’en Ukraine il était plus facile de se cacher et de mener des activités illégales. Le capitalisme sauvage y régnait, la police acceptait volontiers des pots-de-vin, il était facile d’acheter des armes et pas un.e seul.e anarchiste n’y a été emprisonné.e pour des raisons politiques depuis le début des années 2000 et aucun.e n’y est emprisonné.e en ce moment. Pour être exact, il faut ajouter qu’en 2018 le célèbre anarchiste biélorusse Aleksandr Frantskevich a été expulsé d’Ukraine et il est en ce moment en train de purger une lourde peine au Bélarus. En 2021, les autorités ont tenté d’expulser d’Ukraine l’anarchiste Aleksei Bolenkov, mais il a gagné son procès, avec l’aide de groupes de défense des droits humains et du battage médiatique.

 

Quels sont les liens qui persistent entre ces trois pays, plus de trente ans après la fin de ce cauchemar qu’était l’URSS ? En fait, les chemins pris par ces trois pays semblent, depuis l’Europe occidentale, assez différents. Même avant 2022, la Russie était un très grand pays, mais avec une économie en rapide désindustrialisation, se réédifiant sur l’exploitation des ressources naturelles, avec un gouvernement de plus en plus autoritaire. L’Ukraine était une sorte de « nouveau » pays, avec une démocratie vacillante, qui semblait, après Maïdan, avoir choisi la voie de l’Occident. Le Bélarus semble être une dictature inébranlable, du type des républiques populaires, même si les protestations de 2020-2021 ont essayé de contester cela.

La plupart des familles ont des parents dans d’autres pays de la région BUR, la langue russe est bien connue dans les trois pays et il n’est pas difficile pour une personne dont la langue maternelle est le russe d’apprendre à comprendre le biélorusse et l’ukrainien. Jusqu’au début de la guerre, de nombreux.ses Ukrainien.nes et Biélorusses allaient en Russie pour travailler, les Biélorusses le font encore. Les capitaux (que ce soit ceux des États ou des oligarques) circulaient librement aussi. Et même maintenant, le commerce entre ces pays continue ! Nous écoutions les mêmes groupes de musique, nous regardions les mêmes films. Le Président de l’Ukraine, un comédien professionnel, a joué dans des films et des spectacles russes. En fait, il y a bien plus de connexions et de fils imperceptibles que ce que l’on pourrait croire à première vue. Les racines remontent à l’URSS ; après son effondrement, les gens se sont retrouvé.es de différents côtés des frontières. Par exemple, de nombreux politiciens et agents des forces de l’ordre du Bélarus et d’Ukraine ont obtenu leurs diplômes dans des universités russes et ont des liens avec Moscou. Comme c’est le cas pour Loukachenko, Poutine ou Ianoukovytch*, qui sont porteurs de valeurs soviétiques. C’est l’une des raisons des protestations dans ces pays : le désir de se libérer des chaînes de Moscou et de l’héritage soviétique. La nouvelle génération, bien qu’elle ait grandi dans un environnement différent, avait toujours des codes culturels similaires, dans toute la région BUR.

Oui, l’Ukraine a essayé de se détacher du « monde russe » et de se rapprocher de l’Europe, mais elle n’a pas tenu compte du fait que 1) il y avait beaucoup de partisans de la Fédération de Russie à l’intérieur du pays, ce qui a aidé la Russie à déclencher une guerre et à s’emparer d’une partie des territoires ukrainiens (même maintenant, il y a un segment pro-russe dans la société ukrainienne) et 2) la Russie est un empire et elle ne cédera jamais ce qu’elle considère comme lui appartenant.
Le Bélarus est, depuis trente ans, sur la voie de la russification et du rapprochement avec le Kremlin. Beaucoup de Biélorusses se sont longtemps vu.es, eux/elles-mêmes et leur pays, comme une partie de la Russie, avec laquelle, d’ailleurs, il n’y a toujours pas de frontières étatiques (comme au sein de l’UE) ; avant la guerre, il n’y en avait pas non plus avec l’Ukraine. Le récit post-soviétique d’une « triple nation », « Russie-Ukraine-Bélarus », qui est activement soutenu par les autorités et les historiens pro-gouvernementaux de la République du Bélarus et de la Fédération de Russie, ainsi que par certains partis ukrainiens, était aussi important pour les générations plus âgées. Les éventements de 2013-2014, de 2020 et de 202[2] ont accéléré les changements dans ce paradigme.

 

Après 2022 et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la situation semble encore plus polarisée – mais elle pourrait aussi être plus claire. Comment la guerre a-t-elle changé la situation des populations dans les trois pays ?

C’est une question assez complexe, à laquelle il est difficile de répondre brièvement. On peut dire que la date du 24 février2022 a complètement changé la vie dans la région.

Ukraine. Des millions d’Ukrainien.nes ont été obligé.es de quitter le pays, des centaines de milliers ont été tué.es, mutilé.es, privé.es de leurs maisons, des milliers sont prisonnier.es de la Russie ou sous occupation. Celles/ceux qui restent vivent avec le sentiment constant que, à tout moment, il peut y avoir une alerte aérienne et ils/elles pourraient être tué.es par des missiles russes. Les hommes ne sont pas seulement enrôlés dans l’armée, les agents de recrutement de l’armée attrapent des gens dans les rues et les lieux de travail et les envoient à l’abattoir. L’économie est dans un état déplorable, les prix augmentent constamment, il y a des réformes antisociales, avec la corruption à un niveau sans précédent – l’armée en est saturée (et cela en temps de guerre !). Ce qui est intéressant, c’est qu’officiellement l’Ukraine n’est pas en état de guerre, mais seulement sous la loi martiale, même si de tous les côtés les politiciens et les médias crient à propos de la guerre. C’est une politique de deux poids deux mesures ou, plus simplement, de l’hypocrisie. Le pouvoir est pratiquement usurpé par Volodymyr Zelensky et son entourage, qui ne comptent sur personne d’autre. L’État ukrainien fait tout pour que le public le déteste encore plus. Et les gens en ont vraiment assez de la guerre et de la corruption incurable, surtout en regardant les enfants des oligarques et des détenteurs du pouvoir passer leurs vacances dans des hôtel suisses ou circuler à Kiev dans des Lexus. Et cela à un moment où le monde entier collecte de l’argent pour les forces armées ukrainiennes. De plus, la question du nationalisme est devenue tendue. La guerre alimente toujours des sentiments chauvins et l’Ukraine n’est pas une exception.

La haine de tout ce qui est russe/soviétique (souvent aussi de tout ce qui est biélorusse), non seulement au niveau quotidien, des personnes ordinaires (soulignons le fait que des nombreux.ses Ukrainien.nes sont brusquement passé.es à la langue ukrainienne), mais aussi au niveau de la politique d’État, y compris la politique historique, ne fait qu’ancrer le nationalisme. Au lieu de réaliser des réformes sociales, l’État détourne l’attention des Ukrainien.nes vers un patriotisme emphatique et d’autres choses secondaires. Dans cette époque, les garanties économiques et sociales sont bien plus importantes que l’usage forcé de la langue ukrainienne et la démolition des monuments en hommage à Pouchkine. Il vaut la peine de rappeler que de nombreux.ses combattant.es ukrainien.nes, au front, n’ont aucun problème avec la langue russe, contrairement à ceux/celles qui se trouvent à l’arrière, relativement au calme, et surtout à l’étranger. La montée des idées radicales de droite, des millions de destins mutilés, le traumatisme mental de la guerre, la dépendance économique croissante face à l’Occident, la catastrophe écologique du pays – cela prendra des décennies à l’Ukraine, après la guerre, pour se remettre de sa crise démographique, économique et politique. La guerre a effectivement élargi le fossé entre les peuples russe (et biélorusse) et ukrainien. Ce traumatisme ne sera pas facile à guérir pour les générations futures.

Russie. L’économie et la propagande sont orientées vers la guerre. « Tout pour le front ! Tout pour la victoire ! » (comme à l’époque soviétique). Mais, économiquement, la Russie est encore forte, malgré les sanctions. Des dizaines de milliers d’émigrant.es, des milliers d’affaires pénales pour des manifestations contre la guerre (qu’elles soient radicales ou pacifiques). Une société fracturée. Beaucoup de criminels, dans la guerre, qui commettent régulièrement des meurtres, des vols et des violences après leur retour. L’État les pardonne. Ceux qui ont été à la guerre sont autorisés à tout faire – leurs péchés sont expiés par le sang. Ce ne sont pas des cas isolés, mais un processus constant. La même croissance du chauvinisme et de la haine de tout ce qui est « occidental » et ukrainien, jusqu’aux couleurs jaune et bleu. La guerre a conduit à une renaissance de la violence d’extrême droite dans les rues. Les dénonciations d’autrui, comme à l’époque stalinienne, sont devenues une pratique courante. On instille chez les gens le sentiment qu’il y a une guerre constante entre le bon « monde russe » et l’Occident pourri. Malheureusement, une grande partie de la société professe l’impérialisme et croit dans la mission, propre à la la Russie, de garantir la stabilité dans le monde. Pour être clair.es : nous nous rendons compte du caractère pernicieux de l’impérialisme occidental et ne le nions pas, mais il faut comprendre que la région BUR a été dans les chaînes de l’impérialisme russe pendant des siècles. Ce n’est pas seulement à cause de Poutine, et même pas tellement à cause de Poutine. C’est un problème de toute la société, plus profond et enraciné non seulement dans la politique, mais aussi dans l’histoire, la culture et la religion.

Bélarus. Pays allié et vassal de la Russie. Les vagues de répression violente y ont commencé en 2020, pendant la révolution biélorusse avortée. Jusqu’à un million de personnes ont été obligées de quitter le pays. Depuis soixante ans, la diaspora biélorusse s’est engagée avec succès dans le développement culturel et le commerce. Dans un pays d’environ neuf millions d’habitant.es – dont environ 1 500 prisonnier.es politiques – on assiste à la plus grande crise démographique des soixante dernières années.

Il y a une absence totale de liberté d’expression et de réunion, aucun média indépendant, aucune ONG, pas de syndicats. Les vagues de répression continuent, tant pour des déclarations politiques que pour des déclarations ordinaires, en opposition à la guerre ou en soutien à l’Ukraine, pour des commentaires et des publications sur Internet. Alexandre Loukachenko, qui est au pouvoir depuis près de 31 ans, s’est fait une réputation, dans la région BUR, de dirigeant qui s’est attaqué à la corruption et au crime organisé et qui a fait du Bélarus un pays propre et prospère, avec des soins médicaux et une éducation gratuits. Beaucoup de personnes, dans l’espace post-soviétique, ont cru à cette image, qui ne correspond pas à la réalité. Jusqu’en février 2022, les Ukrainien.nes, qui, soit dit en passant, s’intéressaient peu à la situation politique intérieure du Bélarus, y croyaient aussi. Heureusement, la guerre leur a ouvert les yeux sur beaucoup de choses. Dans ce pays, le pouvoir des forces de l’ordre est pratiquement illimité. Il y a partout (même dans les écoles et les crèches) de la propagande sur le « Bélarus pacifique » et des critiques envers l’Ukraine et l’Occident, qui auraient déclenché la guerre. Les Biélorusses ne sont pas contre l’Ukraine et ne veulent pas participer à la guerre, mais la société est divisée aussi. La guerre a aggravé la situation économique, mais la Russie nourrit [le Bélarus] avec des prêts et des marchés pour ses produits. Le vieux dictateur essaye de remuer et de faire de l’humour, mais, très probablement, il comprend qu’après sa mort le pays subira peut-être de grands changements. Nous voyons deux scénarios : sous la pression du Kremlin, Minsk deviendra encore plus subordonné à la Russie, en perdant ce qui lui reste d’indépendance, ou alors il y aura des manifestations, un changement de pouvoir, un nettoyage et un rapprochement avec l’Occident. La seconde option est plus souhaitable, pour nous, car il y aura sans doute des opportunités pour les anarchistes : reprendre des territoires autonomes, promouvoir les idées d’auto-organisation, de démocratie directe et en général l’agenda libertaire.

 

Et à propos du (des) mouvement(s) anarchistes(s) ? Comment décririez-vous les mouvements anarchistes dans les trois pays, avant l’invasion à grande échelle ? Quels étaient les liens entre les compas des trois pays ? Si vous deviez trouver des aspects qui différencient le(s) mouvement(s) anarchiste(s) dans la région BUR de ceux de l’Occident, sur quoi mettriez-vous l’accent ?

Une autre question sur laquelle on pourrait écrire un livre. Dans aucun des États de la région BUR, au XXIe siècle, l’anarchisme n’a joué un rôle socio-politique important, comme il avait pu le faire à plusieurs reprises au XXe siècle. Le développement du mouvement anarchiste dans la BUR a été entravé, entre autres, par l’héritage soviétique. La gauche était associée aux partis communistes, perçus comme idéologiquement en faillite par les sociétés de ces pays. À ce jour, les anarchistes sont étiqueté.es (surtout par la droite) comme des « gauchistes », des « rouges » et des « communistes », c’est-à-dire les héritier.es du totalitarisme. En outre, nous soulignerons les points suivants :
1. L’absence de mouvements de masse, de contacts forts et permanents, non liés à une situation donnée, avec la société (mouvements de protestation, travailleur.euses, étudiant.es, etc.). S’il y a un conflit social quelque part, les anarchistes viennent soutenir les manifestant.es, mais ils/elles arrivent très rarement à être proactif.ves et à proposer leur agenda aux gens.
2. La rupture des traditions et l’absence de continuité entre les néophytes du mouvement et les vétéran.es plus expérimenté.es. Chaque nouvelle génération répète les erreurs du passé.
3. Bien qu’un système politique plus rigide engendre une résistance plus radicale, l’insurrection dans la BUR a, jusqu’à présent, été sociale (soutien aux mouvements de protestation plutôt que des actes individuels de terrorisme néo-nihiliste) et de nature relativement « humanitaire ». Il n’y a eu aucune atteinte, de la part d’anarchistes, à la vie de politiciens, d’oligarques, de radicaux de droite ou de membres des forces de sécurité. La vie est une valeur énorme pour nous. Cela ne signifie pas que ça va continuer comme ça – les choses peuvent changer radicalement, dans des situations critiques.
4. La région BUR n’a pas une tradition de mouvement syndical fort, comme en Occident ou même dans la Pologne voisine.
5. Le seuil de la contre-culture (sous-cultures, lifestyle anarchism, etc.) a été franchi relativement récemment (à la fin des années 2000), pas complètement et pas par tout le monde.
6. Toujours à la traîne de l’anarchisme occidental. Le fait d’emprunter des idées à la mode et « modernes », l’absence de bases théoriques, un accès restreint aux travaux des théoriciens occidentaux.
7. Des conflits internes (personnels et idéologiques), au sein du mouvement, dans chaque pays.

Les liens et les contacts entre les anarchistes de la BUR étaient insuffisants pour présenter un front uni contre l’impérialisme russe et l’agression militaire contre l’Ukraine. Une partie des anarchistes russes n’a pas compris les agendas biélorusse et ukrainien, en étant soit droguée par des idées impérialistes (l’OTAN est mauvaise, l’Ukraine veut rejoindre l’OTAN, par conséquent elle est mauvaise aussi) et rouges (l’Occident est mauvais, les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk contre les oligarques ukrainiens et pour les travailleur.euses, l’antifascisme russe contre les partisans de Stepan Bandera [fasciste ukrainien ayant collaboré avec l’Allemagne nazie ; NdAtt.], etc.) soit par des « idées révolutionnaires pures » (Russie=Ukraine, dans les deux pays le capitalisme et les oligarques oppriment le prolétariat, donc nous ne soutenons personne). Le résultat est une scission dans le mouvement et sa marginalisation. Il faut souligner que la « révolution de la dignité » [plus connue en France comme révolution de Maïdan ; NdAtt.] en Ukraine a déjà marqué une scission dans le mouvement et exposé les contradictions liées à la vision et à la compréhension de la théorie, de la pratique et des tactiques de l’anarchisme. La guerre à grande échelle a continué cette tendance.

Si nous parlons des quinze dernières années, nous devons noter quelques points. Il y avait des contacts assez étroits parmi les personnes proches de l’anarchisme insurrectionnel dans la BUR. Un coup dur a été porté au mouvement avec l’affaire « Réseau »** et après les événements au Bélarus en 2020. Pour des raisons évidentes, nous ne pouvons pas donner plus de détails.

Bélarus. Dans la Fédération de Russie, il y avait des projets anarchistes conjoints menés par des compas, auxquels des personnes du Bélarus participaient, par exemple la coopérative éditoriale Radical Theory and Practice. Il y avait de nombreux liens et contacts personnels. Par exemple, les partisans anarchistes biélorusses Igor Olinevich et Dzmitry Dubouski, qui sont en train de purger des peines de vingt ans au Bélarus, se sont cachés en Russie en 2010, pour échapper aux persécutions des autorités biélorusses. Revolutionary Action (appelé jusqu’en avril 2010 Autonomous Action – Belarus) avait ses structures autonomes en Ukraine. Des camps d’entraînement organisés par le RKAS*** ont attiré des anarchistes de toute la région BUR. Des anarchistes de toute la BUR ont participé à l’Euromaïdan. Des anarchistes russes ont participé aux manifestations contre le décret sur les « parasites sociaux » [les personnes travaillant moins de six mois par an, soumises à une taxe spéciale ; NdAtt.], en 2017, et à l’insurrection biélorusse de 2020. Une curiosité : on peut noter qu’en Ukraine, il existait un parti politique (!) appelé Union des anarchistes d’Ukraine. Mais soulignons que cette organisation très particulière s’est toujours tenue à l’écart du mouvement anarchiste ukrainien. Des amitiés et des agendas politiques similaires influençaient des actions de solidarité régulières dans chacun de ces pays. Il vaut aussi la peine de mentionner les liens étroits entre les antifascistes et les sous-cultures proches de l’anarchisme. Tout cela est dit rapidement.

 

À mon avis, les deux épisodes spéciaux qui pourraient marquer cette génération de compas anarchistes sont le soulèvement biélorusse de 2020-2021 et, bien sûr, la résistance contre l’invasion de l’Ukraine par Poutine. Êtes-vous d’accord ? Comment décririez-vous l’implication anarchiste dans le soulèvement biélorusse de 2020-2021 ?

Déjà, il nous semble que le premier événement marquant a été l’Euromaïdan (sans compter les révoltes en Grèce en 2008 ou les actions à Khimki en 2010). C’est à cette occasion que les anarchistes de la région BUR ont eu la possibilité de participer directement à la révolution. Et les libertaires ont fait cette tentative. Même s’il n’a pas été possible de créer une centurie noire anarchiste militante, à Kiev, le fait que les anarchistes aient participé à la révolution aux côtés de la société ukrainienne reste un fait. Cela a été une expérience grandiose, qui a non seulement influencé le développement de l’insurrection dans la BUR, mais a aussi soulevé de sérieuses questions théoriques et tactiques pour le mouvement.

En ce qui concerne le soulèvement au Bélarus en 2020, celui-ci a certainement été un événement important, avant tout pour le mouvement anarchiste biélorusse. Une sorte de répétition en a été la participation remarquable des anarchistes biélorusses aux manifestations de masse des « non-parasites », en 2017. Il s’agissait de manifestations contre l’introduction de taxes pour les chômeur.euses (la loi dite « contre les parasites sociaux »). Surtout à Brest et à Minsk.

À la veille des élections, les anarchistes n’avaient aucune illusion sur le fait que Loukachenko ne renoncerait jamais au pouvoir et réprimerait durement les manifestations. Par conséquent, ils/elles n’ont pas non plus fait confiance à l’opposition politique, avec son programme de changement pacifique du pouvoir et de manifestations non violentes. Si tout avait été si simple, il n’y aurait pas eu besoin d’un soulèvement, que les gens ont décidé de faire par eux/elles-mêmes, sans aucune influence de la part des anarchistes. Des barricades ont été dressées et des affrontements violents avec la police anti-émeute ont été menés spontanément dans plusieurs villes. Et c’est bien. Même s’il faut noter que c’est grâce aux suggestions des anarchistes que les gens ont commencé à pratiquer activement la technique de former des chaînes en manifestation. Notons aussi que les anarchistes ont écrit à propos de la décentralisation et de la diffusion des manifestations dans la période précédant les élections, en critiquant le concept de « Ploshchy » (un rassemblement massif de manifestant.es dans le centre de Minsk, dirigé par les dirigeants de l’opposition).

Cela va sans dire que les libertaires ont participé ouvertement aux manifestations et aux défilés ; il serait insensé de rester à l’écart quand la société descend dans la rue et affirme sa subjectivité. Les anarchistes ont essayé de rejoindre le mouvement étudiant, un petit nombre d’anarcha-féministes ont exprimé un agenda libertaire et les anarchistes ont été particulièrement visibles dans leur participation au « mouvement des cours d’immeuble » [voir ici ; NdAtt.]. Cette initiative venant d’en bas, sous le slogan « Tout le pouvoir aux cours d’immeubles ! », était un exemple d’auto-organisation unique de la société biélorusse, basée sur la démocratie directe. Il y a eu des tentatives d’imprimer des tracts adressés aux travailleur.euses, pour organiser des initiatives. En un mot, les anarchistes sont devenu.es une force notable lors des protestations, mais n’ont pas pu influencer le cours des événements. Leur petit nombre en était la raison, ainsi que le déclin progressif de l’enthousiasme protestataire dans la société et la répression croissante.

Insurrection. Avant 2020, des actions directes avaient déjà eu lieu au Bélarus ; des cocktails Molotov avaient été lancés contre l’ambassade de Russie, des banques, des casinos et des institutions étatiques, comme une maison d’arrêt ou un bureau des impôts. Mais l’épisode le plus frappant a été l’incursion des partisans anarchistes (Dzmitry Dubovski, Dzmitry Rezanovich, Igor Olinevich et Sergey Romanov), qui, après avoir vécu pendant environ un mois dans les forêts de Polésie, ont mené plusieurs attaques contre des bâtiments et des voitures appartenant aux forces de sécurité [voir ici ; NdAtt.].

Nous voudrions mettre en avant les activités anti-répression (comme Black Book, Punishers of Belarus, la chaîne Telegram Karatelibelarusi), une répression qui, après 2020, est devenue monnaie courante pour le segment démocratique biélorusse. Déjà en 2017, le groupe Revolutionary Action a créé le site web Luka’s Gang, où ils/elles collectaient des informations et des données personnelles sur les membres des forces de l’ordre, les juges et les propagandistes d’État. Cette pratique a été développée dans son blog par le journaliste Nikolai Dedok. D’ailleurs, sur la vague des protestations, le nombre de ses abonné.es a augmenté à environ 15 000, ce qui est un nombre assez significatif pour le Bélarus. Nikolai est un anarchiste biélorusse bien connu, un ancien prisonnier politique (de 2010 à 2015) et auteur de mémoires de prison. En particulier, il a durement critiqué le système oppressif et les forces de l’ordre, la vidéosurveillance… Ironiquement, c’est à cause des caméras et de la reconnaissance faciale qu’il a été attrapé. Nikolai a commis un erreur dans sa clandestinité, en rencontrant une connaissance. Il a été brutalement arrêté et torturé. Maintenant, il est en prison à Hrodna.

L’assistance aux prisonnier.es politiques. Avant tout, l’Anarchist Black Cross, qui est en activité depuis plus de dix ans. Suite aux arrestations de compas, commencées en 2020 et jusqu’à aujourd’hui, ils/elles ont beaucoup de travail à faire. Avec la vague de protestations et de répression, l’organisation anonyme, créée à l’époque de l’Union soviétique, a étendu ses activités. L’initiative Dissident.by, créée en 2019 par des anarchistes, et qui, contrairement à l’ABC, s’occupe de tou.tes les prisonnier.es politiques, a étendu ses activités.
On peut penser ce qu’on veut des organisations légales de défense des droits humains, mais certaines d’entre elles, en particulier dans le régime autoritaire du Bélarus, font un travail remarquable et nécessaire. Leur expérience et leur aide sont inestimables. Certains anarchistes, maintenant en prison (Marfa Rabkova, Andrei Chepyuk), ont collaboré avec le principal centre biélorusse de défense des droits humains, Viasna. Le leader de Viasna, Alès Bialiatski, lauréat du prix Nobel de la paix, est emprisonné lui aussi.

Les anarchistes n’avaient aucun lien avec les travailleur.euses, dont la plupart manquaient de conscience révolutionnaire ou, du moins, politique et avaient un état d’esprit passif.

Pour la première fois dans l’histoire moderne du Bélarus, les anarchistes ont présenté deux programmes politiques pour la période de la révolution (l’un du groupe Pramen et l’autre d’Ihar Olinevich et de ses compagnons). Bien sûr, ce n’étaient que des propositions pour le moment du soulèvement, qui auraient dû être finalisées dans les détails, mais, quand même, nous pensons que cela a été une étape importante pour le mouvement.

À cause de l’absence de ressources humaines et matérielles suffisantes, les anarchistes n’ont pas réussi à créer un mouvement révolutionnaire de masse dans le pays.

 

Pourriez-vous nous donner un aperçu détaillé de la présence anarchiste actuelle, dans les trois pays ? Après la dure répression qui a suivi le soulèvement de 2020-2021, le mouvement anarchiste biélorusse est-il toujours vivant à l’intérieur du pays ? Il y a quelques semaines [le 26 janvier 2025 ; NdAtt.], Loukachenko a été réélu une fois de plus… apparemment sans protestations. La résistance, à l’intérieur du Bélarus, est-elle encore possible ? En Russie : l’opposition à cette guerre et à la dictature de Poutine mène beaucoup de gens en prison. Mais on peut aussi lire d’actes de résistance. Pourriez-vous en parler ?

Avant d’attaquer l’Ukraine, le régime de Poutine a essayé de s’occuper de l’opposition et des anarchistes à l’intérieur du pays. À cette époque-là, beaucoup d’anarchistes avaient pris le chemin de l’illégalité et se préparaient à une confrontation armée. La dite « affaire Réseau » et, plus tard, l’affaire de Tioumen**** ont été des coups durs pour le mouvement anarchiste. Dans les deux cas, plusieurs compas ont été arrêté.es, torturé.es et ils/elles ont fait des aveux sous la torture. Il y a beaucoup d’aspects sombres dans l’affaire « Réseau » et de nombreuses questions sont encore sans réponse, mais une des rares bonnes nouvelles à propos du mouvement est que l’un des accusés dans cette affaire, Viktor Filinkov, a été libéré récemment. Il a été immédiatement déporté au Kazakhstan (parce qu’il n’a pas la nationalité russe).

Un moment tragique pour le mouvement a été la mort du jeune Mikhail Zhlobitsky, qui a tenté de faire sauter l’entrée du FSB, à Arkhangelsk, en 2018.

On peut dire qu’il n’y a pas de mouvement anarchiste fort, ni même organisé, dans la Fédération de Russie. Il y a des individus et des collectifs anarchistes, mais leur travail est principalement légal ou semi-légal. Par exemple, on publie des livres, il y a des médias d’informations, il y a du soutien pour les compas emprisonné.es, quelques fois des soirées de solidarité et des concerts sont organisés. Certain.es des anarchistes qui sont resté.es dans le pays sont impliqué.es dans des activités environnementalistes. Mais beaucoup ont dû quitter le pays. Certain.es sont en prison.

Le mathématicien anarchiste Azat Miftakhov est en prison depuis de nombreuses années. Cependant, une jeune génération d’antifascistes est en train de grandir, mais ils/elles tombent régulièrement sous le coups de la répression. Au début de la guerre à grande échelle, il y a eu des actions radicales de sabotage des chemins de fer, menées par le groupe BOAK (Organisation de combat des anarcho-communistes), mais maintenant, apparemment, ils/elles manquent elles/eux aussi de ressources humaines. La répression ne s’arrête pas, de nouvelles affaires pénales sont ouvertes. L’une des affaires les plus retentissantes est celle de Ruslan Sidiki, un partisan anarchiste qui risque la prison à vie pour un sabotage de chemin de fer [fin mai, il a été condamné à dix-neuf ans de prison ; NdAtt.].

Le mouvement biélorusse est brisé et paralysé. Environ trente compas sont en prison – tou.tes reconnu.es comme des prisonnier.es politiques. Non seulement ils/elles ont été arrêté.es brutalement (par exemple, Aliaksandr Frantskevich et Akihiro Gajewski-Hanada ont été arrêtés par environ vingt policiers) et torturé.es, mais il y a aussi eu des procès-spectacles, complétés par des reportages de propagande dans la presse et à la télévision. Il y a une pression constante sur les parents et les ami.es des prisonnier.es politiques. Le procès contre la mère d’Aliaksandr Frantskevich a commencé récemment. Malheureusement, ces dernières années, au Bélarus, plusieurs personnes qui étaient liées à des degrés différents au mouvement sont décédées. L’immense majorité des anarchistes biélorusses est en exil forcé, où elles/ils continuent à être actif.ves. Principalement en Pologne et dans d’autres pays de l’UE. Bien sûr, il y a encore dans le pays des personnes qui sympathisent avec le mouvement. Des personnes qui n’ont jamais été arrêtées et qui sont inconnues des forces de l’ordre. Nous pensons qu’ils/elles sont prêt.es à passer à l’action, non pas immédiatement, mais pendant un possible renouveau.

Que la mort d’un dictateur ou quelque chose d’autre puisse être le déclencheur de tels bouleversements, il est difficile pour nous de faire des spéculations. Pour l’instant, elles/ils essaient de rester dans l’ombre. Ce qu’ils/elles peuvent faire aujourd’hui, c’est aider les prisonnier.es politiques, matériellement et en faisant circuler des informations, se développer physiquement et spirituellement, en se préparant progressivement à la prochaine étape de la lutte, qui arrivera sans doute. Il y a aussi un peu d’espoir sur la nouvelle génération, plus jeune. Par exemple, le dernier épisode d’activisme anarchiste a été l’affaire des jeunes (16 à 19 ans) anarchistes, inconnu.es auparavant, du groupe Rossignols Noirs [voir ici ; NdAtt.]. Ils/elles ont été arrêté.es en mars 2024 et accusé.es de « collaboration avec les services secrets ukrainiens », de « préparation d’actes terroristes » et de « fabrication d’explosifs ». À en juger par le film de propagande [réalisé par la télévision d’État ; NdAtt.], au moins deux membres du groupe semblent être des anarchistes convaincu.es. Depuis deux ou trois ans, il y a aussi eu des actes de sabotage radicaux, au Bélarus (l’anarchiste Nikita Emelyanov est encore en train de purger une longue peine suite à l’incendie de la Maison d’arrêt n°1, à Minsk), mais en ce moment toute résistance est très dangereuse et porte à de longues peines d’emprisonnement, car la répression et les procès ne s’arrêtent jamais et pour mener une action on doit s’y préparer longuement et en secret. Les trois années de guerre à grande échelle ont été marquées par de nombreuses actions de guérilla contre la guerre, effectuées par des personnes qui ne sont pas anarchistes. La plupart d’entre eux/elles ont été arrêté.es et condamné.es à de très longues peines. En ce qui concerne les manifestations de masse, c’est une perspective future.

 

Et à propos de l’Ukraine ? Le débat international sur ce que les compas ukrainien.nes devraient faire – si elles/ils doivent défendre le pays contre l’invasion ou pas – secoue les gauchistes occidentaux.ales (et les anarchistes aussi)… Qu’en est-il des opinions des compas d’Ukraine (et de Russie, et du Bélarus) ? Bon, blagues à part, je (V.) suis complètement d’accord avec les compas qui ont choisi de résister à l’invasion, que ce soit en combattant dans l’armée de l’État ou avec des activités civiles de volontariat. Pourriez-vous en parler ? Et à propos du « mouvement contre la guerre » en Ukraine ? On parle beaucoup, parmi les gauchistes occidentaux.ales, de la désertion de l’armée ukrainienne. Que pouvez-vous dire à ce propos ? Les « Z-anarchistes » occidentaux.les parlent aussi beaucoup de deux groupes anarcho-syndicalistes, Assembly de Kharkiv et le KRAS de Vadim Damier, quelque part en Russie. Bien entendu, parce que ces deux groupes prônent une position « classique » du type « pas de guerre mais guerre de classe » – que pensez-vous d’eux/elles ?

Vadim Damier est un historien universitaire, auteur d’excellents livres sur l’histoire de l’anarchisme ; le KRAS est un groupe de plusieurs intellectuel.les réuni.es autour de lui, comme Dmitry Rublev, lui aussi bon historien de l’anarchisme, mais ils/elles n’ont aucun lien avec les syndicats, le mouvement des travailleur.euses ou tout autre mouvement, elles/ils vivent mentalement dans une époque révolue. Notez qu’ils/elles ont un vaste réseau de liens avec des syndicats et des activistes en Europe, qu’elles/ils parlent des langues étrangères et sont habiles à diffuser leur agenda parmi des groupes sympathisants au sein de l’UE. Anatoliy Dubovik, un vétéran du mouvement anarchiste en Ukraine et historien anarchiste, a appelé cette position « anarcho-poutinisme ». Peut-être qu’il y a quelque chose que nous ne savons pas, mais il est peu probable que les membres du KRAS se tiennent jour après jour devant les casernes des soldats russes à faire de l’agitation en distribuant des tracts. Nous ne pensons pas non plus que les membres du KRAS aillent quotidiennement à l’entrée des usines pour échanger avec le prolétariat dont ils/elles font les louanges dans leurs déclarations. Ce n’est qu’un jeu de bureau et de l’imposture sur Internet. Nous serions très heureux.ses d’avoir tort et de découvrir qu’ils/elles aident clandestinement des dizaines ou des centaines de soldats russes à déserter. Mais nous n’avons jamais entendu parler de quelque chose de ce genre. Pendant qu’ils/elles se trouvent à l’intérieur de la Fédération de Russie, avec leurs emplois légaux de fonctionnaires de l’État, en écrivant des textes scientifiques et en luttant pour la « pureté du vrai anarchisme », la guerre continue. Non seulement ils/elles nous traitent d’« anarchistes des tranchées », d’« anciens [anarchistes] », de « traîtres », d’« anarcho-militaristes », etc., mais, malheureusement, elles/ils font aussi du chantage à celles/ceux qui sont en faveur de la résistance armée contre l’agression de Poutine et de l’assistance à nos compas ukrainien.nes. Pour être justes, on peut noter que, de l’autre côté, il y a aussi des cas fréquents de comportement indigne et d’agression envers les adversaires.

Et il n’est pas surprenant que parfois les émotions des compas ukrainien.nes prennent le dessus – ils/elles sont pris.es dans des tirs croisés : l’agression militaire de part de la Fédération de Russie et la mobilisation forcée imposée par les autorités ukrainiennes sont complétées par l’étroitesse d’esprit et l’incompréhension des compas du mouvement.

En tant qu’anarchistes, nous ne pouvons pas accepter que l’État décide pour toi, te privant de ta liberté et de ta vie. Par conséquent, nous soutenons pleinement le droit des gens à déserter. D’un autre côté, il est souhaitable que la désertion se développe parmi l’armée russe. Nous savons que, depuis février 2022, le nombre de déserteurs en Ukraine augmente de manière constante, que plus de 100 000 affaires pénales pour désertion ont été ouvertes et que plus d’un demi-million d’Ukrainiens sont sur la liste des personnes recherchées par la police pour avoir échappé à la mobilisation. Mais si cette tendance continue seulement en Ukraine, l’occupation totale du pays ne sera qu’une question de temps.

Aucun.e théoricien.ne n’a le droit d’imposer une quelconque pureté idéologique mythique aux anarchistes. Un.e anarchiste a tous les droits à l’auto-défense et à la résistance. Par conséquent, nous soutenons pleinement, en paroles et en actes, les anarchistes qui ont décidé de rejoindre les Forces armées de l’Ukraine. Nous considérons inacceptable de se tenir à l’écart, sous prétexte d’« antimilitarisme ». Pour peser en tant que force socio-politique, les anarchistes doivent être avec le peuple.

Assembly, de Kharkhiv, est un groupe actif dans la réalité, même si à notre connaissance il n’est constitué que de quelques personnes ; elles participent au mouvement de volontariat, aident les civils en Ukraine, participent aux conflits sociaux. Contrairement au KRAS, elles ont un plus grand droit de parler de la guerre. Nous ne partageons pas leur point de vue sur la guerre, mais nous les traitons avec respect.

 

Beaucoup de compas de la région BUR vivent à l’étranger. Comment c’est, de vivre en exil ? Comment sont les liens avec les anarchistes locaux.ales ? […]

Les anarchistes de la région BUR sont éparpillé.es dans le monde entier. La plupart des anarchistes de la BUR vivent en Pologne et en Allemagne. À notre connaissance, c’est en Pologne que les anarchistes biélorusses coopèrent le plus étroitement avec le mouvement local. Comme tou.tes les émigrant.es, elles/ils ont des problèmes de papiers, pour apprendre la langue locale et pour trouver un travail. Et certain.es compas ont des troubles de stress post-traumatique. […]

 

Comment voyez-vous l’avenir? Pensez-vous que la nouvelle administration états-unienne, dirigée par Trump, pourrait mener à une paix viable ? Des partis d’extrême droite, pro-Poutine (comme le FpÖ en Autriche, l’AfD en Allemagne, la Lega en Italie et le RN ici en France, pour ne pas parler du régime d’Orban en Hongrie et de celui de Fico en Slovaquie) gagnent de plus en plus de pouvoir dans les pays de l’UE. Alors, quelle sorte de cessez-le-feu pourrait être possible ? Une vraie paix ou une situation comme auparavant, ce genre de « guerre tiède » qui rampe dans le Donbass depuis 2014, mais dans une plus grande partie de l’Ukraine ?

Nous aimerions vraiment que cette guerre se termine rapidement. Il est tout à fait possible que Trump arrive à obtenir un accord de paix ou qu’un cessez-le-feu soit signé et nous croyons à cette dernière option plus qu’à la première. Une vraie paix nécessite une révolution, en Russie et au Bélarus, qui détruise l’empire. Une révolution, non pas dans les termes d’un coup d’État armé et d’un changement de pouvoir, mais un processus de masse de changement profond du système des valeurs humaines et des relations socio-économiques. Un cessez-le-feu temporaire et une trêve imposée n’arrêteront pas la Russie dans ses plans de reprendre au moins les territoires qu’elle a possédé pendant 300 ans et au mieux d’en saisir de nouveaux. Quant aux États-Unis, Trump est l’archétype du capitaliste et de l’homme d’affaires ; le genre d’oligarque occidental qui fera tout pour l’Amérique (en tant que machine d’État et empire, non en tant que peuple). Il est dans son intérêt de soumettre l’Ukraine économiquement, autant que possible (tout comme les pays de l’UE, de l’Amérique latine ou du Moyen-Orient), il est dans l’intérêt de la Russie de faire des Ukrainien.nes des esclaves, non seulement économiquement, mais aussi spirituellement et mentalement. C’est là l’une des différences entre les deux empires, dans cette guerre. Nous aimerions voir la victoire de l’Ukraine et la défaite finale du Kremlin, mais en regardant les faits de manière réaliste, nous craignons que les prévisions pour les prochaines années ne soient pas très réjouissantes. Même si les Ukrainien.nes le souhaitent, nous doutons que le retour des territoires occupés après 2022, de Lougansk et de Donetsk et encore plus de la Crimée, soit réalisable dans les prochaines années. Pour le dire gentiment, l’Occident a eu un temps de retard dans la compréhension de ce que préparait le Kremlin et dans la fourniture d’aide militaire, qui aurait dû être livrée tout de suite. Maintenant, après trois ans, alors que la situation est dans une impasse, il est peu probable que quelque chose change. Bon, peut-être que Poutine va crever en s’étouffant avec un sandwich au caviar, et ensuite… :)))

 

Que pourraient faire les anarchistes d’Europe occidentale pour aider les anarchistes de la région BUR ? Auriez-vous quelque chose à leur dire ?

Les anarchistes en Europe occidentale traversent une période difficile, les gouvernements utilisent la guerre pour attaquer les droits et les libertés et tout manque de loyauté est présenté comme une activité dans l’intérêt de la Russie. Les opportunités d’activités illégales sont réduites et les mesures de sécurité sont renforcées. Dans ces conditions, il est très difficile pour les anarchistes qui sont obligé.es de fuir la Russie et le Bélarus d’obtenir un statut légal, on leur refuse souvent l’asile. Malheureusement, dans la plupart des cas nous ne pouvons pas nous passer des contacts avec l’État et l’administration, notamment pour les régularisations, c’est un processus long et compliqué, le soutien des compas est très important. Aidez vos compas non seulement à s’installer dans un nouvel endroit, mais à trouver leur place dans les luttes que vous menez. Ce serait génial que les compas occidentaux.les ne regardent pas la propagande du Kremlin, comme RT, mais saisissent et attaquent les yachts, les manoirs et les bureaux appartenant à des oligarques russes, en Europe. Nous savons que de tels cas se sont produits, mais ce n’est pas encore suffisant.

De plus, il y a besoin d’aide pour les anarchistes ukrainien.nes au front, ainsi que pour les volontaires à l’arrière ; ils/elles écrivent à propos de leur travail de combat et de l’aide qui est nécessaire sur plusieurs chaînes Telegram, comme Solidarity Collectives (@SolidarityCollectives) et GNIP (t.me/gnimperialpride). Malheureusement, nous devons encore expliquer à beaucoup de compas occidentaux.les, qui ne connaissent pas le contexte politique ou historique de la région BUR, à quel point l’héritage impérial de la Russie est fort ici. Il y a toujours la possibilité de le découvrir, de demander aux compas originaires de la BUR pourquoi elles/ils font cela et comment ils/elles le font. C’est seulement dans le dialogue et le respect mutuel que la compréhension fraternelle peut être atteinte. À cet égard, il est important de traiter la notion d’« impérialisme » de manière plus approfondie et plus polyvalente, sans se fixer sur le scintillement occidental. Nous avons aussi besoin d’un soutien matériel constant pour les anarchistes biélorusses en prison et leurs familles. Vous pouvez aider en faisant un don à l’ABC biélorusse.

 

 

Notes d’Attaque :
* Viktor Ianoukovytch, président de l’Ukraine de 2010 à 2014, quand il s’est enfuit en Russie suite à la révolution de Maïdan.
** Entre l’automne 2017 et le début de l’année 2018, une douzaine de personnes ont été arrêtées à Penza et Saint-Petersbourg) , tandis que d’autres ont réussi s’enfuir. Les flics les accusaient d’avoir constitué une organisation terroriste. Tous les interpellés ont été durement torturés, pour leur faire signer des aveux (seulement deux ont tenu bon et refusé de coopérer). Des journalistes et activistes des droits de l’homme qui documentaient ou dénonçaient ces abus ont également été pris pour cible. Les personnes arrêtées à Penza ont été condamnées à des peines allant de six à dix-huit ans de prison, celles de Saint-Petersbourg à des peines légèrement plus courtes. Des compas russes ont par la suite dénoncé le fait que la plupart des inculpés de Penza étaient impliqués dans un important trafic de drogue, ce qui a fait que l’un d’entre eux a assassiné deux personnes qui voulaient s’en éloigner.
*** La Confédération révolutionnaire des anarcho-syndicalistes [Революційна Конфедерація Анархістів-Синдикалістів, RKAS] fondée à Donetsk en 1994 et par la suite active dans toute l’Ukraine. Elle s’est auto-dissoute en 2014, suite à la prise du pouvoir, dans le Donbass, par les séparatistes pro-russes. On pourra trouver ici (en italien) un entretien avec deux anciens membres, qui parlent de cette organisation (et de leur actuel engagement dans la résistance ukrainienne).
**** En août 2022, la police a interpellé deux anarchistes, dans la ville sibérienne de Tioumen. Lors des perquisitions, les flics auraient trouvé des explosifs. Quatre autre compagnons ont été interpellés et, sous la torture, certains des six ont fait des aveux (comme leur volonté d’effectuer des sabotages de lignes ferroviaires et des attaques contre des bureaux de recrutement de l’armée et des postes de police), qu’ils ont retirés par la suite. Un seul a maintenu ses déclarations, en passant un marché avec les flics. Les cinq autres, accusés de « création et participation à une organisation terrorisme », de « préparation d’un acte de terrorisme », de « fabrication et de possession d’explosif », se trouvent actuellement en prison, dans l’attente de leur procès.

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Des choix – l’histoire d’un antifasciste ukrainien https://attaque.noblogs.org/post/2025/05/11/des-choix-lhistoire-dun-antifasciste-ukrainien/ Sun, 11 May 2025 15:45:16 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=59242 Continuer la lecture ]]> Takku / jeudi 20 mars 2025

Salut, je suis Oleksandr Kolchenko, un anarchiste, antifasciste et ancien prisonnier politique, originaire de Crimée.

En tant qu’activiste politique, j’ai été largement façonné par le mouvement antifasciste et le milieu punk hardcore. Ma vie comprenait des fréquentes bagarres de rue avec des nazis, la sécurité lors de concerts hardcore et des événements de solidarité pour des anarchistes et des antifascistes russes. Mes compas et moi avons également participé à des luttes environnementales, dont la plus importante a été le camp international de protestation contre le terminal à charbon de Sébastopol, en 2009.

Cependant, en 2014 nous nous sommes retrouvé.es dans une nouvelle situation, où nos anciennes doctrines ne s’appliquaient plus.

Par exemple, une fois, nous avions organisé un rassemblement en mémoire des personnes tuées par la police sur Maïdan. Nous avons déposé des fleurs devant le bâtiment du Conseil des ministres et allumé des bougies sur la place centrale de Simferopol [capitale de la république autonome de Crimée, créée en 1995 au sein de l’Ukraine et occupée par la Russie en 2014 ; NdAtt.]. De nombreux provocateurs sont venus à cet événement. L’un d’eux, un homme agressif, a commencé à nous suivre après la fin de l’évènement. Il nous a provoqué.es, nous et les passant.es, en criant que nous étions des partisans de Bandera [Stepan Bandera, fasciste ukrainien ayant collaboré avec l’Allemagne nazie ; NdAtt.].

Ce n’était pas clair si ce type était sobre ou bourré. Il nous a suivi.es jusqu’à un supermarché où, à cause de ses cris, nous avons été encerclé.es par un groupe de personnes âgées suspicieuses. Nous leur avons expliqué que nous étions antifascistes.

Par hasard, dans le supermarché il y avait aussi de jeunes hooligans de foot, âgés de 15 à 18 ans. Quand ils ont entendu que nous étions des antifascistes, ils ont commencé à se mettre des protège-dents en bouche et des masques sur le visage, malgré le fait qu’ils étaient tout le temps sous la surveillance des caméras. Pour notre part, nous avons commencé à sortir de nos poches des marteaux en caoutchouc, montrant que, malgré leur supériorité numérique, nous ne nous laisserions pas faire. En même temps, nous avons essayé d’éviter une bagarre dans le magasin, en discutant. Un de mes compagnons a appelé un ami, un hooligan apolitique, lui a expliqué la situation et a demandé que des mesures éducatives soient prises à l’encontre de ces jeunes.

Une fois que la situation a été résolue, nous sommes allé.es dans un bar, à un arrêt de bus de distance du supermarché en question. Nous y avons passé un peu de temps. Une des compagnonnes du groupe était déjà partie, mais elle nous a vite appelés pour nous dire que tout le groupe de jeunes hooligans de foot venait dans notre direction. Nous n’étions plus que deux. Mon compagnon est allé passer un coup de fil et vérifier la situation à l’extérieur. Il est revenu et m’a dit que nous allions nous battre. J’ai dit « nous sommes deux ». « Non, trois » m’a-t-il répondu.

Je me demandais qui était le troisième. Qui se porterait volontaire pour se faire tabasser par un groupe de jeunes ? Le compagnon m’a donné le pseudo d’un vieil adversaire appartenant à l’extrême droite, bien connu. Il nous avait attaqués par derrière à plusieurs reprises – et nous l’avions attaqué. Maintenant, il allait se battre à nos côtés, prêt à contrer une force supérieure.

Nous sommes allés dehors, où ce type a ensuite parlé à un représentant des hooligans du club de football de Simferopol, le Tavria[1], les accusant de ne pas faire correctement leur travail auprès des la jeunesse et que leurs jeunes se rendaient par bus entiers aux protestations anti-Maïdan, pour gagner de l’argent[2]. Le type d’extrême droite qui était venu à nos côtés a ajouté que son groupe avait réussi à arrêter l’un des bus, sur le chemin du retour, à s’emparer de l’argent sale et à dire aux jeunes que la prochaine fois ils seraient expulsés du milieu des hooligans. Le gars de Tavria écoutait la tête baissée et n’a pu rien dire pour répondre à ces accusations.

Les jours suivants, nous nous sommes rencontré.es dans un bar, nous avons regardé les événements de Maïdan, nous avons discuté de ce que nous pouvions faire à Simferopol et en général en Crimée. Nous avons fait remarquer au type d’extrême droite que, par le passé, dans les combats, il s’était comporté sans aucun honneur, même selon le code de la rue. Il s’est aussi plaint de notre comportement passé.

Plus tard, quand il y a eu une marche de protestation à Simferopol, en mémoire de toutes les personnes qui étaient mortes à Maïdan le 23 février [2014 ; NdAtt.], nous sommes arrivé.es avec notre bande antifasciste pour participer à l’événement et assurer la sécurité. Quand nous nous sommes approché.es du groupe d’extrémistes de droite, nous avons salué les plus dignes d’entre eux. Nous avons ignoré le reste, en signe de protestation. Vous auriez dû voir leurs expressions !

Ils nous regardaient, nous et leurs camarades, avec incrédulité, incapables de comprendre ce qui se passait. À peu près à la même époque, début 2014, à Simferopol, nous avons commencé à communiquer avec un autre bonehead, contre lequel nous nous étions battu.es à de nombreuses reprises au cours des années 2000.

Depuis lors, il a révisé ses opinions et adopté une position antifasciste. Nous sommes encore en bons termes avec lui. Ainsi, en 2014, tout est passé à un autre niveau. Tu devais faire un choix : soit tu était du côté du peuple ukrainien, soit du côté de la police et de l’État.

En février-mars 2014, des soldats russes sans insignes ont occupé la péninsule de Crimée. Plus tard, le 16 mars, un prétendu référendum a été organisé, pour légaliser l’occupation. Les observateurs du référendum venaient de Russie et des partis européens d’extrême droite, pro-russes. Dans l’ensemble, beaucoup de gens avaient été amenés de Russie. Pour moi, déjà à cette époque, la situation politique en Russie était très claire. Nous avions organisé des événements en mémoire de Stanislav Markelov et Anastasia Baburova[3] et en soutien des prisonniers de l’affaire Bolotnaïa[4]. Je n’avais aucun doute sur le fait que, en 2014, la Russie était un État policier qui devait être combattu par tous les moyens possibles.

Au début, nous avons participé à des manifestations contre la guerre, avec des ami.es et des compas. Ensuite, des provocateurs mandatés et payés par le gouvernement ont commencé à se rendre sur les lieux de rassemblement, en plus grand nombre que les manifestant.es elles/eux-mêmes, et leur tâche principale était d’utiliser la violence contre les participant.es. À cette époque, des travailleur.es d’une compagnie locale de trolleybus manifestaient aussi, demandant le paiement des arriérés de salaires. Ils/elles ont immédiatement été approché.es par un groupe d’hommes en uniforme sans insignes, qui ont pointé leurs armes sur les manifestant.es et leur ont poliment demandé de se disperser. Ensuite, des signalements sur les premier.es activistes disparu.es et kidnappé.es ont commencé à arriver.

À la lumière de tout ce qui précède, j’ai compris que les moyens légaux de résistance avaient été épuisés et j’ai accepté la proposition de participer à l’incendie de l’ancien bureau du Parti des régions. Le bureau était utilisé comme lieu de torture et d’interrogatoire pour toute personne soupçonnée d’activité anti-russe.

Le 16 mai, j’ai été arrêté par le FSB [le service de renseignement de la Fédération de Russie ; NdAtt.] et ensuite j’ai été emmené à Moscou. Des compas en Ukraine, mais aussi en Russie et dans d’autres pays, ont organisé une campagne pour nous soutenir, moi et Oleh Sentsov[5]. La campagne impliquait aussi des institutions officielles ukrainiennes, comme le Ministère des Affaires étrangères, et des militant.es du monde entier. Parmi ceux/celles-ci, il y avait des anarchistes et des antifascistes, ainsi que d’autres personnes qui étaient en faveur de l’Ukraine. Le soutien était tangible. J’ai reçu beaucoup de lettres et cartes postales de différents pays, tant de l’ex-Union soviétique – Ukraine, Bélarus et Russie – que de pays occidentaux, dont la Finlande, la Suède, le Canada, les États-Unis et l’Australie.

J’ai passé cinq ans et quatre mois dans une prison russe. Grâce à mes compas et plus généralement à des personnes pleines de bonnes intentions, mon séjour en prison a été relativement confortable, enfin, pour une prison. Grâce à leur soutien, j’ai pu, dans une certaine mesure, contourner les restrictions sur les lectures, commander des livres et des journaux relativement récents, qui étaient relativement acceptables dans une prison russe et, de temps en temps, acheter de la bonne nourriture. Il vaut aussi la peine de noter que le fait de recevoir des lettres et des cartes postales n’est pas seulement agréable en soi et rafraîchissant au milieu de la routine carcérale, mais montre aussi à l’administration pénitentiaire que le prisonnier a de son côté le soutien de la société. Cela pourrait réduire l’enthousiasme de l’administration pénitentiaire et des matons à augmenter l’inconfort quotidien du/de la prisonnier.e.

Le 7 septembre 2019, nous avons été libérés, dans le cadre d’un grand échange de prisonnier.es, et amenés à Kiev. Cela n’aurait pas été possible sans une campagne de soutien et d’information. À cette époque, la Russie réagissait encore, d’une certaine manière, aux pressions extérieures et maintenait au moins un quelque semblant de démocratie et de légalité. Maintenant, tous ces masques ont été enlevés. Mes impressions dans une prison russe et les conditions actuelles là-bas semblent venir de deux mondes différents. Si tu regardes les photos des prisonnier.es de guerre des dernières années, avant et après la prison russe, tu comprends à quel point les conditions ont changé. Sur les photos, les prisonnier.es de guerre libéré.es ressemblent aux prisonnier.es des camps de concentration.

Avant mon emprisonnement, j’avais vécu pratiquement toute ma vie en Crimée. Quand elle a été annexée, j’ai perdu ma maison. Peu après ma sortie de prison, le groupe anarcho-communiste BOAK[6] a publié un texte intitulé Anarchist Solution to Crimea[7]. J’étais furieux parce qu’on y faisait référence au référendum, bien que cela ait été un mensonge, une couverture pour l’occupation. Il semblait que les opinions de ceux/celles qui, ouvertement ou silencieusement, avaient accepté l’annexion de la Crimée avaient été entendues. Les opinions des opprimé.es et des réfugié.es avaient été mises de côté. Le texte était anonyme, je ne connaissais donc pas son auteur. Après la mort de Dmitry Petrov[8], en 2023, il s’est avéré que la plupart des textes de ce groupe avaient été écrits par lui. En 2019, il avait donc un certain point de vue, mais la suite des événements et la réalité de 2022 l’ont amené à conclure que l’on peut choisir le moindre de deux maux. En tant que personne honnête, il a fait son choix, il a rejoint la défense de l’Ukraine dès le premier jour de la guerre et a beaucoup fait pour créer une unité anarchiste ou une compagnie anti-autoritaire au sein de l’armée. Je peux ne pas être d’accord avec lui sur tout, mais Dmitry Petrov est un compagnon avec lequel j’aurais été heureux de discuter, s’il n’était pas mort.
Fin 2023, j’ai donné une interview à la publication anarchiste Contradictions/Kontradikce [voir ici ; NdAtt.]. Le même recueil, publié début 2024, comprenait aussi des entretiens avec une petite secte anarchiste appelée KRAS[9]. Cette secte n’a aucune influence en Russie, mais elle est très populaire dans certains pays d’Europe du Sud. La secte écrit sur la lutte de classe sans compromis, la révolution sociale et elle appelle les anarchistes ukrainien.nes « anarcho-patriotes » et « anarcho-nationalistes ». Par curiosité, j’ai regardé un streaming d’un représentant de cette secte, dans lequel il parle de la situation actuelle en Russie, de comment c’est difficile d’y organiser des protestations, sans parler d’une activité syndicale significative. Il se plaint que les gens y vivent sous la menace constante de la répression et de l’oppression. Le streaming est tellement en contraste avec la rhétorique générale du groupe qu’il sonne drôle et pathétique.

Le deuxième jour de l’invasion russe à grande échelle, j’ai décidé de rejoindre les forces armées ukrainiennes. Je suis allé au bureau de recrutement le plus proche, mais il y avait une file d’attente d’un kilomètre. Je n’ai pas attendu, mais j’ai appelé une personne que j’avais rencontrée quelques jours plus tôt, à la première du film Rhinocéros, d’Oleh Sentsov[10]. Il avait appartenu à des milieux nationalistes, mais avait révisé ses opinions et était donc un gars correct. Je lui ai demandé si je pouvais rejoindre son groupe. Moi et quelques-uns de mes anciens compagnons de Crimée sommes allés à sa base, où nous sommes restés quelques jours, parce qu’il y avait un couvre-feu absolu. Pendant ce temps, nous n’avons reçu aucune information sur notre recrutement officiel, quand nous allions recevoir nos armes, etc. Enfin, nous avons rejoint la compagnie Protasiv Yar, formée par des militants écologistes. Nous sommes allés à différentes adresses, pour chercher de potentiels saboteurs et espions qui auraient pu fournir des coordonnées pour les missiles. Seulement la moitié environ du groupe possédait des armes, certaines obtenues de manière officielle, d’autres de manière officieuse. À ce moment-là j’étais malade et je suis resté à la base pour monter la garde.

Ensuite, nous nous sommes organisés en deux groupes, qui devaient, alternativement, combattre dans la région de Kiev[11] ou maintenir une base et s’entraîner dans la ville. Cependant, le plan ne s’est pas concrétisé et tout le groupe est resté dans la ville pour garder les checkpoints et s’entraîner à des tactiques de guerre urbaine, sous la direction de notre nouvelle connaissance.

Bien que nous nous connaissions à peine, je n’ai jamais regretté cette rencontre, ni le fait d’avoir rejoint cette unité sous son commandement. Il est un bon exemple de leader anarchiste qui, au lieu de commander, organise les choses et inspire les autres à prendre des initiatives. Presque tous les jours, au début ou en fin de journée, on tenait une réunion – parfois une réunion générale, le plus souvent entre des « anciens », sélectionnés dans chaque salle – où on discutait des événements actuels, des plans pour l’avenir proche, des horaires d’entraînement, des problèmes et ainsi de suite.

Après la libération de la région de Kiev, nous sommes allés dans un village local, pour un camp d’entraînement, où nous nous sommes entraînés à des tactiques de combat et à des compétences médicales. À la fin de 2022, nous avons été transférés dans l’unité d’artillerie d’une brigade qui venait d’être formée, où je sers toujours.

Je veux dire quelques mots sur la raison pour laquelle je n’ai pas rejoint une unité anarchiste. Je craignais que toute l’opération ne s’enlise dans des discussions interminables sur la façon d’aborder telle ou telle question d’un point de vue idéologique. J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de commandants différents, les gens dans mes unités venaient de parcours politiques différents et personne n’a essayé d’imposer son opinion, mais chacun a été assez compréhensif avec les autres. C’est une sorte de pluralisme politique.

Maintenant, nous sommes dans une situation où nous devons faire face à des personnes avec des opinions politiques différentes, par exemple des racistes. Un soldat de notre unité a fait ressortir à plusieurs reprises ses opinions racistes. J’ai dit que, dans les années 2020, cela est extrêmement stupide. « Parmi les troupes ukrainiennes, se battent des gens de nombreuses origines ethniques et de l’autre côté, parmi les troupes russes, il y a tes frères blancs. » Après quelques discussions, il a admis que j’avais raison. Il convient toujours de noter qu’il est difficile de changer, pour des adultes, qui ont une vision du monde et un système de valeurs établis.

En conclusion, je voudrais dire que, depuis 2014, nous avons rencontré à plusieurs reprises des situations que nous n’aurions pas pu imaginer auparavant. En 2014, nous avons commencé à coopérer avec des personnes que nous avons combattu pendant des années et, en 2022, nous avons rejoint sans hésiter l’armée, envers laquelle nous avions toujours eu une attitude négative. À cette époque, ceux/celles que nous avons considéré.es comme nos compas peuvent soudainement rester silencieux.euses ou refuser de prendre parti dans cette guerre. Les adversaires d’hier peuvent se tendre la main. La guerre et l’occupation ont montré que nous, antifascistes et anarchistes, devons abandonner notre puritanisme isolé et sortir de nos vieilles ornières. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons véritablement lutter contre l’oppression.

Je voudrais remercier tou.tes celles/ceux qui n’ont eu aucune difficulté à choisir leur camp. Un grand merci à tous les collectifs, les organisations, les initiatives et les personnes de bonne volonté qui nous ont soutenu.es au fil des années.

 

Notes :
[1] SC Tavriya Simferopol.
[2] Le parti au pouvoir à l’époque, le « Parti des régions », pro-russe, payait des gens pour participer aux contre-manifestations opposées aux protestations de Maïdan, c’est-à-dire à l’anti-Maïdan mobilisé par le régime.
[3] Une organisation néonazie pro-Kremlin a assassiné l’avocat Stanislav Markelov et la journaliste Anastasia Baburova à Moscou, en 2009.
[4] L’« affaire de la place Bolotnaïa » fait référence à un procès au cours duquel près de quarante personnes ont été inculpées suite a une prétendue émeute sur la place Bolotnaïa, pendant une grande manifestation, à Moscou, en 2012. Dans ce procès, plusieurs anarchistes et antifascistes ont été condamnés à de longues peines de prison.
[5] Oleh Sentsov est un réalisateur, écrivain et activiste ukrainien qui, comme Kolchenko, a été arrêté en Crimée en 2014, condamné en Russie et relâché lors d’un échange de prisonnier.es en 2019.
[6] Боец Анархист, Боевая организация анархо-коммунистов, BOAK, Organisation de combat des anarcho-communistes.
[7] Анархистское решение для Крыма https://avtonom.org/freenews/anarhistskoe-reshenie-dlya-kryma
[8] Dmitry Petrov était un militant anarchiste russe, dont les activités allaient de la recherche académique et de l’écriture de livres à l’action directe militante et à la lutte armée. Il a été tué en combattant contre la Russie au sein des forces ukrainiennes, en avril 2023 [voir ici ; NdAtt.].
[9] KRAS-MAT, Confédération des anarcho-syndicalistes révolutionnaires.
[10] https://en.wikipedia.org/wiki/Rhino_(film)
[11] L’oblast de Kiev, ou région de Kiev, est la subdivision administrative entourant la capitale, mais qui ne comprend pas la ville de Kiev elle-même.

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Athènes (Grèce) : Sous le béton, quelque chose bouillonne https://attaque.noblogs.org/post/2025/05/07/athenes-grece-sous-le-beton-quelque-chose-bouillonne/ Wed, 07 May 2025 16:22:09 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=59210 Continuer la lecture ]]> Act for freedom now! / dimanche 6 avril 2025

Sous le béton, quelque chose bouillonne – Occupation d’un immeuble à Exárcheia

Après la fin de l’événement « Mémoire révolutionnaire et perspective de la lutte », passage Messolonggiou [une zone piétonne d’Exárcheia], une foule de compas est descendue au carrefour des rues Koletti et Themistokleous, pour défendre la libération en cours d’un bâtiment.

Voici l’auto-présentation de l’occupation :

Le silence de la métropole pèse comme une pierre sur nos dos. Les rues sont pleines de regards fatigués, de corps qui se traînent par habitude, par peur, par soumission. Les gens empruntent les chemins prescrits, sans poser de questions, en tempérant leurs rêves. Tout est programmé pour fonctionner exactement comme ils le veulent : travail, consommation, obéissance. Mais, toujours, sous la surface, quelque chose bouillonne.

L’histoire n’est pas écrite par ceux/celles qui obéissent. Certain.es choisissent de porter le fardeau de la désobéissance. De casser le béton de la normalité. De faire face à la main invisible du pouvoir, qui étouffe tous les aspects de nos vies. Le refus de se soumettre n’est pas une simple prise de position. C’est un appel à remettre en question, à renverser, à reprendre ce qui nous appartient.

Nous sommes des compas, des anarchistes qui viennent de points de départ politiques et idéologiques différents, mais nous nous sommes retrouvé.es dans les mêmes feux de lutte. Là où les luttes communes et les expériences collectives nous ont uni.es, nous avons reconnu le besoin vital de créer un espace de rencontre, de fermentation politique, d’échange de points de vue et de renforcement organisationnel. À une époque où l’on nous impose l’isolement et où les communautés de lutte sont démantelées par la répression, la création de tels espaces n’est pas seulement nécessaire – elle est cruciale. Les coups répressifs de ces dernières années ne sont pas arrivés par hasard. Les autorités sont en train d’essayer d’éliminer toute source de résistance, d’écraser toute forme d’auto-organisation et d’éteindre la flamme de la remise en question. Des acquis importants ont été perdus, le mouvement a été poussé sur la défensive, la récession est désormais visible. Mais nous savons que l’histoire est écrite par celles/ceux qui ne reculent pas, par ceux/celles qui n’ont pas peur de faire face à la réalité. Rester sur la défensive signifie accepter la défaite. Et cela n’arrivera pas. Le moment est venu de transformer les paroles en actes, de passer de la défense à l’offensive. De montrer clairement que l’ennemi ne nous vaincra pas si facilement. De délimiter notre propre champ de lutte, de nous approprier notre espace et notre temps. De libérer un territoire de la domination, de créer un centre vivant de résistance, un foyer radical de fermentation et d’action. Nous considérons l’occupation comme une partie intégrante du mouvement et le mouvement comme un élément organique de l’occupation. L’existence d’espaces de lutte n’est pas seulement une question pratique, mais aussi profondément politique. Les occupations ne sont pas seulement des lieux de rencontre, elles ne sont pas seulement des lieux d’hospitalité. Elles sont des bastions de résistance, des laboratoires de pratiques radicales, des fissures dans la normalité qu’ils tentent de nous imposer. Et cela n’est pas négociable.

Aucun quartier, aucune rue, aucune place n’est un terrain neutre. C’est une carte vivante des contradictions, des conflits et des revendications. Les villes sont construites sur la discipline, la police, la stérilisation de l’espace public. Les places sont remplies de caméras, les murs sont peints en gris, les bâtiments deviennent des forteresses, inaccessibles pour celles/ceux qui n’ont pas les moyens de payer le coût de leur existence, dans un monde où tout a un prix. La domination met en œuvre un plan stratégique de contrôle universel des métropoles, écrasant chaque centre de résistance. Avec l’arme de la propagande noire et de la guerre idéologique, elle essaye de façonner les consciences, tandis que la dégradation délibérée des quartiers par la propagation du crime organisé et l’expulsion violente de la population locale ouvrent la voie à leur absorption complète par le capital. La répression de l’État agit comme une garde armée pour les investisseurs, les propriétés immobilières dévorent la terre, les maisons deviennent des marchandises, les loyers s’envolent très haut, les espaces publics sont transformés en champs stériles de surveillance et d’uniformité dans la consommation. Le fléau de la gentrification et de la Civilisation est en train d’avaler les villes, fonctionnant comme un mécanisme de soumission et de contrôle social. Exárcheia, un quartier imprégné de l’histoire des luttes, est dans le viseur de l’offensive de l’État et du capitalisme. D’un côté, l’État déchaîne des vagues de répression : expulsions de squats, renforcement de la présence policière, militarisation de l’espace. D’autre côté, le capital pille la mémoire collective, en absorbant les symboles de résistance et en les transformant en marchandise touristique. Nos sous-cultures sont contrefaites et adaptées à des projets commerciaux « alternatifs », pendant que le quartier est modifié pour servir l’industrie du divertissement et du « style de vie ».

Nous ne les laisserons pas transformer le lieu de nos luttes en une énième attractions décorative. Pour toutes ces raisons, nous ouvrons ce squat dans le quartier historique d’Exárcheia. Parce que ses rues ne sont pas à vendre. Parce que les souvenirs ne sont pas des marchandises. Parce que la résistance vivante ne deviendra pas une attraction touristique, mais un champ de bataille.

Les lieux squattés peuvent être des îles de résistance dans l’archipel de la lutte. Ils sont aussi des barricades. Des espaces où la souveraineté perd le contrôle, où l’État cesse d’être le régulateur absolu de la vie. Ils sont des ateliers de lutte, des points de rencontre, des centres d’auto-organisation et d’action.

La culture insurrectionnelle et révolutionnaire n’apparaît pas d’elle-même. Elle est cultivée. Elle se développe dans les sous-sols, dans les places, dans les lieux de rencontre, dans les regards qui ne se baissent pas, dans les corps qui n’acceptent pas d’être disciplinés par l’ennemi. Une occupation n’est pas un événement isolé. Elle a la capacité de marcher dans la pratique du refus, de nous rappeler constamment que nous ne sommes pas des nombres dans les registres de l’État, que nous ne sommes pas des rouages dans la machine de la production, que nous ne sommes pas des pions sur l’échiquier du pouvoir. Nous sommes ici et nous sommes en train de prendre ce qui nous appartient, en créant les fissures d’où jailliront de nouvelles possibilités.

La conjoncture actuelle ne touche donc pas notre conscience et notre pratique anarchistes. Nous refusons de nous joindre au sentiment de terreur qui résulterait des « temps défavorables à cause de la répression ». Contre la rhétorique réformiste, dont les manifestations sont des choix de conformisme politique dans le domaine de l’action, nous sommes déterminé.es à une rupture radicale, permanente et totale. Notre inquiétude n’est pas la répression qui a existé, qui existe et qui existera contre nous, mais le pari permanent avec nous-mêmes, pour éviter des stratégies politiques qui menacent de faire sombrer dans l’oubli un mouvement, à cause d’une présence militante de plus en plus faible, tant au niveau des événements que des structures.

Nous considérons que l’absence d’une culture militante nous affaiblit en tant que mouvement, nous rend vulnérables et sans défense face à l’offensive du pouvoir. L’inaction équivaut à la défaite. Nous essayons donc, avec ce projet, de construire une base solide qui fera la promotion de la perspective révolutionnaire/insurrectionnelle, qui intensifiera la menace contre les mécanismes oppressifs du présent et cultivera les consciences rebelles de demain. Parce que la révolte n’est pas un schéma théorique. Elle est action, elle est fermentation, elle est un conflit constant.

POURQUOI NOUS CHOISISSONS et NOUS PROMOUVONS la culture (de L’ACTION DIRECTE) RÉVOLUTIONNAIRE et INÉVITABLE ?

i. Parce que elle est le seul moyen de confrontation directe avec l’ennemi, ici et maintenant. Il s’agit de la pratique, qui crée des « épicentres », en brisant les chaînes de la normalité, en donnant aux subalternes le pouvoir de déterminer leur propre destin.

ii. Parce que, dans son essence ultime, l’Anarchie est une guerre constante pour la liberté. Elle n’est pas un slogan, elle n’est pas une théorie, elle est conflit, elle est action.

iii. Parce que la camaraderie n’est pas un concept abstrait, mais des relations vivantes et non négociables entre des combattant.es. Elles sont forgés dans le feu de la bataille, dans le fait d’être côte à côte dans chaque crise, chaque défaite, chaque difficulté. C’est là que nous redécouvrons notre « nous collectif » perdu.

iv. Parce qu’elle pousse les subalternes à dépasser leurs limites, à briser les chaînes de la peur, à remettre en question l’impossible.

v. Parce que l’agression de l’action directe n’est pas de la violence aveugle, mais un choix stratégique. La propagation de l’action révolutionnaire, la généralisation de la confrontation violente avec les pouvoirs de l’autorité, est nécessaire à la déconstruction de l’édifice étatique et capitaliste et à l’écrasement des relations sociales d’oppression.

Le devoir de toute personne qui lutte est d’enrichir chaque jour ses outils, tant sur le plan pratique que théorique, ce qui la conduira à la réalisation de ses idéaux. Cela demande de l’audace, du risque, de l’imagination, de l’organisation, de la foi et de la cohérence. L’intention ne suffit pas, il faut une décision. Pour ces raisons, pour nous l’ouverture de cette occupation s’inscrit dans cette direction.

POUR L’ANARCHIE

Ensemble, nous pouvons tout faire, nous pouvons chasser la vision de la fin qui semble si proche.
Nous pouvons vivre comme des personnes fières et libres.
Nous pouvons abattre le mur et voir toute une vie de joie qui nous attend !

Rasprava occupé
Rues Koletti et Themistocleous

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Russie et Ukraine : Trois ans de résistance à l’impérialisme et de lutte pour l’autonomie https://attaque.noblogs.org/post/2025/03/22/russie-et-ukraine-trois-ans-de-resistance-a-limperialisme-et-de-lutte-pour-lautonomie/ Sat, 22 Mar 2025 17:17:05 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=58757 Continuer la lecture ]]> BOAK / mardi 25 février 2025

Trois ans de résistance à l’impérialisme et de lutte pour l’autonomie : l’opinion d’un.e militant.e de la BOAK

Il y a trois ans, commençait l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par l’État fasciste russe. Pour l’ensemble de l’actuel mouvement anarchiste et révolutionnaire de gauche de la région post-soviétique, y compris l’Organisation de combat des anarcho-communistes (BOAK), cela est devenu, probablement, le test le plus sérieux de notre existence. Nous avons accepté le défi de l’histoire et nous avons rejoint le combat.

Malheureusement, il est déjà possible de voir la façon dont la lutte des anarchistes dans cette région, pendant de ces trois années difficiles, commence à être oubliée. Cela ne doit pas arriver. Nous devons nous souvenir des martyrs* et analyser de façon critique les expériences acquises dans la lutte – seulement de cette manière nous pourrons atteindre nos objectifs révolutionnaires.

 

Situation socio-politique

À quoi avons-nous dû faire face le 24 février 2022 et quelle était la situation socio-politique ? Au cours des années précédentes, l’État russe a presque complètement écrasé, par la répression, tous les germes d’auto-organisation sociale indépendante, dans les territoires qu’il contrôlait. Dans le cadre de cette politique de terreur étatique, un coup sérieux a été porté au mouvement anarchiste. Nous nous souvenons de l’« affaire Réseau »** et d’autres persécutions de compas. Nous nous souvenons aussi du jeune héros et martyr Mikhail Zhlobitsky***, qui s’est lancé sur le chemin de la lutte désintéressée contre la machine répressive de l’État. Malgré l’acte héroïque de Misha et d’autres tentatives de résister, le contrôle de l’État sur la société était extrêmement fort et ne faisait que s’intensifier, chaque jour qui passait.

Nous avons aussi vu la façon dont Poutine, après une période de refroidissement des relations entre les deux dictateurs, a finalement fourni son soutien politique au régime de Loukachenko, à un moment critique. Cela a joué un rôle important dans la répression du soulèvement populaire qui a commencé au Bélarus en août 2020. La défaite de l’Ukraine, son occupation ou l’établissement d’un gouvernement fantoche pro-russe à Kyïv conduirait inévitablement à un régime de terreur d’État dans ce pays aussi.

Nous n’avions aucune illusion sur l’État néolibéral ukrainien et nous avons vu la répression qu’il exerçait – cette répression était dirigée, entre autres, spécifiquement contre nous. Néanmoins, le niveau d’indépendance de la société par rapport à l’État et les possibilités d’auto-organisation sociale étaient significativement plus élevés en Ukraine au début de l’année 2022 qu’en Russie et au Bélarus. Par conséquent, pour nous, en tant qu’anarchistes et révolutionnaires, il était évident que nous devions défendre la société qui faisait face à l’agression impériale fasciste.

Il est aussi clair que la guerre de la Russie contre l’Ukraine a un caractère génocidaire. Cela se manifeste non seulement par le massacre de civils, bien qu’à Marioupol et à d’autres endroits l’armée russe ait eu beaucoup de « succès » dans de telles atrocités.

La politique génocidaire s’exprime aussi par le désir de subordonner la société ukrainienne, qui, dans l’histoire, a déjà subi la colonisation russe, à un récit impérial et à une hégémonie (y compris culturelle) impériale, de paralyser par la terreur d’État toute action collective et d’éradiquer la mémoire collective elle-même de la résistance. Le régime russe vise non seulement à conquérir de nouvelles territoires, mais aussi à priver les Ukrainien.nes survivant.es de leur volonté, de leur dignité et de tout sentiment de communauté, en imposant dans leurs esprits le rôle d’esclaves impuissant.es de la métropole impériale. Cela aligne l’invasion russe de l’Ukraine aux politiques génocidaires de l’État turc au Kurdistan et au génocide perpétré par l’État d’Israël en Palestine.

 

Lutte de partisan.es en Russie

Dans les six premiers mois de la guerre, les actions partisanes de la B.O.A.K. ont eu un énorme retentissement en Russie et en Ukraine, ainsi qu’au-delà de la région post-soviétique. Nos attaques ont résonné si fort parce qu’elles ont été menées par une organisation de révolutionnaires. À la place des actions de combat d’individus courageux ou de petits groupes formés spontanément, qui ont caractérisé les tout premiers mois de l’invasion à grande échelle, une lutte révolutionnaire organisée est apparue.

Il est aussi important de noter que la résistance partisane de la B.O.A.K. s’est accompagnée d’une analyse idéologique approfondie de nos actions et d’un travail de propagande. Cela a permis d’atteindre des objectifs révolutionnaires et d’empêcher l’instrumentalisation de notre lutte par toute force orientée vers un État. Notre résistance partisane n’a pas seulement été efficace et bruyante, elle était et reste autonome, indépendante de tout acteur étatique.

Des tentatives ont aussi été faites pour étendre la résistance partisane et y impliquer de nouveaux.lles ami.es. Une des méthodes que nous avons utilisées dans ce but a été la création du Revolutionary Anarchist Fund. L’interaction avec les nouveaux.lles compas a lieu selon les principes d’une transparence maximale, dans des conditions de répression étatique brutale, et, si nécessaire, il y a une formation aux compétences essentielles à l’activité conspirative. Nous considérons que la supercherie et une attitude consumériste envers les ami.es sont inacceptables. Sur cette base, nous continuerons à travailler à la création d’un mouvement partisan anarchiste organisé sur le territoire de la Fédération de Russie.

 

Lutte pour l’autonomie dans des conditions de guerre

Dès le début de la guerre à grande échelle, l’un des fondateurs de notre organisation, Dmitri Petrov, et d’autres compas ont travaillé à la création d’une unité de combat anti-autoritaire distincte, en Ukraine. Une telle unité pouvait devenir une plate-forme pour l’activité révolutionnaire organisée dans l’espace post-soviétique et une entité militaire-politique autonome, une alternative aux forces étatiques, réactionnaires et capitalistes. Le leitmotiv de notre lutte n’était pas la préservation de l’« intégrité territoriale » de l’État ukrainien ou la défense de la « démocratie » néolibérale post-soviétique contre l’empire fasciste post-soviétique. Comme indiqué précédemment, nous avons reconnu la relative indépendance de la société ukrainienne et son potentiel d’auto-organisation sociale – quelque chose qui a été réprimé en Russie et au Bélarus par les régimes dictatoriaux. Nous nous sommes dressé.es en défense de la société contre la force étatique qui est venue en Ukraine avec le feu et l’épée pour éradiquer toute manifestation d’indépendance.

Nous sommes anarchistes et révolutionnaires et participer à la guerre à côté de l’État, dans les rangs des forces armées contrôlées par l’État, est évidemment une contradiction significative. La discussion de cette contradiction est quelque peu abordée dans l’article de notre compagnon tombé héroïquement, Dmitri Petrov, « Quatre mois dans le peloton antiautoritaire en Ukraine ». Dima écrivait :

« Évidemment, prendre place dans une hiérarchie verticale est problématique, d’un point de vue anti-autoritaire. Cependant, nous avons consciemment franchi ce pas. Je pense que tout le monde dans le peloton serait d’accord pour dire que la participation à la résistance est précieuse, même si cela signifie une inclusion temporaire dans le cadre de l’armée.

Pourrions-nous résister à l’invasion, avec des armes, indépendamment de l’armée d’État, dans les conditions actuelles ? La réponse est certainement non. La plupart des idées de ce genre sont proposées loin du pays, par des personnes coupées du contexte local. Tout d’abord, pour le moment il n’y a pas assez de structure ou de ressources, de notre côté, pour proposer sérieusement de former une force armée indépendante. En même temps, l’État ukrainien a suffisamment de force et de volonté pour supprimer toute force complètement autonome. Dans cette situation, la lutte de guérilla non-étatique est possible seulement dans les territoires occupés par l’armée russe.

Toutefois, la raison la plus importante est que les intérêts de la société ukrainienne et de l’État ukrainien se recoupent actuellement sur un point : repousser l’invasion brutale, mais pas sur une myriade d’autres points. Pour cette raison, toute tentative d’organiser la résistance de manière séparée ne semble pas trouver, à l’heure actuelle, de compréhension de la part des gens. Mais nous voyons que la situation actuelle, au sein des Forces armées ukrainiennes, offre encore beaucoup d’espace aux différents groupes politiques désireux de combattre les occupants. »

Il est important de souligner encore une fois que notre participation sous cette forme à la défense de la société n’était pas une décision spontanée et encore moins une assimilation à des structures qui nous sont étrangères, mais plutôt une partie d’une stratégie révolutionnaire mûrement réfléchie.

Tous les mouvements révolutionnaires ont dû affronter des contradictions, dans leur lutte, et les surmonter. La présence de contradictions ne pas peut être une raison pour l’inaction et le dogmatisme. En même temps, il est essentiel d’analyser constamment nos actions et la mesure dans quelle celles-ci s’alignent à nos objectifs révolutionnaires. C’est ce que le martyr Dmitry Petrov nous a enseigné et nous avons retenu la leçon.

Mises à part les contradictions idéologiques fondamentales, l’interaction avec les structures armées de l’État entraîne un certain nombre d’autres difficultés. Cela inclut la nécessité d’obéir à des supérieurs qui sont loin des idées anarchistes, d’interagir avec un commandement qui a parfois un niveau de compétence douteux et n’est responsable devant aucune structure démocratique, et bien plus encore.

Pourtant, pendant la guerre à grande échelle, plusieurs tentatives ont été faites pour organiser des entités militaires avec un certain niveau d’autonomie. Le plus connu et le plus réussi de ces projets a été le Peloton anti-autoritaire, qui a opéré dans la défense territoriale de la région de Kyïv pendant les premiers mois de l’invasion à grande échelle. Il a cessé d’exister à l’été 2022, mais la lutte pour l’autonomie en temps de guerre n’est pas finie. Au printemps 2023, Dmitry Petrov et plusieurs autres compagnons ont reçu l’autorisation de créer leur unité anarchiste. Le projet a pris fin avec la mort héroïque de Dima, ainsi que des internationalistes Finbar Cafferky et Cooper Andrews, près de Bakhmout, le 19 avril 2023.

En 2023-2024, les compas associé.es à la B.O.A.K. ont combattu au sein du « bataillon Sibir » [ou « bataillon sibérien » ; NdAtt.] des Forces armées de l’Ukraine, qui était composé principalement de citoyen.nes de la Fédération de Russie issu.es de l’opposition. Les compas n’avaient aucune autonomie, au sein de cette structure. Néanmoins, ils ont réussi à transmettre leur point de vue à un public relativement large, grâce à des contacts avec les principaux médias d’opposition russes et des médias grand public ukrainiens. Cette interaction avec les médias a servi à augmenter la visibilité du mouvement anarchiste et a également servi comme une forme d’autodéfense idéologique, en empêchant l’assimilation idéologique. Notre compagnon, sympathisant de la BOAK et combattant du « bataillon Sibir », Vladislav Iurchenko est tombé héroïquement le 9 août 2024, lors de l’atterrissage des groupes ukrainiens de sabotage-reconnaissance sur le Flèche de Kinbourn, dans la région de Mykolaïv.

 

Que faire maintenant ?

Les forces capitalistes, qui sont de plus en plus dirigées par des fascistes déclarés, comme Donald Trump, se joignent au partage coloniale de l’Ukraine, commencée par Poutine. Par conséquent, nous continuerons la lutte contre l’État et le capitalisme – tant au niveau local que mondial. Cela inclut l’organisation d’une résistance de guérilla sur le territoire de la Fédération de Russie.

Il est tout aussi important d’analyser de manière critique et de partager avec les compas de l’espace post-soviétique et d’autres pays les expériences acquises au cours des trois dernières années. Nous voyons que la résistance révolutionnaire en Ukraine, au Bélarus et en Russie est encore très peu connue, même s’il y a un intérêt international à ce sujet. Il est nécessaire d’engager une discussion idéologique et de construire des ponts avec les révolutionnaires du monde entier.

 

En gardant la mémoire des martyrs dans nos cœurs, nous continuerons la lutte !

 

Боевая организация анархо-коммунистов
[Organisation de combat des anarcho-communistes]
Anarchist Militant
Le mirror du site principal en anglais.

 

 

Notes d’Attaque :
* Encore une fois, tout en nous souvenant de nos compas décédé.es, on pourrait laisser le langage propre aux religions, qui sont des fondements de l’autorité, à nos ennemis !
** Voir par exemple ici.
*** On pourra lire ce que les compas de la BOAK ont écrit à l’époque sur l’action de Mikhail.

Pour un bilan de l’année 2024 de la BOAK, qui rejoint les arguments exposée ci-dessus, voir ici.

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Vallentigny (Aube) : Déclaration de St Valentin au directeur départementale de l’ANDRA – Patrice Torres https://attaque.noblogs.org/post/2025/02/15/vallentigny-aube-declaration-de-st-valentin-au-directeur-departementale-de-landra-patrice-torres/ Sat, 15 Feb 2025 09:19:08 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=58398 Continuer la lecture ]]> Indymedia Lille / vendredi 14 février 2025

Déclarer sa flamme.

14 février, jour de la St Valentin.
L’occasion de montrer à une personne spéciale que l’on pense à elle en lui offrant de petits cadeaux. Et quel meilleur endroit pour chercher notre Valentin que Vallentigny. Petit village de Haute-Marne avec son église classée aux « monuments historiques » dont son cloché tuilé de bardeaux de bois en fait tout son charme. A ses pieds, l’ancienne école communale dont la cour sert désormais de terrain de jeu à un chien aboyeur mais gentil.
En effet, c’est ici que vit, à un jet de pierre des deux sites de l’ANDRA à Soulaines, dans l’Aube, Patrice Torres son directeur pour les départements de la Haute-Marne et de la Meuse, fièrement responsable du projet d’enfouissement des déchets nucléaires Cigéo à Bure.
Fidèles à cette tradition très romantique, nous lui déclarons à cette occasion 7,62mm de notre attention.
C’est par voie postale que lui est parvenu à son adresse personnelle ci-dessous, une cartouche de ce calibre.

Mr Patrice Torres,
10. rue de l´Église
10500 Vallentigny.

Merci maître pour cette chouette année !
Début 2024, l’ANDRA a commencé à exproprier des surfaces supplémentaires manquantes pour le projet Cigéo (qui n’est toujours pas autorisé). Plus de 300 propriétaires sont concernés par cette nouvelle vague d’accaparement foncier. Outre des terres principalement agricoles, l’ancienne gare de Luméville, lieu de résistance sur la future ligne ferroviaire pour les transports nucléaires vers le centre d’enfouissement de Bure est dans le viseur. Patrice Torres annonce dans le plus grand mépris que cette procédure d’expropriation devraient être achevée dans les vingts mois. Avec cette démarche, l’ANDRA entame une nouvelle étape qui menace non seulement la population locale dans leurs existences économiques et sociale, mais aussi directement un lieu stratégique de la lutte contre ce projet.
Nous ne pouvons et ne voulons pas laisser cela sans une réponse forte !

Un démonstrateur de nos colères.
Dans les années 2000, lors des premières phases de planification de Cigéo, le site allemand de stockage de déchets nucléaires Asse 2, ainsi que Stocamine, en Alsace, où son entreposé des déchets industriels hautement toxiques, apparaissaient régulièrement comme des références européennes en la matière. Depuis que des infiltrations d’eau massives ont rendu la mine d’Asse 2 instable nécessitant la récupération des colis radioactifs pendant des décennies, et que Stocamine menace de s’effondrer après un incendie catastrophique qui a duré plusieurs semaines, ces références ne figurent plus dans les évaluations de sécurité. Actuellement, tous les exemples d’échec du concept de stockage géologique sont ignorés dans le monde entier et encore en France. Cigéo est présenté comme quelque chose de totalement nouveau et inédit, dont les risques ne peuvent toujours pas être modélisés de manière empirique.

Pour se faire, L’ANDRA mise plutôt sur la construction de différents « démonstrateurs » et prototypes innovants pour simuler les principes de fonctionnement et les processus prévus (creusement, descenderie, déplacement et surveillance des colis, etc). « À chaque fois que c´est possible, on souhaite travailler avec. On essaie aussi d´implanter localement certains équipements d´essai, comme les démonstrateurs (…), développer au maximum les relations économiques et commerciales avec les entreprises locales et le respect de la commande publique. «  explique Torres dans un article. Dans une déclaration[1] sur l’action de sabotage contre un collaborateur de Cigéo, FERRY CAPITAIN, le « Groupe Informel d’Action Pirate pour Couler le Ferry » commente avec justesse : « L’ANDRA transforme les entreprises locales en fossoyeurs de leur propre territoire et a en plus le culot de vendre cela au public comme une promotion de l’emploi et un soutien à la croissance du territoire. C’est d’un cynisme qui donne la nausée ». Cet aspect tout à fait intéressant du développement territorial ne doit cependant pas nous détourner de ce qui suit.
Outre la création d’une dépendance économique pour les entreprises, les démonstrateurs servent principalement deux objectifs : La réalisation partielle de Cigéo dans sa conception technique et spécifique avant même l’autorisation de construction proprement dite et en contournant le droit nucléaire ; ainsi que de donner à la faisabilité de ce projet totalement irresponsable l’apparence d’une évidence scientifique et un challenge technologique basé sur des données arbitraires sans valeurs.

De cette idée, nous l’avons faite nôtres et considérons notre présent comme un démonstrateur autonome et inattendu, destiné celui-ci, au directeur lui même du projet Cigéo, mais cette fois-ci en matière d’expropriations. Voilà, cher Monsieur Torres, ce que c’est que de craindre pour sa propre existence ! Peut-être que les résultats de cette expérience seront pris en compte dans la suite du processus et vos évaluations « bénéfices risques ».

Sur la question de la lutte armée dans le mouvement antinucléaire.
Comme nous pensons que cette action ne rencontrera pas trop de sympathie, ni à l’extérieur ni à l’intérieur du mouvement et que sa réalisation pourrait même inciter à soupçonner une opération sous « fausse bannière » visant à criminaliser et à diviser la lutte, quelques mots sur le moyen que nous avons utilisé s’impose.
Dans les années 1970, toute une série de groupes armés en France et dans le monde luttaient pour un changement social et politique, avec l’évidence croissante, entre autre, de la catastrophe écologique, mais surtout avec l’émergence d’un mouvement militant de masse contre l’énergie nucléaire. Certains de ces groupes de guérilla ont développés leur rapport à la question écologique dans une idéologie anarchiste, et ont tentés de construire un front supplémentaire par des actions directes pour accompagner ainsi la résistance (en grande partie bourgeoise et privilégier).

Les attentats à l’explosif et les actions armées ont certes toujours été l’exception et n’ont jamais marqués ou transformés le mouvement de manière décisive, mais ils n’étaient pas non plus inhabituels. Ils ont été perçus et discutés, ont suscité la critique, le rejet, mais aussi la solidarité dans certains cas. Ils faisaient également partie du discours du mouvement et de la lutte.
Les envois de cartouches ont toujours été controversés en tant que moyen d’action (même au sein des structures armées). De la « menace en l’air » au « gaspillage de munitions » en passant par « l’escalade inutile de la violence », les critiques sont aussi variées que le message envoyé est clair. Dans le contexte actuel, il faut admettre que l’utilisation d’un tel moyen mérite d’être expliqué. Pour cela, nous n’avons pas besoin de partir de zéro, car même si les pratiques ont radicalement changé depuis quarante ans, l’action armée n’a jamais totalement disparu du répertoire des militant.es antinucléaires anarchistes.
Par exemple, en réaction à la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, un commando « NUCLEO OLGA » de la FAI/FRI a tiré dans les jambes du PDG du groupe nucléaire italien ANSALDO NUCLEAIRE Roberto Adinolfi à Gênes. L’objectif déclaré de l’action était de contribuer à une revitalisation de la lutte antinucléaire sur le sol italien, ainsi que de mettre en évidence le « potentiel des possibilités » de la lutte révolutionnaire en frappant directement des responsables dans leur chaire. Peu de temps après, l’anarchiste Alfredo Cospito a été arrêté pour des faits similaires et condamné à une longue peine d’incarcération. Depuis sa prison, Alfredo Cospito a participé à une discussion sur la lutte contre Cigéo et le nucléaire en général à l’occasion des journées anti-carcérales de Bure en 2020. Dans sa contribution au débat[2], on y lit notamment ceci : « Il est clair pour tout le monde que nous parlons d’une lutte pour la survie ; non seulement de notre espèce, mais de la vie de « notre » planète. La nature cour chaque jour le risque d’être « transformée en monstre ». La science et la technologie nucléaires bouleversent de fond en comble l’ordre chaotique de la nature. Nous n’avons pas beaucoup de temps si nous voulons vraiment changer les choses et inverser ce processus autodestructeur. Nous devons et surtout nous ne pouvons plus fixer de limites à l’action, nous devons surmonter les peurs et les scrupules et avancer rapidement ».
Même si le texte date déjà de quelques années, nous aimerions y revenir. Car l’action, dont la réalisation « militaire » peut être considérée comme un succès, elle nous laisse quelques points d’interrogation lorsque l’on considère l’objectif déclaré. Ainsi, nous ne comprenons absolument pas comment l’homme peut penser qu’une action armée individuelle peut contribuer à renforcer le mouvement dans la situation actuelle. Et comme on pouvait s’y attendre, l’effet souhaité n’a pas du tout été obtenu.
En revanche, l’idée d’illustrer par cette « action punitive » le potentiel des possibilités de notre lutte nous semble plus intéressante. On peut toutefois se demander si c’est un bon motif de tirer sur un être humain uniquement pour illustrer un principe. Il nous manque peut-être ici la dose de nihilisme nécessaire, car les doutes et les scrupules qu’Alfredo Cospito nous conseille de laisser derrière nous, ne semblent pas être les pire sentiments lorsqu’il s’agit d’utiliser la violence armée.

En revanche, nous sommes tout à fait d’accord pour dire que le temps presse et que nous ne devrions exclure aucun moyen de nous opposer à cette technologie ravageuse et autoritaire.
Mais quels sont donc les moyens appropriés pour lutter contre une industrie qui, dans son fonctionnement quotidien normal, au nom de la science et du progrès prend en compte la destruction potentielle de toutes les bases de la vie sur cette planète et dont l’application militaire manifeste comme aucune autre les rapports de force et de violence mondiaux ? Qu’est-ce qui est approprié dans un conflit avec un État policier qui agit avec persécution, répression et aussi avec une violence parfois létale à l’encontre un mouvement écologiste ? Ce n’est donc pas la question de la violence qui se pose, mais seulement celle de la manière dont nous l’abordons. Nous considérons qu’il n’est pas seulement moralement légitime, mais qu’il s’agit même d’un devoir de combattre ce schéma de pensée et ses structures associées par tous les moyens. La question est aussi de savoir quels moyens semblent stratégiquement judicieux dans la situation actuelle.

Il est vrai qu’un mouvement qui vise un changement révolutionnaire est condamné à l’échec s’il ne consulte pas l’ensemble de ses options d’actions, quitte à les rejeter ensuite comme inappropriés. Et c’est là que notre action intervient : de même que nous devons nous garder d’exclure catégoriquement certaines formes de lutte, l’action armée n’est pas un automatisme ou la conséquence logique de l’action militante, dans le sens d’une escalade inévitable de la violence (ou même sa « discipline reine »). Le choix de la « bonne » stratégie de lutte ne connaît pas de réponse universelle. Nous devons sans cesse les réexaminer et les adapter aux réalités changeantes. Exclure la question de la lutte armée équivaut également à un « auto-désarmement » proverbial du mouvement. C’est justement la transformation de plus en plus autoritaire de l’État, ainsi que la prise de pouvoir des partis fascistes qui se prépare dans ce pays, qui pourraient mettre ce thème à l’ordre du jour politique plus rapidement que beaucoup ne peuvent ou veulent l’imaginer actuellement.

Dans un autre passage, Alfredo Cospito écrit que les objectifs de l’action armée ont été partiellement manqués parce que, contrairement à Bure, les gents n’ont pas encore suffisamment saisi le concept de diversité dans la lutte : « Peu de personnes sont conscientes que toutes ces pratiques ont leur propre raison d’être, leur propre but spécifique et ne sont pas nécessairement en contradiction les unes avec les autres. Et dans certaines situations (comme à Bure), lorsqu’elles sont pratiquées sans préjugés, elles se complètent, deviennent réellement efficaces, dévastatrices et désorientent le pouvoir ». Nous ne savons pas sur quelles sources le compagnon s’est appuyé pour faire son analyse de la lutte à Bure ; certaines brochures insurrectionnelles parues durant l’occupation de la forêt (2016-2018) suggèrent en effet cette conclusion. De notre point de vu, la « diversité des tactiques » si souvent évoquée n’a jamais été qu’un idéal, même à Bure, et n’a jamais fait l’objet d’un consensus au sein du mouvement, ni même été exempt de critiques et de discussions. Certes, la culture quotidienne vécue pendant l’occupation du bois Lejuc était déjà très proche de cet idéal, mais nous sommes certain.nes qu’une action armée sortie du cadre consensuel d’acceptation durant cette période, ou à n’importe quel moment du mouvement antinucléaire actuel, apporterait toujours sa dose de division et de dissociation. Il est même probable que les réactions à celle-ci le prouvent à nouveau.

Cependant, notre action ne vise pas explicitement à toucher le cœur des personnes ou à renforcer le mouvement ; d’autres actions sont certainement plus appropriées pour cela. Ce que nous voulons, c’est apporter une contribution au débat interne sur les moyens et les stratégies de notre lutte. Nous sommes tout à fait conscient.es qu’il y aura des critiques et nous les voulons tant qu’elles restent solidairement constructives. Un autre objectif, celui-ci externe, est d’accroître la pression politique sur les principaux responsables et les acteurs de la filière nucléaire dans son ensemble. De leur faire comprendre que leur responsabilité ne s’arrête pas à la fin de leur journée de travail et que leurs actions ont des conséquences j’usque dans leur vie privée.
Si nous avons décidé de ne pas envoyer cette cartouche de manière conventionnelle, c’est à dire au travers du canon d’une arme à feu, ce n’est ni par manque de détermination, ni par manque de moyens techniques, ni par manque de capacité à traquer les responsables politiques et économiques dans leurs environnements personnels. Nous démontrons plutôt le fait que nous avons délibérément choisi de ne pas agir ainsi à l’heure actuelle.
Même si le ministère public et peut-être une partie du mouvement pourraient l’interpréter différemment, il s’agit donc plus d’une contribution à un débat militant que d’une menace de mort au sens propre du terme.
Comme les chances de succès d’un projet armé se calculent logiquement entre autres, en fonction de sa puissance de feu, nous pouvons assurer que nous aurions mieux à faire avec nos munitions si nous envisagions un tel projet dans un avenir proche. Bien entendu, la mobilité et la collecte d’informations font également partie de ce calcul.
Ceci dit, nous ne pouvons pas exclure qu’a l’avenir, d’autres groupes parviennent à des objectifs différentes des nôtres dans leurs discussions ; ainsi, nous aimerions encore, soulager nos compagnon.nes informelles d’un peu de travail de recherche a l’adresse mentionnée. Ci-joint quelques prises de vues du domaine.

Pas de répit pour les responsables du désastre écologique et nucléaire !
Solidarité révolutionnaire au compagnon Alfredo Cospito et tous.tes les prisonnier.ères anarchistes du monde entier !

Groupes autonomes contre le nucléaire.
Commando Fernando Pereira*

 

* Militant antinucléaire et journaliste, assassiné en 1985 par les services secrets français, lors d’un attentat à l’explosif contre le navire de Greenpeace « Rainbow Warrior », en mission contre les essais nucléaires sur l’atoll de Mururoa.

Notes d’Attaque :
[1] on pourra la lire ici.
[2] Et celle-ci ici.

 

[auf Deutsch]

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Ukraine : Il y a des valeurs que nous plaçons au-dessus des États https://attaque.noblogs.org/post/2025/02/09/ukraine-il-y-a-des-valeurs-que-nous-placons-au-dessus-des-etats/ Sun, 09 Feb 2025 17:57:54 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=58292 Continuer la lecture ]]> Good night imperial pride / mardi 14 janvier 2025

Un anarchiste qui se bat pour l’Ukraine : « Il y a des valeurs que nous plaçons au-dessus des États »

Depuis le premier jour de l’invasion à grande échelle, l’anarchiste D. a pris part à la résistance armée ukrainienne contre la Russie. Il a rejoint le peloton anti-autoritaire, en tant que volontaire, et ensuite il a servi comme secouriste. En 2023, quand les drones à pilotage en immersion sont apparus, D. a reconnu leur potentiel, il a suivi une formation d’opérateur et a continué à se battre en tant que pilote de drones de combat.
Nous avons parlé avec lui de la situation au front, des tactiques offensives des Russes et des perspectives du mouvement anarchiste contemporain.

 

Quelle est la situation sur la ligne du front, à l’heure actuelle ?

La Russie avance dans le Donbass. Ils ont récemment pris Kourakhove, l’une des villes clefs pour la défense ukrainienne. En même temps, il y a une une bataille pour Pokrovsk, qui est également un point clef pour la défense.

L’Ukraine se replie partout dans le Donbass, à cause du manque d’infanterie. Il y a plusieurs raisons à cela. La partie la plus motivée de l’armée ukrainienne est déjà fatiguée, beaucoup sont mort.es, et toute la société ne se joint pas au combat. Il nous manquent beaucoup de ressources.

Nous avons aussi pu sentir l’impact du manque d’assistance militaire occidentale, au moment de la contre-offensive dans la région de Zaporijjiaa. À cause de son retard, la contre-offensive a commencé plus tard, ce qui, entre autres, a conduit à l’épuisement des brigades et à des lourdes pertes et, par conséquent, à un manque de personnel de qualité.

Pour l’essentiel, la retraite est ordonnée, nous avons le temps d’occuper de nouvelles lignes défensives. Les drones jouent un rôle énorme, du coup arriver sur des positions, à l’heure actuelle, est beaucoup plus problématique et dangereux qu’en 2022 ou même qu’en 2023. La zone grise (le secteur entre les premières lignes ukrainiennes et russes) est devenue beaucoup plus large.

Les occupants mènent principalement des assaut avec l’infanterie. Par petits groupes, ils atteignent des casemates, des fortifications, des villages et ils se retranchent dans des caves. Sur le chemin, ils sont partiellement détruits, mais ils attendent des renforts sur leurs positions, pour avancer encore. C’est une de leurs tactiques principales, quand ils font face à une forte résistance. Maintenant que le rythme de leur offensive a augmenté, ils ont aussi commencé à employer des assauts motorisées, ce qui était moins le cas en 2023.

L’Ukraine ne peut pas mettre fin à la guerre maintenant, parce que les Russes avancent rapidement et ils ne veulent pas s’arrêter. Au contraire, ils essayent d’imposer des conditions plus sévères à l’Ukraine. En décembre 2024, ils ont eu le nombre de pertes le plus élevé de toute la guerre, ce qui indique leur intention d’avancer, pas d’arrêter, sans tenir compte des pertes.

 

Que fais-tu sur la ligne du front ? Que s’est-il passé dans ta vie et dans ton unité au cours de la dernière année ?

Je suis directement impliqué dans les opérations de combat, au cours de la dernière année j’ai piloté beaucoup de drones de combat. Je suis aussi impliqué dans des processus organisationnels. Je crois qu’il est important de développer des compétences en direction, c’est l’un des maillons faibles de l’armée ukrainienne, qui ne fait que commencer à s’éloigner des bases autoritaires soviétiques post-communistes. Les personnes qui se sont battues dès le début ont pris beaucoup de responsabilités et n’ont pas beaucoup avancé verticalement, plutôt horizontalement : elles ont pris de plus en plus de responsabilités, ont été épuisées ou sont mortes. Malheureusement, cette ressource est maintenant perdue et à la place de personnes motivées et expérimentées venant de l’infanterie, la direction des batailles au quartier général est souvent prise en charge par des opportunistes. L’Ukraine est en train de mettre plus de personnes ayant de l’expérience de combat dans des postes de direction, mais il est un peu tard.

Cela aurait dû être fait dès le tout début, les personnes qui ont combattu pendant un an et demi auraient dû être transférées au quartier général, à la direction, pour évincer la nomenklatura soviétique, les bureaucrates et les autres qui veulent laisser passer la guerre en restant assis dans un endroit confortable.

La question de l’organisation rationnelle des processus, de la gestion des crises, de la gestion sous contrainte de ressources – ce sont toutes des questions cruciales à la fois pour le combat en guerre et pour la croissance du mouvement anarchiste. Dans notre unité, les processus sont organisés de la manière la plus démocratique possible. C’est-à-dire que nous n’avons pas une gestion vraiment verticale et que nous comptons plus sur la médiation que sur l’imposition.

Notre personnel est principalement composé de volontaires et nous avons beaucoup contribué à rendre la victoire plus proche.

 

Quelle est ta motivation principale pour combattre ?

Ma motivation principale est que je vis ici. Je vois ce qui se passe, je sais ce que la Russie a fait dans les territoires occupés, comment ils massacrent tou.tes celles/ceux qui ne sont pas d’accord. Ce régime autoritaire doit être arrêté.

Dans une perspective historique, tout ce que nous faisons maintenant est un grand investissement, qui sera utile dans la lutte future contre la Russie. Même si le conflit est gelé, les progrès réalisés par l’Ukraine sont inestimables pour la future résistance des sociétés démocratiques. Quand il s’agit d’un conflit ouvert, toutes les motivations et les convictions se cristallisent.

En plus, je veux venger mes ami.es du mouvement qui ont été tué.es ou fait.es prisonnier.es par des régimes autoritaires, qui subissent l’emprisonnement pour leur résistance. Les ami.es, si vous lisez ceci, je suis désolé d’avoir arrêté de vous écrire. Je suis toujours avec vous dans mes pensées et dans mes actions.

 

Est-ce que tu considères qu’il est contradictoire pour toi, en tant qu’anarchiste, de combattre dans l’armée ukrainienne ?

Pour ma part, je n’y vois aucune contradiction. Oui, dans toute armée il y a une certaine structure de coercition, mais dans l’armée ukrainienne moins qu’ailleurs. Initiative, motivation, autodiscipline : telles sont les valeurs des personnes qui restent fidèles à l’anarchisme sur le long terme et ces mêmes valeurs sont très précieuses et pertinentes dans les opérations de combat. C’est ce dont nous avons besoin maintenant.

Je connais beaucoup de cas où des anarchistes, ici, avec peu d’efforts, ont créé autour d’elles/eux des structures organisées et efficaces sur lesquelles repose toute la défense. En considérant qu’il s’agit d’une lutte vraiment existentielle, d’une lutte pour la survie, pour des choses fondamentales, alors, pour un anarchiste, combattre pour l’Ukraine est une nécessité. C’est en soi la chose juste et éthique à faire.

C’est comme se demander si les anarchistes auraient dû participer à la résistance française. Parce que c’était probablement pour l’État français, n’est-ce pas ? Il y a des valeurs que nous plaçons au-dessus des États, au-dessus du capital, au-dessus des processus superficiels. Tels sont les types de luttes et de significations auxquelles les anarchistes sont habituellement très sensibles. Il est donc difficile d’imaginer un anarchiste, en Ukraine, qui ne s’impliquerait pas dans cette lutte, directement ou dans un rôle de soutien.

 

À ton avis, quels changements politiques le mouvement anarchiste d’aujourd’hui peut-il atteindre ? Où devrions-nous concentrer nos ressources politiques ?

Je suis en dehors des processus globaux, mon travail de combat me prend 24h/24 et 7j/7. Mais je peux dire avec certitude qu’il vaut la peine d’organiser des structures anarchistes, de soutenir les anarchistes dans l’armée ukrainienne et de concentrer l’attention des anarchistes, en Europe, sur les menaces à venir.

Elles/ils devraient réfléchir aux domaines dans lesquels ils/elles vont affronter des partis comme l’AfD allemande, le Rassemblement national en France ou Vox en Espagne, c’est-à-dire toutes les forces de droite et populistes qui utilisent l’argent russe pour changer l’opinion politique majoritaire, pour prendre le pouvoir et les structures de l’État, alors que la gauche est sur la touche.

Je pense que ce conflit s’intensifiera et que les personnes de gauche et les anarchistes, surtout en Europe, doivent s’impliquer dans l’agenda actuel. Peut-être que ce sera un choc désagréable avec la réalité, peut-être que certaines visions idéalistes seront perdues, mais, dans une lutte active, toutes les convictions sont mises à l’épreuve. Aujourd’hui, alors que le discours politique se déplace si fortement vers la droite, si nous ne nous préparons pas pour l’avenir, je ne sais pas ce que nous pouvons espérer.

 

Penses-tu qu’une communauté anarchiste ou anti-autoritaire internationale pourrait trouver un terrain d’entente avec nous et dépasser les contradictions ?

Les militant.es européen.nes devraient penser à ce qui se passera dans 10-15 ans et construire leurs stratégies à partir de là, parce que, pour l’instant, la société en Europe s’est montrée immature. Quand nous parlons de la société ukrainienne, nous critiquons les personnes qui ne se sont pas impliquées dans le conflit, mais cette critique est plutôt tempérée. Pendant ce temps, en Europe, le choix politique à l’ordre du jour est celui d’ignorer cette guerre.

Les anarchistes qui veulent combattre leurs États en Europe devraient prendre en considération deux choses. Tout d’abord, combattre la flotte fantôme de pétroliers russes, qui aide la Russie et les capitalistes à commercer du pétrole pour contourner les sanctions. Les énormes profits du commerce maritime de produits pétroliers sont canalisés par la Russie dans la guerre. Ici, je voudrais faire un appel en particulier aux anarchistes en Grèce, qui ne montrent aucune initiative dans la lutte contre la flotte commerciale grecque, qui sert les intérêts pétroliers russes et fait des profits gigantesques grâce à cet argent ensanglanté.

Deuxièmement, les anarchistes devraient rechercher qui, à côté d’elles/eux, appuie l’agenda russe : habituellement ce sont des mouvements d’extrême droite et anti-migrant.es, mais parfois les services secrets russes se font passer aussi pour des partis et des médias de gauche. L’État de droit européen est en train de se révéler impuissant à combattre l’influence russe qui le mine. Les anarchistes devraient utiliser toutes les tactiques possibles pour contrer cela. Selon le New York Times, entre 2014 et 2022, la Russie a investi au moins 300 millions de dollars dans des partis politiques européens. Nous pouvons déjà voir les fruits de ces investissements dans la montée de partis d’extrême droite fidèles à la Russie en Allemagne, en Hongrie, en Italie, en Slovaquie et en Autriche.

 

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Considérations sur la liberté https://attaque.noblogs.org/post/2025/01/28/considerations-sur-la-liberte/ Tue, 28 Jan 2025 17:23:56 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=58132 Continuer la lecture ]]> Contra Info / mardi 24 décembre 2024

Considérations sur la liberté. Un texte du compagnon anarchiste Francisco Solar

La liberté est sans doute un principe fondamental dans les différents discours et tendances anarchistes. Elle constitue un axe d’articulation à partir duquel s’élaborent des propositions, des projets et des pratiques, en partant du principe que l’existence d’un pouvoir centralisé détermine les différentes oppressions qui affectent les communautés et les individus. C’est l’État, ou toute autre expression du pouvoir, qui en fin de compte engendre et renforce ce système d’exploitation et toutes ses conséquences. Les tentacules, les effets et les manifestations de celui-ci – de plus en plus imperceptibles – vont dans de multiples directions et englobent pratiquement tous les aspects de la vie des gens.

En entendant la liberté comme un processus permanent d’appropriation graduelle de nos vies, d’où l’on essaie d’éliminer toutes les vestiges de l’autorité qui prétend nous contraindre, ainsi que ceux qui se trouvent dans nos propres comportements, la liberté ne constitue pas un point d’arrivée auquel nous devrions aspirer. Il est donc très probable que la liberté comme entité établie, comme point culminant d’un chemin, n’existe pas, peut-être qu’elle n’est qu’une rêverie, c’est pourquoi je crois que notre regard ne doit pas être fixé là-dessus, mais sur le processus de lutte contenu dans ce concept. Comme l’a bien dit Don Quichotte : « le chemin est plus importante que l’auberge ». Ce sont la construction de relations qui essayent d’être libres et la destruction de toute expression d’autorité qui devraient être au centre de nos préoccupations et de notre travail, car c’est par la pratique quotidienne et son approfondissement que nous arrachons des moments de liberté. Cela ne signifie pas que la décision de s’engager dans ce chemin fait de nous des êtres libres ou que nous avons atteint la liberté tant désirée, cela représente seulement une option de lutte dans la recherche de se débarrasser de l’autorité. Par conséquent, nous ne sommes pas libres et nous ne savons pas si un jour nous le serons, chose à laquelle nous ne prêtons certainement pas d’attention.

À ce point, il est pertinent de faire rapidement référence à la distinction que l’irrévérencieux Albert Libertad a fait dans son article « La liberté », de 1907, entre les termes « anarchiste » et « libertaire ». Le premier « ne fait pas de la liberté la causalité mais plutôt la finalité de l’évolution de son individu. Il ne dit pas, même lorsqu’il s’agit du moindre de ses gestes : « Je suis libre », mais : « Je veux être libre » ». Alors que le libertaire entend la liberté comme « le commencement et la fin de toutes choses […] se déclarer libre de ses mouvements alors que le déterminisme héréditaire, atavique et ambiant vous fait esclave ».

Pour l’anarchiste, il est claire qu’il est indispensable de lutter pour la liberté, ce qui constitue un affrontement quotidien avec l’autorité. Au contraire, le/la libertaire se sent et se croit libre et pense qu’elle/il doit défendre cette liberté conquise. Il/elle ne voit pas ou ne veut pas voir les multiples oppressions auxquelles elle/il est soumis.e, dérivées en grande partie du Pouvoir.

Cette description qu’Albert Libertad fait des libertaires, nous pouvons la voir aujourd’hui, par exemple, dans les espaces qui se définissent eux-mêmes comme « safes », dans cette idée de construire des « bulles de liberté » qui seraient libres de toute forme d’autorité. Ces espaces, selon leurs défenseur.euses, seraient exempts des multiples nocivités de l’« extérieur », en concentrant une grande partie de leurs efforts à éviter – prétendument et naïvement – l’intrusion de « comportements néfastes » dans leurs dynamiques internes.

Concevoir la liberté de telle manière, en plus d’être une illusion, implique un risque pour toute position conflictuelle, dans la mesure où cela pense et propose l’existence d’expériences libres dans le cadre de la domination la plus complète et la plus absolue.

LES RISQUES D’UNE ILLUSION

Le Pouvoir, sous ses différentes formes, est présent dans pratiquement tous nos comportements, de sorte que, aujourd’hui, nous le reproduisons, consciemment ou inconsciemment ; cela est indéniable. Pour celles/ceux qui font le pari d’une vie sans entraves, cela représente évidemment une contradiction que nous devons avoir claire et toujours présente à l’esprit. Cela implique, entre autres, de nous remettre en question en permanence, ce qui constitue une partie fondamentale de notre lutte contre l’autorité, sur ce chemin interminable que nous faisons, au niveau individuel et collectif. Néanmoins, l’illusion de se penser « libres », étranger.es à l’oppression, s’est installée comme un argument puissant pour justifier des comportements qui sans doute nous affaiblissent et nous privent, de manière plus ou moins importante, de sérieux.

Une pratique qui a caractérisé les anarchistes tout au long de l’histoire est l’engagement inflexible à la parole donnée, ce qui est reconnu et estimé par toutes les tendances révolutionnaires et même par nos ennemis. Cette caractéristique nous a imprimé une éthique particulière : faire ce que l’on dit, essayer par tous les moyens d’être cohérent.es avec nos propositions. N’ayant pas, et étant contraires à, des statuts rigides qui fixent des normes de comportement, la parole [donnée] est ce qui nous donne une identité et nous fortifie, qui nous donne de la continuité et de la crédibilité. Pourtant, ce riche héritage est effacé d’un trait de plume, avec l’argument surprenant du « respect de la liberté individuelle ».

Les engagements pris seraient souvent un obstacle au développement de la prétendue liberté individuelle, parce que l’on part du principe que les priorités absolues sont l’intérêt et le désir personnels. Ce qui attire l’attention est que ces engagements ne sont pas le fruit d’une obligation, au contraire, ils sont le résultat de la volonté et de l’initiative personnelles. Par conséquent, cette manière de comprendre la liberté individuelle nous amène à nous demander : quelle solidité peuvent avoir nos projets collectifs ? Quel sérieux peut avoir la parole que nous donnons, si elle est soumise aux changements de notre état d’esprit et de nos émotions ?

« J’ai la liberté de faire ce que je juge utile, y compris, le moment venu, de manquer aux engagements pris ». Tel est l’argument qui se trouve derrière cette conception néfaste de la liberté individuelle, qui n’est rien d’autre que la recherche d’une justification enfantine de l’irresponsabilité. Cela rend non seulement irréalisable toute initiative commune, car laisse s’installer la méfiance, mais jette aussi par dessus bord cette cohérence qui est le résultat du travail historique des compas qui nous ont précédé.es et qui est estimée comme faisant partie de notre arsenal théorique-pratique, qui nous distingue des autres tendances révolutionnaires.

De la même manière que certains espaces se pensent sûrs et étrangers à toute forme d’autoritarisme et d’exploitation, l’individu qui se croit libre considère qu’il a conquis quelque chose et qu’il doit en prendre soin, il voit donc dans la lutte quelque chose de non nécessaire, qui manque de sens. L’inaction va alors de pair avec cette façon de comprendre la liberté, encourageant ainsi une coexistence pacifique avec l’oppression. Ainsi, l’affrontement contre le pouvoir est nié et même critiqué, parce qu’il n’aurait pas de raison d’être ; en plus, il est souvent vu comme une menace qui peut nuire à la liberté acquise.

Un autre risque de cette illusion libertaire concerne l’adoption de comportements qui se trouvent à l’opposé des nôtres. Avec l’excuse de la « liberté individuelle », à des nombreuses reprises on a fait des choix qui, historiquement, ont été contraires aux pratiques anarchistes. Je pense aux « compas » qui ont décidé d’aller voter pour la social-démocratie, face à la crainte d’une montée du fascisme, ou aussi à ceux/celles qui, se voyant frappé.es par la répression, ont collaboré avec la police et dénoncé des compas.

L’utilisation de cet argument, dans une manière néfaste, intéressée et opportuniste de comprendre la liberté, est arrivée jusqu’à ces extrêmes.

LA LIBERTÉ COMME MOTEUR DE L’AFFRONTEMENT

Albert Libertad a raison de souligner que « [l]’homme n’est pas libre de faire ou de ne pas faire, de par sa seule volonté. Il apprend à faire ou à ne pas faire quand il a exercé son jugement, éclairé son ignorance ou détruit les obstacles qui le gênaient ».

En partant de cette base, la liberté n’est pas quelque chose d’acquis, mais, comme on l’a dit, un chemin qui se réalise à la fois individuellement et collectivement, dans un processus de remise en question permanente, qui vise à éliminer toute forme d’autorité. Et ce chemin signifie affrontement, il signifie lutte contre toute passivité et inaction. Comprendre que l’on n’est pas libre, que l’on vit sous le poids de plusieurs oppressions, constitue pour un.e anarchiste une invitation à la rébellion, pour briser chacune de ces chaînes. Cela représente aussi un effort pour identifier nos contradictions et essayer de les surmonter, en comprenant que nous sommes déterminé.es par un cadre de domination qu’il est indispensable de détruire. Bien qu’il soit clair que nous sommes soumis.es à de multiples aspects de l’autorité, cela ne nous empêche pas d’essayer d’avoir des relations éloignées de, et contraires à, toute forme de contrainte. La lutte pour éliminer l’autorité de nos relations et comportements est ici et maintenant, tout comme l’affrontement contre le Pouvoir. Et c’est à partir de là que nous optons pour l’informalité pour nous organiser, dans et pour l’affrontement, dans la mesure où la flexibilité et le dynamisme qui constituent l’informalité rendent impossible la prédominance et la coercition.

« Luttons pour être libres », c’est la base de la proposition qui place la liberté comme moteur de la lutte, qui a poussé les anarchistes à se lancer dans le combat avec toutes leurs forces et qui est d’actualité, aujourd’hui plus que jamais.

Pour une constellation d’individualités et de groupes d’affinité orientés vers le combat !

 

Francisco Solar
Prison La Gonzalina – Rancagua
Décembre 2024

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Sur l’organisation des anarchistes en Ukraine https://attaque.noblogs.org/post/2025/01/25/sur-lorganisation-des-anarchistes-en-ukraine/ Sat, 25 Jan 2025 17:21:08 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57950 Continuer la lecture ]]> Takku / mardi 7 janvier 2025

Sur l’organisation des anarchistes en Ukraine : le point de vue d’une membre d’un collectif d’action locale

(Cet entretien a été publié à l’origine dans le numéro 61 de la revue en langue finnoise Kapinatyöläinen. La traduction anglaise a été faite après, pour le site web Takku)

Dans cet article, une compagnonne qui réside à Kiev parle de l’état actuel de l’activité anarchiste en Ukraine et de ses perspectives futures. Elle souligne aussi ce qui peut être appris en Finlande de l’expérience ukrainienne. L’entretien a été mené à l’oral et, dans ce texte, nous essayons de présenter la narration de la compagnonne telle qu’elle était.

Tout d’abord, je vais vous parler de mon parcours et de moi-même. Je suis Ksusha, une anarchiste d’Ukraine. Je vis actuellement à Kiev et je suis engagée dans les Solidarity Collectives. Des idées proches de l’anarchisme ont commencé à m’intéresser pendant le mouvement de Maïdan, de 2013 et 2014, à Kharkiv, où je suis née et où je vivais à l’époque. Dans la période après Maïdan, lorsque la Russie a attaqué les régions de Louhansk et Donetsk et que la première vague de réfugié.es de ces zones a commencé, les anarchistes de Kharkiv ont commencé à gérer un squat accueillant une partie des réfugié.es. L’objectif était de les aider à se remettre sur pieds et de leur offrir tout de suite un endroit où rester, pour le début. Un.e de mes ami.es, qui était membre d’un collectif anarchiste, m’a invitée à participer à la rénovation d’un bâtiment occupé. J’ai rejoint ainsi des activités anarchistes. À partir de là, j’ai constamment participé à des projets anarchistes, j’ai été impliquée dans différentes actions, par exemple des manifestations contre l’État policier. J’ai aussi rejoint un groupe éco-anarchiste qui travaillait contre des projets de constructions et contre la déforestation, qui a agi pour arrêter la production de fourrures et organisé des marchés libres.

Six ans sont passés comme ça. Ensuite, j’ai déménagé à Kiev et mon activité anarchiste s’est effacée, parce que je n’arrivais pas à trouver un collectif qui me convienne. Quand la guerre à grande échelle a commencé, en 2022, je n’avais toujours pas de liens actifs avec des anarchistes locaux.les. Ce n’est qu’un mois après, environs, que j’ai pris contact avec un pote, par le biais duquel j’ai rejoint la plateforme organisée par des anarchistes, qui à l’époque s’appelait encore Operation Solidarity. Il s’agissait d’une plate-forme d’action civile, dont l’objectif était de soutenir les compas qui étaient parti.es en première ligne. Les personnes soutenues venaient, pour faire simple, de la gauche anti-autoritaire et le spectre était assez large. Nous soutenions des socialistes, des anarchistes, des punks, des gens du milieu hardcore, des antifascistes, des féministes – toute personne assimilée à une quelque vision progressiste de gauche. Cependant, par la suite Operation Solidarity s’est dissout et la plupart des militant.es se sont réorganisé.es entre eux/elles, en formant les Solidarity Collectives.

Je vais maintenant vous parler un peu plus du groupe Solidarity Collectives et de ses activités. Solidarity Collectives est principalement composé d’anarchistes. Son activité se subdivise en trois axes principales. L’axe militaire se concentre sur l’assistance en équipement pour les anti-autoritaires qui sont actuellement au front. Nous fournissons à ces compas des vêtements, du matériel de premiers soins tactiques, de la technologie, comme des talkies-walkies et des appareils de vision nocturne, ainsi que des tablettes, des ordinateurs portables, des voitures et même des drones chers – en d’autres termes, tout ce qui est nécessaire maintenant pour des soldat.es, mais que l’armée ne peut pas fournir. L’armée a encore des carences importantes dans la prise en charge des soldat.es et une très grande partie de l’équipement de base dont ils/elles ont besoin vient de bénévoles civil.es. Des gens qui soutiennent leurs ami.es, parent.es, connaissances et collègues qui sont en guerre ont formé un large réseau d’entraide, dont fait aussi partie Solidarity Collectives, mais avec la différence que nous soutenons exclusivement des anti-autoritaires. En ce moment, nous soutenons 80 à 100 personnes. Parmi elles, il y a des anarchistes, des antifascistes, des punks, des éco-anarchistes, des féministes, des squatters, des personnes LGBT+ et des militant.es syndicaux.ales. De cette façon, le nombre de compas à soutenir a augmenté.

La deuxième axe d’activité des Solidarity Collectives est l’aide humanitaire. Nous soutenons des personnes qui souffrent des conséquences directes de la guerre : qui ont perdu leurs maisons ou qui ne reçoivent pas d’aide de la part de l’État pour leurs besoins de base, comme les médicaments ou les équipements techniques dont elles ont besoin. Nous participons à des projets de réparation de maisons, par exemple dans la région de Kherson, où les inondations ont provoqué d’énormes dégâts, après la destruction, par les forces russes, du barrage de Kahovka. Nous aidons des écoles dans les zones de guerre, entre autres en fournissant des ordinateurs portables pour l’enseignement. Nous visitons chaque mois les zones proches du front, pour aider les habitant.es, d’une manière ou d’une autre.

Le troisième axe d’activité est le travail des médias. L’objectif de notre groupe des médias est de rendre visibles les activités des anti-autoritaires dans la guerre. Plutôt qu’être marginalisé.es, nous voulons faire partie de la société, communiquer nos activités à la société, être en contact avec nos compas en Occident et expliquer nos activités.

Solidarity Collectives n’est pas une unité centralisée. Pour nous, il a toujours été important de fonctionner en réseau. Nous travaillons avec une grande variété de personnes. Certaines ont des capacités politiques, prévoient de créer une organisation ou un projet, d’autres ont des projets politiques en cours. D’autres ont été actives par le passé, par exemple en organisant des manifestations et en ouvrant des centres sociaux, mais ont décidé, dans cette situation de guerre, de se concentrer uniquement sur leurs tâches immédiates. Nous ne nous limitons donc pas à soutenir seulement les compas politiquement actif.ves, qui sont actuellement en train de construire quelque chose de social. Ce qui est important pour nous, c’est l’action décentralisée, le soutien à des projets politiques et une saine volonté d’aider, mais nous n’excluons pas celles/ceux qui ne sont pas actif.ves politiquement à l’heure actuelle ou qui ne planifient pas de l’être à l’avenir. Nous avons reçu des critiques pour cela, mais notre priorité initiale était d’aider nos compas à survivre à cette guerre. Leurs perspectives actuelles d’activité sociale sont quelque chose de secondaire.

Solidarity Collectives s’efforce d’avoir un impact social, en coopérant avec des syndicats de travailleur.euses. Nous insistons sur ce point parce que le syndicalisme n’est pas très populaire, de ces jours. Avec les réformes néolibérales en Ukraine, toute leur activité risque d’être supprimée, mais nous essayons de soutenir les projets restants et leurs participant.es. Nous n’avons pas assez de ressources pour d’autres types d’activités sociales-politiques concrètes. Cependant, toutes nos actions peuvent être considérées comme politiques. Lorsque nous soutenons les militant.es syndicaux.les, ils/elles peuvent influencer les droits des travailleur.ses et perturber les réformes néolibérales qui sont aujourd’hui si populaires en Ukraine. Mais l’entraide avec les compas au front et le soutien aux communautés locales sont également politiques.

Je vais maintenant essayer de répondre à votre question sur l’organisation des anarchistes dans l’armée ukrainienne. Au début de la guerre à grande échelle, certains compagnons se sont efforcés de mettre en place une organisation centralisée, qui aurait réuni tous les combattant.es anti-autoritaires d’Ukraine en une seule escouade, ou peloton ou compagnie – peut importe la taille. Des rêves à ce sujet existent encore. Au moins un compagnon travaille toujours activement à la réalisation de ce rêve et d’autres anarchistes espèrent aussi qu’il se réalise. Cependant, après avoir parlé avec plusieurs compas soldat.es, je suis arrivée à l’opinion qu’il est beaucoup plus viable d’avoir une centaine de compas réparti.es sur une ligne de front d’un millier de kilomètres. Ils/elles ont commencé de petits projets dans différentes unités et sèment les graines de méthodes de coopération anti-autoritaires dans leurs propres endroits. Premièrement, de cette façon c’est beaucoup plus sûr. Si un groupe anarchiste d’une cinquantaine de personnes est envoyé à l’endroit le plus chaud de la bataille, il est fort possible que tout le groupe soit détruit. Dans tous les cas, l’unité des compas ferait partie de l’armée ukrainienne, car des unités indépendantes ne peuvent pas exister dans une telle guerre, où nous nous défendons d’une attaque à grande échelle. Il ne s’agit pas d’une guerre de partisans. Vous ne pouvez pas être une force armée, dans cette guerre, sans être sous le contrôle de l’armée ukrainienne.

Bien sûr, je ne suis pas contre une unité antiautoritaire par principe. Cela semble merveilleux. Mais quand elle a été organisée, dans les premiers mois de l’offensive à grande échelle, la plupart des anti-autoritaires et des anarchistes n’avaient vécu que dans la vie civile et nous n’avions aucune expérience militaire. Presque aucun des fondateurs de l’unité anti-autoritaire n’avait d’expérience en matière d’interaction avec l’armée ukrainienne ou d’organisation d’unités militaires et d’opérations militaires. Il n’y avait aucune relation avec aucune structure. Dans l’ensemble, nous avions en main les mauvaises cartes. Lorsque la guerre a commencé, nous n’étions pas prêt.es. L’unité anti-autoritaire a pu être mise en place grâce à un commandant connu, Yuri Samoylenko. https://avtonom.org/en/news/anti-fascist-yuri-samoylenko-died-battle-kharkiv-region Il avait des liens avec les Forces de défense territoriale, un corps de volontaires des Forces armées de l’Ukrainie. Samoylenko a réussi à organiser une sorte de sous-unité au sein de ce corps. Cependant, à cause de l’attitude de la direction de l’armée, le groupe est resté bloqué. Il ne pouvait pas développer ses compétences ni participer aux batailles, même si la majorité de ses membres le voulait. C’est pourquoi les gens ont commencé à se disperser dans différentes unités.

Maintenant que deux ans et demi sont passés depuis le début de l’attaque à grande échelle, nous avons environ trois projets prometteurs. Je ne vais pas décrire plus en détail où et comment ils sont composés. Les compas anti-autoritaires sont installé.es dans leurs propres unités. Ils/elles ont des gens à différents niveaux de l’armée, des liens, une compréhension des opérations de guerre et de la façon de travailler avec les gens dans l’armée. Elles/ils se ont acquis une connaissance sur ce qui peut être développé et ce qui peut être dangereux. Dans l’ensemble, on a acquis une combinaison de connaissance et d’expérience. Les projets se développent peu à peu et certains d’entre eux seront rejoints par d’autres anti-autoritaires, aussi de l’étranger. Ces projets n’ont pas l’ampleur que les fondateurs de l’unité anti-autoritaire visaient, mais ils sont viables en temps de guerre. Ce type d’organisation progresse lentement mais sûrement. Je pense que la pratique est plus importante qu’un plan politique grand et beau. De petits projets au sein de l’armée sont possibles pour nous et nous pouvons les développer avec les ressources dont nous disposons.

En ce qui concerne les nuances des formations militaires anarchistes en Ukraine, il faut tenir compte du fait qu’au siècle dernier l’Union soviétique a détruit toute la culture politique anarchiste par la répression, la terreur et la faim. De plus, dans l’Ukraine d’aujourd’hui, le mot « gauchiste » est diabolisé. Gauche, rouge, communiste – dans l’esprit des gens, tout est associé au communisme soviétique. Du coup, notre mouvement anarchiste est assez jeune si comparé, disons, au mouvement anarchiste espagnol ou au mouvement de libération du Kurdistan. L’activité anarchiste, ici, est liée au mouvement de la gauche libertaire, qui n’a que 20 ou 30 ans environ. Il a fallu tout recommencer de zéro et il n’était pas possible de s’appuyer sur aucun expérience, sur aucune institution qui auraient été en activité déjà depuis longtemps. Quand nous commençons des projets, dans l’armée ou dans la société civile, nous faisons face à la diabolisation de nos idées. Il y a une méfiance à notre égard. « Les gauchistes, c’est-à-dire les communistes. Les communistes, c’est-à-dire l’Union soviétique. » Et l’Union soviétique est un grand traumatisme. C’est une belle réussite que, malgré ces obstacles, nous ayons aujourd’hui une centaine de personnes dans l’armée. Ce n’est pas beaucoup, mais elles y créent et y développent des projets. Bien sûr, ces projets sont encore beaucoup plus jeunes que le mouvement lui-même, mais j’ai confiance en leur potentiel, parce qu’ils ont rapidement gagné en force. En deux ans, les perspectives de quelques groupes sont devenues prometteuses.

Je vais parler un peu de ce que nous avons appris de la période avant la guerre. Ces expériences ont peut-être des similitudes avec les situations dans des pays qui partagent une frontière avec la Russie ou la Biélorussie, comme la Finlande, les pays baltes et la Pologne. Avant le début de la guerre à grande échelle, la société ne s’attendait pas du tout que nous puissions être attaqué.es avec une telle force. Personne ne pouvait imaginer quelque chose d’aussi grand et sanglant que l’attaque qui a commencé en 2022. À mon avis, le mouvement de gauche était alors divisé en deux camps. L’un prévoyait une sorte d’escalade militaire, mais pas une guerre à grande échelle. On pensait que la guerre dans la région de Louhansk et au Donbass pouvait s’étendre. Cependant, je pense que personne ne s’attendait à des missiles, des destructions d’infrastructures et des attaques de toutes les directions. Ceux/celles qui s’attendaient à un certain degré d’escalade s’entraînaient pour acquérir des compétences tactiques et étaient de l’avis que la société devait investir dans sa préparation à la guerre et que les gens devaient se préparer en acquérant des compétences militaires et de premiers secours.

L’autre camp, par contre, ne considérait pas l’escalade comme probable et avait une attitude extrêmement négative face aux demandes de militarisation. À leur avis, les efforts de préparation et les appels à la militarisation encourageaient des valeurs très antidémocratiques. Ce camp plus pacifiste voyait dans la pratique de compétences militaires des éléments autoritaires. À leur avis, l’Ukraine ne devait pas être militarisée, car cela aurait provoqué de la violence, et le mouvement ne devait pas être orienté vers l’action militaire. Ce camp voulait se concentrer sur la résolution des problèmes internes de l’Ukraine – la lutte contre le néolibéralisme et la lutte contre l’extrême droite. Les deux factions étaient donc dans un état de vague discorde, jusqu’à ce que Poutine annonce sa décision de montrer sa puissance militaire contre l’Ukraine. C’est à ce moment que les deux groupes ont fusionné. La veille du début de l’attaque à grande échelle, ils se sont réunis et ont décidé de discuter de la manière de procéder en cas d’attaque. Je dirais que certaines échéances ont été manquées, dans la préparation du mouvement à une telle guerre.

Ni celles/ceux qui appelaient à être préparé.es ni ceux/celles qui s’y opposaient n’étaient prêt.es. Le groupe qui avait fait des exercices avait peut-être des compétences militaires de base, mais elles/ils n’étaient pas préparé.es aux frappes aériennes et aux tirs d’artillerie. Leur possible savoir-faire était plus adapté à une guerre de guérilla. On peut peut-être en conclure que, dans les pays européens limitrophes de la Russie, qui vivent maintenant une période de paix, il faut tenir compte du fait que la Russie est un État impérialiste, un agresseur qui essaie de tout résoudre par la force et non par la diplomatie. Il ne faut pas exclure la possibilité que le pays dans lequel vous vivez tombe sous le coup de la terreur, comme y est tombée l’Ukraine. S’il y a un quelque intérêt pour la légitime défense, parmi les compas en Finlande, dans les pays baltes ou en Pologne, je dirais qu’une certaine forme de préparation pratique et l’acquisition de connaissances théoriques peuvent avoir des effets positifs. La pratique des premiers secours et la participation à des cours de défense civile, la construction de drones ainsi que de nombreux autres passe-temps civils peuvent créer une bonne base pour être prêt.es à agir en cas d’attaque.

Ces activistes de gauche qui, en Ukraine, pratiquaient des compétences tactiques et suivaient des cours de premiers secours n’étaient certainement pas prêt.es pour l’attaque massive de la Russie, mais elles/ils avaient néanmoins une certaine expérience et une certaine préparation et la possibilité donc de rejoindre des unités militaires spécialisées. Ils avaient une longueur d’avance sur ceux/celles qui rejoignaient la défense militaire sans aucune connaissance ou compétence de base. Il y en avait beaucoup dans ce dernier cas. Cependant, certain.es avaient acquis des compétences tactiques sur le terrain, chaque semaine pendant trois ans. Ces exercices comprenaient le maniement des armes, les mouvements d’avancement, le camouflage et d’autres compétences de base qui donnaient certainement un avantage par rapport au fait de n’avoir aucune connaissance de l’utilisation des armes. Une sorte de préparation mentale peut être utile aussi. Si vous n’excluez pas la possibilité qu’une attaque puisse être dirigée contre vous, vos communautés et votre pays de résidence, vous pouvez vous préparer à l’avance à assumer un rôle qui ne soit pas celui d’une victime, d’un.e réfugié.e ou d’un destinataire passif, mais celui d’une personne qui participe à la résistance.

Certains compas justifient la participation à la guerre en arguant qu’elle nous apporte des « points », socialement, qui nous permettront d’agir à l’avenir. Nous pourrons dire que nous aussi avons participé à la guerre et nous serons apprécié.es. On suppose que la guerre finira un jour et que le moment viendra de promouvoir le changement social et de lancer des projets sociaux. On nous demandera : « Et qu’avez-vous fait pendant la guerre ? Quelle a été votre contribution ? ». Il se peut qu’après la guerre il y ait dans la société une atmosphère si déplaisant que ceux/celles qui ont participé aux activités militaires s’élèvent dans la hiérarchie et soient plus valorisés que les civils et les réfugié.es. L’idée que nous participons à la guerre pour gagner de la visibilité et le droit d’agir dans la société d’après-guerre part de l’hypothèse selon laquelle la société ukrainienne ira dans une direction plus hiérarchique et de plus en plus militarisée. Je ne dis pas que cela n’arrivera pas et je ne nie pas qu’en faisant la guerre, en soutenant les soldats et en aidant les civils qui souffrent de la guerre, vous pouvez, pour ainsi dire, marquer des points politiques pour des actions futures. Cependant, pour moi, personnellement et en tant qu’anarchiste, la motivation pour faire ces choses est la pratique : la pratique des relations horizontales, la pratique de l’ici et maintenant. Je considère l’entraide, même à petite échelle, comme une activité politique, comme une réalisation de la philosophie de l’anarchisme. Je ne voudrais pas rester coincée dans la théorie, à méditer sur ce qui est bon ou mauvais de faire dans cette situation. Quand vous ressentez le besoin d’aide venant de vos compas et des personnes touchées par la guerre, il est très humain de vouloir participer à des activités de soutien et de décider de contrer les valeurs inhumaines représentées par le régime agresseur.

Je dirais que cette petite réalité – Solidarity Collectives – que nous sommes en train de créer et qui a eu ses propres expériences, peut grandir et se développer. Elle peut offrir de nouvelles opportunités à des groupes : des coopératives de drones, la réhabilitation des blessé.es de guerre, des projets culturels, des squats pour les réfugié.es – c’est ce dont je rêve. Ces rêves peuvent devenir réalité parce que nous avons un projet comme celui-ci, dans lequel les gens impliqués mettent beaucoup d’efforts, et qui, je pense, donne de bons résultats. C’est ma perspective essentiel en tant qu’anarchiste. Quand il s’agit de grands slogans politiques, de tendances et de projets, je dirais que pour moi la construction d’un mouvement n’a jamais été une valeur absolue. Un mouvement se construit par lui-même, quand il y a de l’activité. Maintenant, il est construit de manière très décentralisée, mais en coopérant. Pour autant que je sache, il y a six ou sept projets de gauche en Ukraine. Certains sont de petits groupes de trois à quatre personnes, d’autres sont plus grands. L’un de ces groupes veut établir un parti de gauche en Ukraine. Nous avons donc des valeurs assez différentes, mais nous coopérons quand même. Les projets fonctionnent de manière autonome, mais s’aident les uns les autres, d’une manière ou d’une autre. Le processus de construction d’un mouvement ne peut pas être accéléré de force, les nouvelles ressources ne sortent pas de nulle part. Vous pouvez investir dans un projet et le développer uniquement à partir de l’étape où il se trouve à un moment donné.

 

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En décembre 2024, un militant des Solidarity Collectives a parlé avec Takku de l’organisation des anarchistes en Ukraine et de leurs points de vue sur les défis du mouvement plus large.

Je m’appelle Sergueï. Actuellement, je me consacre complémentent aux Solidarity Collectives. Avant la guerre, j’étais impliqué dans un large éventail de projets de gauche, dont le plus réussi était peut-être le syndicat étudiant « Action directe ». J’ai aussi été actif dans des médias de gauche, ainsi que dans le suivi des mouvements d’extrême droite en Ukraine. Je le fais encore, mais en ce moment j’emploie presque tout mon temps dans le travail bénévole dans les Solidarity Collectives.

Auparavant, Takku a interviewé un compagnon servant dans l’armée ukrainienne, qui a appelé les anarchistes à s’organiser. Je suis d’accord : il est vraiment temps pour les groupes anti-autoritaires, en Ukraine et ailleurs, d’essayer de créer leurs propres structures. En temps de guerre, nous jetons les bases de l’après-guerre.

Après la fin de la guerre, la vie politique ukrainienne sera très active. Pendant un an et demi, après le début de l’invasion russe à grande échelle, la vie politique était en quelque sorte en pause. Récemment, elle a progressivement repris. Au début de la guerre, il y avait peu de critiques envers le régime. L’essentiel était l’ennemi commun. Maintenant, la situation change. Différents groupes ont commencé à critiquer le régime et à proposer leurs propres alternatives. De nouveaux candidats à la direction politique émergent. Tous les groupes politiques comprennent que l’avenir dépend de la mesure dans laquelle leurs voix sont entendues maintenant.

C’est pourquoi il est important que nous ayons nos soldat.es anti-autoritaires et nos activités de bénévolat. De cette façon, nous pouvons construire un capital social et une visibilité médiatique. Nous avons une réponse quand quelqu’un viendra nous dire : « Qu’avez-vous fait, vous les antifascistes ? Et de toute façon qu’est-ce que votre antifascisme, c’est l’antifascisme de Poutine ? ». Non, notre antifascisme est la lutte contre le poutinisme. En effet, l’un des objectifs de nos collectifs est de montrer aux Ukrainien.nes que les antifascistes sont contre l’invasion de Poutine et que la Russie de Poutine n’a rien à voir avec l’antifascisme. Il vaut la peine de le signaler aussi à des compas partout dans le monde, car, pour une raison inexplicable, certain.es voient la Russie moderne comme le successeur de l’Union soviétique, comme une sorte d’ordre mondial alternatif, antifasciste, qui peut nous conduire vers un monde plus juste, plus multipolaire. Ce n’est pas le cas. Le monde multipolaire que la Russie offre maintenant va certainement vous décevoir.

Au début, je pensais aux Solidarity Collectives comme à un projet pour le temps de guerre et je n’y voyais aucun avenir après. Nous venions de milieux et de groupes différents et personne n’avait prévu de continuer les Solidarity Collectives après la phase active de la guerre. Nous pensions nous séparer à nouveau en différents groupes. Mais, maintenant, je vois la nécessité qu’ils continuent à fonctionner et à développer leur contenu politique même après la guerre. Il y aura une reconstruction de l’Ukraine, dans laquelle nous pouvons jouer un rôle très concret. Par conséquent, il est logique de continuer à s’organiser autour d’activités de bénévolat et de questions pratiques, concrètes, mais de manière à mettre en évidence le côté politique, idéologique et à populariser plus activement l’anarchisme.

Je pense donc qu’il y a un avenir pour les Solidarity Collectives. Je pense qu’il est important que nous ayons des gens actifs et aussi un grand nombre d’autres, autour de nous, qui nous connaissent. Comme je l’ai dit, cela sert pour jeter les bases de l’action politique de l’après-guerre – un activisme qui n’est pas aliéné de la réalité mais qui a les pieds bien posés sur terre.

Quant aux soldat.es anti-autoritaires dans l’armée ukrainienne, comme on le sait, au début il y a eu une tentative de créer une unité toute composés de compagnons. Cette tentative a échoué pour des raisons bureaucratiques et le groupe s’est dissous lorsque les compagnons ont rejoint différentes brigades et se sont dispersés dans toute l’armée. Il reste cependant quelques groupes, avec non seulement un ou deux, mais entre cinq et dix anti-autoritaires réuni.es. Ces groupes comprennent Kaifariki, composé d’anciens hooligans antifascistes de l’équipe de football Arsenal Kiev, et le groupe biélorusse, qui a été rejoint par plusieurs anarchistes biélorusses et, plus récemment, par un compagnon de la République tchèque. Ensuite, il y a le groupe des mortiers, auquel se sont joint.es plus d’une dizaine d’anti-autoritaires, dont le bien connu artiste anarchiste David Chichkan.

Je pense que des groupes comme ceux-ci sont importants, parce que leur voix est beaucoup plus forte que celle des individus. Habituellement, les individus anti-autoritaires ne font pas beaucoup d’efforts pour plaider en faveur de leurs idées, mais se concentrent sur leurs tâches militaires. Les Solidarity Collectives sont bien entendu en contact avec eux/elles et nous pouvons parfois écrire sur leur situation et leur rôle, mais les compas, pris individuellement, n’ont pas un impact médiatique particulièrement important. Leur capacité à représenter de manière significative les anti-autoritaires est limitée. Au contraire, un groupe peut avoir son propre profil, son propre visage, ce qui lui donne de la visibilité et de l’impact. Des inquiétudes ont été soulevées par rapport au fait que, en étant groupé.es, les compas pourraient être tué.es tou.tes d’un seul coup. Mais cela est très improbable et une telle menace n’a pas empêché l’extrême droite de former ses propres unités militaires et d’assembler ses propres forces. Ils se sont regroupés et ont ensuite réussi à faire connaître à l’opinion politique leurs idées politiques, non seulement celles des soldats pris individuellement, mais celles de groupes et d’unités entiers. Ces groupes produisent du contenu sur les médias sociaux et sont activement engagés dans un travail de relations publiques, pour promouvoir une idéologie d’extrême droite. Ils ont été interviewés dans des médias grand public en tant que représentants de leurs unités. C’est une bonne stratégie, malheureusement elle est appliquée par l’extrême droite. En théorie, nous pourrions faire la même chose, mais, dans la pratique, les choses ne se passent pas toujours comme nous l’espérons. Les transferts au sein de l’armée sont difficiles et les compas qui se trouvent dans différentes brigades se sont déjà adapté.es à leur environnement et vont y rester. L’échec initial à former une unité anti-autoritaire de base, que tou.tes les compas auraient ensuite rejoint, rend difficile la création d’une telle unité. Par exemple, on ne peut pas appeler les centaines de compas qui sont dans l’armée à rejoindre le Kaifariki. Ce n’est pas comme ça que l’armée fonctionne. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles les compas ne peuvent pas et ne veulent pas être transféré.es dans une seule unité. Que cela nous plaise ou pas, nous devons faire avec plusieurs groupes militaires anti-autoritaires distincts. Les compas d’Ukraine et de l’étranger peuvent rejoindre ces groupes, qui accueillent tou.tes les volontaires anti-autoritaires. La participation de nouveaux.lles volontaires motivé.es est très précieuse. Nous pouvons renforcer les cellules existantes et les rendre plus visibles et influentes. Il n’y aura pas une seule unité anti-autoritaire, mais une série de cellules influentes est encore possible et en fait cette possibilité se renforce continuellement.

Quant à la question plus large de l’organisation, il me semble qu’il y a, à cette époque, une sorte de crise générale des conceptions politiques, aussi parmi les anarchistes. Les grands événements d’aujourd’hui opposent des opinions et créent de la confusion. La guerre en Ukraine et l’un de ces grands événements. Les attitudes à son égard ont déchiré tous les mouvements, même s’il y a sûrement des différences régionales. Bien sûr, il y a eu des divisions avant, mais maintenant le fait que quelqu’un.e soutienne des principes et des objectifs anarchistes ne vous dit rien sur son attitude face à la situation en Ukraine. Des anarchistes ont des points de vue complètement opposés sur cette question. Les principes de l’anarchisme qui autrefois semblaient si clairs ne nous donnent plus de réponses sur la façon d’interpréter les événements globaux. C’est le signe d’une crise idéologique. Cependant, les personnes de droite ont maintenant le même problème : la moitié de l’extrême droite est d’un avis, l’autre moitié de l’autre.

Somme toute, je pense que c’est un moment important. Par le passé, il y avait des dogmes qui étaient d’actualité et probablement corrects, pendant les quelques décennies où les États-Unis étaient en effet dans une position dominante tellement hégémonique qu’on pouvait en parler comme de l’unique ou du plus grand, et de loin, pays impérialiste. Il aurait pu sembler raisonnable de préconiser des alternatives, même problématiques. Aujourd’hui, cependant, il est faux de prétendre que tous ceux qui s’opposent aux États-Unis sont en quelque sorte bons ou que les alternatives qu’ils offrent sont certainement progressistes. Souvent, le contraire peut être vrai. Il est bien de garder un œil sur les nouveaux développements, de constater que de nouveaux pays impérialistes sont apparus dans le monde, des pays impérialistes qui – comme les États-Unis l’ont fait jusqu’à présent – essaient de prendre le contrôle de nouveaux territoires. La gauche doit analyser la situation et chercher de nouvelles réponses. Ces dernières décennies, la pensée pacifiste s’est largement répandue au sein de la gauche. Être contre la guerre est bien sûr logique : pas de guerre mais la guerre des classes. Cependant, dans la situation actuelle, nous devons être capables de prendre position sur ces conflits, de dire qui a raison et qui a tort. Nous ne pouvons pas simplement dire « la guerre, c’ est mal » et avoir l’air malin. Nous devons analyser attentivement les situations et ensuite élaborer notre opinion. Nous aussi, les anarchistes, devons, en fin des comptes, penser à la sécurité et à la légitime défense au niveau local, régional et même mondial. Nous devons penser à la production d’armes : peut-être qu’il ne s’agit pas toujours seulement des profits des grandes entreprises, mais du fait que nous devons être en mesure de nous défendre. Nous devons réfléchir à comment gérer le processus pour nous armer, pour qu’il s’agisse vraiment d’autodéfense et ce ne soient pas quelques grandes entreprises et la guerre qui dictent notre logique. Ce sont des questions difficiles, auxquelles personne n’a de réponses, pour le moment. Le débat sur ces questions est vraiment important.

Il est important aussi de prendre en compte les expériences et les points de vue de celles/ceux qui sont actuellement en guerre. En ce sens, maintenant, le mouvement de gauche, anarchiste d’Ukraine devrait être écouté. Il faudrait essayer de comprendre nos points de vue et aussi de les examiner de manière critique. Je ne dis pas que nous pouvons expliquer aux autres ce qu’ils/elles doivent faire. Nous avons nos propres points faibles. Mais, croyez-moi, vous aussi. Tout cela devrait être considéré et réfléchi ensemble. Nous devons travailler ensemble, tant sur le plan pratique (heureusement, il y a déjà une coopération pratique !) que théorique. Nous avons beaucoup de problèmes, mais aussi des opportunités de trouver des solutions. Même dans toute son horreur, la guerre a aidé les anarchistes ukrainien.nes et européen.nes à se retrouver. Le mouvement anti-autoritaire ukrainien devient partie du mouvement international. Nous ne sommes plus isolé.es. Je crois que c’est dans l’intérêt de tou.tes.

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Brochure : Il ne reste que peine, douleur et incompréhension https://attaque.noblogs.org/post/2025/01/02/brochure-il-ne-reste-que-peine-douleur-et-incomprehension/ Thu, 02 Jan 2025 12:47:14 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57846 Continuer la lecture ]]> No Trace Project / mardi 31 décembre 2024

Ce texte tente de revenir sur les évènements entourant l’affaire de répression à Zurich au cours de laquelle un ex-compagnon anarchiste a dirigé des soupçons vers d’autres personnes de son milieu afin de se dédouaner. Il traite de répression, de trahison, et autres abysses.

En janvier 2019, un ex-compagnon a été arrêté à Zurich. Il a été accusé d’incendies volontaires contre des véhicules de l’armée à Hinwil en 2015 et contre l’antenne radio d’urgence de la police de la ville de Zurich, située à Waidberg, en 2016. Avant son arrestation, l’ex-compagnon était sous surveillance depuis plusieurs mois.

En prison, le prisonnier a transmis une déclaration écrite au parquet sans consulter son cercle de soutiens, au moment de l’interrogatoire final, c’est-à-dire avant la fin de l’enquête. Dans cette déclaration, il a nié avoir quoi ce soit à voir avec les incendies dont il était accusé et a dirigé des soupçons vers ses ami·e·s et connaissances. […]

Pour télécharger la brochure, cliquer sur l’image en haut.

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Takakia #3. Brame de combat contre le Mordor industriel (automne-hiver 2024) https://attaque.noblogs.org/post/2024/11/24/takakia-3-brame-de-combat-contre-le-mordor-industriel-automne-hiver-2024/ Sun, 24 Nov 2024 19:52:01 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57487 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / dimanche 24 novembre 2024

Takakia #3
Brame de combat contre le Mordor industriel

96 pages – automne/hiver 2024

prix libre (coût de fabrication 1,75 euros)
abonnement de soutien : 20 euros (3 numéros par an)
tirage 1000 exemplaires
Pour commander :
– via le formulaire sur takakia.blackblogs.org
– via le mail takakia@riseup.net

Messages de service
– Les numéros #1 et #2 sont épuisés, des PDF peuvent être téléchargés depuis notre site.
– Si vous voulez participer à la diffusion de cette revue, contactez-nous ! (et un grand merci à celles et ceux qui le font déjà)
– Si vous avez encore un petit pot avec du prix libre pour Takakia, merci de nous faire remonter les sous. !! Merci de nous écrire pour connaître les coordonnées de l’envoi !!
– Merci aux elfes sylvaines de Nandor, aux Piévelus, aux elfes Sinda de Doriath, aux Aigles du Nord, aux enfants de Dúnedain, aux Entures, aux Nains d’Erebor, aux Rohirrim, au peuple d’Haleth et à toutes les créatures libres. Votre résistance au Mordor industriel est une source inépuisable d’inspiration et d’encouragement.

Sommaire

ARTICLES ET RECITS
La Kanaky insurgée met à mal l’État… et l’industrie minière
Nouveaux OGM : grise mine dans les labos de la plaine du Pô
Chimie industrielle. Le règne ténébreux de l’artificiel
Sur la ligne de feu : interview avec des anarchistes en Grèce sur les feux de forêt et la résistance contre la société techno-industrielle
La magie et la machine. Technologie et animisme à l’ère de l’extermination écologique
Direct Action. Guerre au patriarcat, guerre à la technologie mortifère : une histoire de résistance armée au Canada

RUBRIQUES
Résistances
Freinage d’urgence dans le Sud-Ouest
Fragments de la résistance contre l’A69
Exploitation industrielle des forêts : la fronde monte
Mégabassines : à bout de souffle ?
En Sardaigne, le prix du capitalisme vert
Sápmi : un train qui va nulle part

Mauvaises herbes
Drainage

Aguerrissement
Le vent, le froid, la pluie, la neige

Recensions
La mort de la Nature : les femmes, l’écologie et la révolution scientifique
Sans dessous-dessus : apériodique pour chahuter l’extractivisme Vers l’écologie de guerre

 

Petite présentation de la revue :

Sur le plateau tibétain, au nord des géantes de l’Himalaya, une plante rare s’accroche aux falaises granitiques glacées, témoins robustes du Jurassique. Sur le toit de la planète, les pousses vertes de cette plante restent proches du sol, dépassant rarement l’épaisseur d’un doigt, et ses feuilles sont minuscules. Très rare, son vert vif et éclatant n’a été observé que par peu d’humains. Le nom vernaculaire en japonais, nanjamonja-goke, reflète bien la résilience hors commune dont fait preuve cette plante : la « mousse impossible ».
La mousse Takakia, est le plus vieux genre taxonomique de plantes connu. Elle a probablement 390 millions d’années, plus vieille que le supercontinent Pangée qui a commencé à se séparer il y a 200 millions d’années pour former les continents tels que nous les connaissons aujourd’hui. Si Takakia est particulièrement âgée, les mousses sont parmi les plantes les plus vielles sur terre. Leur résilience, leur capacité d’adaptation et d’évolution sont tout simplement uniques, ce qui les rendent capables de prospérer presque partout : dans les déserts les plus secs comme dans les forêts luxuriantes, sur les collines de l’Antarctique balayées par les vents et aux sommets des montagnes.
Dans le monde moderne, les mousses, pourtant si fondamentales pour le vivant, ont été relégués au décor. A proximité de la présence humaine, elles font souvent l’objet d’une impitoyable guerre chimique afin de les expulser du pavé et du béton, des cadres, des fenêtres et des seuils de portes. Est-ce que ce serait une coïncidence que dans les imaginaires de villes en décrépitude, dans des rêves de la chute de la société industrielle, les mousses – plantes porteuses de vie et résilientes face aux pires pollutions et radiations – sont parmi les premières à recouvrir les ruines des usines et des métropoles, des autoroutes et des déchetteries ? Dans la revanche de la nature, les mousses avancent. Et avec elles, la vie non-domptée, le sauvage, la farouche, le rudéral. Takakia a survécu à au moins quatre extinctions massives de la faune et de la flore, toutes dues à des changements climatiques. Ce n’est pas la première fois que les mousses voient les glaciers fondre. Mais aujourd’hui un défi autrement plus grand se dresse devant la mousse impossible. Désormais, sa résilience mythique est mise à rude épreuve par la crise écologique totale qu’est la société industrielle. C’est ce que Takakia sur le plateau tibétain raconte aux humains qui sont allés la trouver: d’année en année, son combat se durcit, mais sa résistance ne faiblit pas. Elle recule, mais elle se bat, inlassablement.
Takakia marque une ligne de démarcation : résistance et liberté ou soumission et agonie. Le souvenir des mousses qui ont verdi la planète et ont donné naissance à tout ce qui vit et croît à la sortie de chaque ère de cataclysmes n’a pas été effacé. Aasaakamek, celles qui couvrent la terre. Aujourd’hui, cette force viscérale vient nourrir le fabuleux rêve de les voir couvrir les ruines industrielles de l’Anthropocène. Chaque pousse de Takakia rappelle le défi actuel : œuvrer à la chute de la société industrielle ou périr avec elle ; résistance libre et sauvage ou soumission morbide.

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Un entretien avec des anarchistes d’Europe orientale https://attaque.noblogs.org/post/2024/11/07/un-entretien-avec-des-anarchistes-deurope-orientale/ Thu, 07 Nov 2024 17:46:16 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57144 Continuer la lecture ]]> a2day / jeudi 6 juillet 2023

Sur la situation actuelle. Nous continuons la discussion avec des marxistes

Note d’Anarchy Today : nous avons récemment publié un entretien avec des membres de la Fraction internationale trotskyste-léniniste qui combattent actuellement en Syrie. Maintenant, les membres de l’équipe d’Anarchy Today répondent à leurs questions sur la situation actuelle dans la région BUR [Bélarus, Ukraine, Russie ; NdAtt.].

 

1. Avant l’invasion poutinienne, nous avons vu de dures luttes de la classe ouvrière, au Bélarus. Nous voulions vous demander comment le mouvement ouvrier affronte-t-il le gouvernement de Loukachenko et son partenaire Poutine?

Les plus grandes manifestations du Bélarus moderne, de milliers de travailleur.ses, ont eu lieu en 1991, officiellement c’était encore l’URSS. En 1993, une grève a éclaté dans le métro de Minsk, qui a été réprimée par les Streichbrechter (les flics). La même année, le Congrès des syndicats démocratiques du Bélarus, qui réunit des syndicats indépendants, a été fondé. Après que Loukachenko est arrivé au pouvoir, en 1994, tous les syndicats (à l’exception du Congrès des syndicats démocratiques du Bélarus, mais il n’avait pas beaucoup de pouvoir) ont été subordonnés à l’État et transformés en syndicats jaunes. Malheureusement, le Bélarus n’a pas et n’a jamais eu de tradition de lutte syndicale radicale. En 2020, lors des manifestations, dans la plupart des usines les travailleur.ses n’avaient aucune idée de comment se battre, il n’y avait aucune expérience de lutte radicale. Bien qu’ils/elles aient commencé à former des comités de grève, elles/ils n’ont pas réussi à organiser une grève générale. La majorité des travailleur.ses manquait non seulement d’une conscience révolutionnaire, mais même d’une conscience protestataire, il n’y avait aucun sentiment de solidarité incluant tout le Bélarus.

Le mouvement contre Loukachenko a uni des gens de différentes couches sociales. Il y avait des intellectuel.les, des étudiant.es, des ouvrier.es, des agriculteur.trices, même des riches hommes d’affaires et quelques policiers. Tout le monde avait ses raisons de protester. Un nouveau mouvement ouvrier est apparu, ils/elles ont appelé à une grève générale. Certains collectifs ont effectivement cessé de travailler. Cela s’accompagnait d’un blocage des routes. L’un des objectifs était de désorganiser le travail et d’empêcher les gens d’arriver au travail à l’heure. Pourtant, ce mouvement n’était pas assez fort. Même à son apogée, la plupart des industries fonctionnaient. Les dirigeant.es ouvrier.es ont été arrêté.es ou ont dû quitter le pays.

En 2022, les autorités ont finalement dissous le Congrès des syndicats démocratiques du Bélarus. Les dirigeants ont été emprisonné.es. Aujourd’hui, il y a des travailleur.ses mécontent.es sur le terrain, mais aucune ressource pour lutter. Toute tentative d’organisation de la base fait face non seulement à des licenciements, mais aussi à des peines de prison.

 

2. Le Bélarus n’a pas été le premier ni le dernier pays envahi par Poutine pour écraser un soulèvement massif. Que pouvez-vous nous dire sur le soulèvement au Kazakhstan et, avant, sur celui en Géorgie et dans le Caucase, ainsi que sur les invasions contre-révolutionnaires de Poutine ?
Comment luttez-vous pour obtenir l’unité des opprimé.es contre le régime meurtrier de Moscou et l’impérialisme qui pille ces nations ?

Au Kazakhstan, il y a eu plusieurs soulèvements, ces dernières années. Le dernier remonte à janvier 2022. Cela a commencé dans le district ouvrier de Janaozen, où, il y a une dizaine d’années, en 2011, il y a eu d’importantes manifestations ouvrières et la troupe a commencé à tirer et tué vingt ouvriers. En 2022, l’émeute s’est étendue à tout le pays ; elle a commencé avec des revendications économiques, en tant que protestation contre la hausse des prix du gaz, mais d’autres personnes ont essayé de renverser le régime. Elles ont pris d’assaut la résidence présidentielle et attaqué la police. Les autorités ont coupé Internet et les téléphones portables dans tout le pays et imposé la loi martiale. Beaucoup de gens ont été blessés, nous n’avons pas d’informations sur des manifestant.es qui auraient été tué.es. Selon les rapports officiels, environ 500 véhicules de police ont été détruits. Poutine (officiellement l’OTSC – Organisation du Traité de Sécurité Collective) a envoyé des troupes, qui ont aidé à rétablir l’ordre public et se sont rapidement retirées. Tout s’est passé si vite que les forces anti-totalitaires en Russie, même si elles en avaient eu les moyens, n’auraient tout simplement pas eu le temps d’offrir leur aide à la révolte au Kazakhstan.

Avant cela, en 1994, la Russie a commencé une guerre contre la république de Tchétchénie, qui faisait de jure partie de la Russie (de facto elle avait proclamé son indépendance). La guerre a fait de nombreuses victimes parmi la population civile tchétchène et elle a été menée dans le seul but de ramener le territoire rebelle au sein de l’empire. L’armée russe a gagné la guerre, mais son issue a été l’instauration du régime totalitaire de Kadyrov, qui est loyal à Moscou en échange d’énormes investissements et du droit de faire ce qu’il veut en Tchétchénie.

Plus tard, en se basant sur des conflits ethniques pré-existants, la Russie a envahi l’Ossétie du Sud (qui fait partie de la Géorgie) et l’a annexée à son empire.

En fait, en Russie toute l’idéologie officielle est basée sur l’idée d’un grand empire, d’une superpuissance qui peut dominer les autres et c’est ce à quoi les anarchistes de la région BUR se sont toujours opposé.es.

 

3. De loin, on peut voir que Poutine essaie de maintenir son rôle de gendarme, de défenseur du système capitaliste dans toute l’Eurasie, mais l’OTAN le permet de moins en moins…
Nous avons vu des grèves énormes, en France comme en Espagne, en Belgique, en Angleterre et même en Allemagne. Comment pensez-vous que les travailleur.ses de l’Europe de Maastricht peuvent s’unir dans leur lutte avec les travailleur.ses des pays de l’Europe de l’Est ?

C’est une question difficile. Tout d’abord, nous ne pensons pas que le monde des affaires, en Europe, se soucie vraiment des souffrances du peuple ukrainien (ou russe). Pour eux, la guerre porte du profit. D’autre part, pour ce que nous pouvons voir, de loin, la plupart des actions industrielles sont dues aux problèmes économiques. Les prix ont augmenté et les salaires restent bas. Les gens veulent plus de justice sociale, mais prendre plus de contrôle sur la production n’est pas une priorité. Malheureusement, la mauvaise situation économique est due aux sanctions [occidentales ; NdAtt.] et au refus d’acheter des matières premières bon marché venant de Russie et beaucoup de gens de la classe ouvrière accepteraient de rétablir des relations économiques avec la Russie, même si, sur le plan personnel, ils n’aiment pas le régime de Poutine. Cela est particulièrement vrai pour l’Europe centrale et orientale, qui souffre le plus à cause des problèmes causés par la guerre. Les personnes défavorisées sont insatisfaites des politiques gouvernementales et quand le gouvernement dit : « Nous devons faire des sacrifices pour la victoire de la démocratie en Ukraine », ils disent (ou pensent) le contraire. L’autre aspect du problème est qu’une autre partie de la société croit de manière acritique à la propagande du gouvernement et est prise au piège du militarisme et du nationalisme. Dans la tentative de résister à la menace venant de l’Est, les gouvernements d’Europe centrale et orientale ressemblent de plus en plus aux régimes russe et biélorusse.

Il nous semble que la classe ouvrière de l’UE vit beaucoup mieux que celle de la région BUR et qu’elle ne pense guère aux travailleur.ses de l’Europe de l’Est. En tout cas, une fois la guerre terminée, les travailleur.ses d’Europe de l’Est auront besoin du soutien et de l’expertise des syndicats d’Europe occidentale, pour résister au capital occidental, qui va sans doute affluer en Ukraine. La question des valeurs des travailleur.ses est importante aussi. Nous ne pensons pas qu’aujourd’hui le prolétariat soit un élément homogène et il n’est certainement pas révolutionnaire. Certainement pas dans notre région. Nous n’idéalisons pas les travailleur.ses, parce que nous voyons que non seulement ils/elles manquent du courage de se battre, mais que leurs buts ne vont pas plus loin que des augmentations des salaires. Nous tou.tes avons encore beaucoup de travail à faire pour promouvoir l’idée de l’auto-organisation des travailleur.ses, la lutte pour un changement des valeurs et pas seulement pour des concessions temporaires. Mais ce sont les travailleur.ses eux/elles-mêmes, et non les élites intellectuelles, qui devraient s’y intéresser.

 

4. Pour la majorité de la gauche social-impérialiste, surtout les Partis communistes, qui dirigent des centaines de syndicats à travers le monde, Poutine devrait être soutenu contre l’Ukraine, car, selon eux, l’Ukraine « lutte au nom de l’OTAN ». Que diriez-vous à ceux qui soutiennent le chacal de toutes les Russies ?

Avant d’attaquer l’Ukraine, les autorités russes ont éliminé toute opposition dans leur pays. Les syndicats indépendants n’existent pas, aucun parti d’opposition n’émerge. Le mouvement anarchiste a été écrasé, les anarchistes ont été torturé.es et emprisonné.es pendant 20 ans (pourtant, pas un seul être humain n’a été tué par des anarchistes). Récemment, un manifestant libéral (Anatoly Berezikov, 35 ans) est mort sous la torture dans une cellule de garde à vue (il a été arrêté pour avoir distribué des tracts).

Le soulèvement biélorusse a été vaincu, les anarchistes, ainsi que les révolutionnaires libéraux, sont en prison ou ont quitté le pays. Pas de syndicats indépendants, pas de partis d’opposition.

Les livres « indésirables » sont retirés des bibliothèques, les sites Internet sont bloqués, il n’y a aucune limite à l’utilisation des technologies de reconnaissance faciale. Les personnes qui osent avoir leur propre opinion ne sont pas autorisées à enseigner dans les écoles ou les universités.

En plus, la population russe (en dehors de Moscou et de Saint-Pétersbourg) est très pauvre. Les histoires de soldats russes qui pillent des télés et des sièges de toilettes comme trophées de guerre ne sont pas une exagération. Le régime augmente sa pression sur les pays dépendants, comme le Kirghizstan et le Kazakhstan, les forçant à livrer les personnes qui y ont trouvé refuge. Maintenant, ils apportent la répression, le contrôle totalitaire, la torture et la mort au peuple ukrainien. Poutine n’est donc en aucun cas un remède aux problèmes des travailleur.ses de l’Ouest. Les partis communistes sont peut-être d’accord avec la répression, mais pas nous. Soutenir Poutine, sous quelque forme que ce soit, est à la fois immoral et insensé dans la pratique.

 

5. Nous avons vu un reportage sur les combattants en Ukraine, fait par un journaliste français, qui était sur le front à partir de mai 2022. Ce reportage montre qu’il y a de vrais révolutionnaires, des anarchistes, certains se disant trotskistes, d’autres se disant communistes libertaires, qui sont en première ligne contre l’invasion de Poutine. Que pensez-vous de ce mouvement de partisans qui sont sur la ligne de front ? Quelles devraient être leurs relations militaires avec l’armée de Kiev ?

Oui, il y a des anarchistes et des libertaires au front. Mais ce n’est pas un mouvement de partisans : ils font partie de l’armée régulière ukrainienne. Dans un premier temps, il y eut une tentative de former une unité anti-autoritaire, organisée sur des principes anarchistes, au sein des Forces de défense territoriale ukrainiennes, mais cela n’a pas duré longtemps. Tout d’abord, ils n’ont pas été autorisés à inviter de nouveaux.elles compas venant de l’étranger et ils ont été tenus à l’écart de la ligne de front ; ensuite la Défense territoriale a été complètement incorporée dans les structures de l’armée. L’organisateur de l’unité anarchiste, Yuri Samoïlenko, a été tué au combat. Maintenant, les anarchistes, Ukrainiens et d’autres pays (y compris Russes), combattent dans différentes unités, où ils essaient de maintenir les principes anarchistes et parlent de leurs idées à leurs camarades d’armes.

Si vous nous demandez notre avis : cela devrait être différent, les anarchistes devraient avoir leurs propres formations militaires et se battre pour leur propre programme. Mais dans la situation actuelle, cela n’est pas réaliste.

 

6. Certains révolutionnaires ont perdu la vie sur le front, en Ukraine, comme votre compagnon Dmitry Petrov. Dans le reportage susmentionné, il affirme qu’une victoire de Poutine serait une lourde défaite pour les travailleur.euses et pour les peuples que la Grande Russie opprime. Il affirme que, au contraire, avec une victoire en Ukraine et des armes dans leurs mains, les travailleur.euses seraient dans une situation imbattable, pour affronter l’impérialisme et le gouvernement de Zelensky. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Nous sommes, dans l’ensemble, d’accord avec Dmitry. À cela, nous voudrions ajouter que tou.tes les anarchistes ukrainien.nes ne combattent pas dans la guerre. Beaucoup d’entre eux/elles préfèrent participer à des structures auto-organisées pour soutenir la population civile et organiser les évacuations et l’approvisionnement. En Ukraine, les mouvements de solidarité et d’entraide organisés par la base sont très forts. Les volontaires jouent un rôle énorme en approvisionnant le front et les civils, en fournissant aux gens de la nourriture et des vêtements, en évacuant les personnes sous le feu, en fournissant une aide médicale. La guerre enseigne aux gens à s’organiser sans le gouvernement et cela aussi donne de l’espoir pour l’avenir.

Nous ne savons pas comment sera l’avenir, mais si l’Ukraine gagne, il y aura un espoir de changements positifs dans tous les domaines de la vie, y compris l’économie. Beaucoup d’efforts iront dans la reconstruction du pays en ruine, il y aura beaucoup de nouveaux emplois et il y aura des capitalistes qui essaieront de s’enrichir avec tout cela. Très probablement, l’Occident commencera à faire tout ce qui est possible pour soumettre autant que possible le pays. Il n’y a pas de doutes que différentes forces politiques s’opposeront à l’émergence du culte de Zelensky et au renforcement du pouvoir du président et de son parti « Serviteur du peuple », parce que, en termes socio-économiques (et non militaires), la politique des élites dirigeantes laisse beaucoup à désirer. Nous espérons vivement qu’il y a aura une purge (y compris par des méthodes radicales) de tous ces parasites. Nous aimerions croire que les gens ordinaires trouveront le soutien des anciens militaires qui ne toléreront pas l’humiliation et l’exploitation. Ils auront de l’expérience de combat, des armes et rien à perdre. C’est-à-dire qu’ils peuvent facilement tourner leurs baïonnettes vers les corrompus et les exploiteurs : les politiciens, les bureaucrates et les hommes d’affaires.

 

7. Quel appel pouvons-nous adresser, même en commun, aux jeunes russe qui, comme on le sait, souvent s’enfuient pour ne pas être enrôlés dans l’armée ou même désertent, une fois au front, et se retrouvent en prison par milliers, pour avoir refusé de combattre ?
Pour notre combat, en Syrie, cette question est une affaire de vie ou de mort, puisqu’il s’agit aujourd’hui de faire de l’agitation à l’arrière-garde d’el-Assad et de Poutine qui le soutient.

Les idées de libre marché, de fascisme, de socialisme de style soviétique ont été complètement compromises. La position de ne rien faire et de laisser aller a conduit à une guerre gigantesque pour les intérêts de la classe dirigeante, dans laquelle on n’est que de la chair à canon. Pourtant, la dignité humaine, l’organisation de la société par le bas, la coopération et en général la reprise du contrôle de sa vie – c’est ce que nous appelons anarchie – ces idées restent fortes. Quoi que vous choisissiez de faire, où que vous soyez – dans l’immigration, en prison, dans un groupe clandestin ou tout simplement en soutenant secrètement la lutte qui se déroule, sous pression – il y a toujours de la place pour de l’anarchie autour de vous.

 

8. Nous sommes très intéressé.es de connaître les conclusions que vous voudriez partager avec nous, après 12 ans de révolution et de contre-révolution en Syrie.

Personne d’entre nous n’a été en Syrie, nous préférons donc laisser cette analyse à celles/ceux qui vivent et luttent là-bas. Par ex. : t.me/azatyutun, www.facebook.com/RewolucjaRojavy/.

 

9. Comme nous l’avons dit auparavant, des camarades anarchistes, comme Giannis Michailidis, Georgia Voulgaris et Thanos Chatziangelou sont en grève de la faim en Grèce. Qu’est-ce que nous pouvons faire ensemble pour lutter pour la libération immédiate et inconditionnelle d’eux/elles tou.tes ?

Il y a de nombreux.ses prisonnier.es anarchistes dans le monde. Voici la liste de l’Anarchist Black Cross pour l’année 2022. En dehors de la Grèce, il y a beaucoup de prisonnier.es anarchistes en Biélorussie et en Russie, certain.es d’entre eux/elles devant purger jusqu’à 20 ans de prison. La libération immédiate et inconditionnelle d’eux/elles tou.tes ne peut être obtenue que par la révolution. Même dans un tel cas, les nouveaux gouvernements peuvent être réticents à libérer des prisonnier.es accusés de crimes « violents ». Ce que nous pouvons faire maintenant, c’est poursuivre leur lutte et populariser leurs actions, pour que les gens connaissent leurs noms et les soutiennent et insistent pour qu’elles/ils soient tou.tes libéré.es quand l’occasion se présentera. Il est aussi très important de rester en contact avec les prisonnier.es pour qu’ils/elles sentent notre soutien et que tous les cas de torture soient connus. Et, bien sûr, s’il y a une occasion de libérer quelqu’un.e par la force, il faut la saisir.

 

10. Aujourd’hui, il y a des luttes en France. En Amérique latine, le réformisme cherche à transformer l’énorme flambée révolutionnaire anti-impérialiste en pièges électoraux. Au Moyen-Orient, le feu de la révolution n’a pas été éteint. Nous avons des relations fraternelles avec les étudiant.es du Zengakuren, au Japon, qui ont marché par milliers contre le G7. Quel message voudriez-vous envoyer à elles/eux tou.tes ?

Nous ne pouvons que souhaiter le succès à tou.tes ceux/celles qui luttent contre l’oppression.

 

11. Nous avons publié de dizaines d’articles, ainsi qu’un livre, sur la question de l’Ukraine, qui est liée aussi àla lutte de la classe ouvrière en Russie. Mais nous savons ce que c’est de se trouver soi-même au milieu d’une guerre, où les mots ne suffisent pas. Que proposez-vous aux courants révolutionnaires du monde, pour lutter ensemble et mener un combat commun dans ces sommets de la lutte des classes, comme en Ukraine ?

Tout d’abord, en Syrie et en Ukraine, les mouvements révolutionnaires doivent acquérir une expérience de combat et essayer de construire leurs propres structures : des milices populaires, des groupes de milices, etc. Créer des réseaux de solidarité avec des gens ordinaires, en leur transmettant les idées de justice sociale, d’auto-organisation d’en bas et d’autogestion des travailleur.euses (comme le font les Solidarity Collectives). Poser maintenant les bases de la démocratie directe, ce qui contribuera à la construction d’une nouvelle société après la guerre. Dans la situation d’aujourd’hui, il nous semble que toutes les forces doivent aller dans la lutte contre l’occupant et seulement après la victoire nous devrons être complètement engagé.es dans un travail créatif actif.

Quant à l’Ukraine, vous devez comprendre que les travailleur.euses ukrainien.nes et la société dans son ensemble ont un traumatisme post-soviétique et que tout ce qui est en quelque sorte associé au « communisme » a été discrédité. Dans une vague d’euphorie anti-russe, non seulement les monuments à Lénine, mais aussi ceux à d’autres personnalités soviétiques, aux soldats, etc., sont démolis et les idées de gauche sont facilement éclipsées par celles néolibérales. De plus, une partie des mouvements communistes, trotskystes et même anarchistes du monde soutient la Russie et ne considère pas le peuple ukrainien comme une entité politique ou alors prend une position dangereusement neutre. Par conséquent, il sera difficile dans l’avenir de redonner du crédit aux valeurs progressistes de liberté, d’égalité, de démocratie directe et d’entraide. Mais nous ferons de notre mieux !

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Vers un autre soulèvement https://attaque.noblogs.org/post/2024/10/28/vers-un-autre-soulevement/ Mon, 28 Oct 2024 18:05:43 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57184 Continuer la lecture ]]> Trognon.info / dimanche 27 octobre 2024

Ces lignes répondent à un article paru dans Tinderbox, un journal hors-ligne d’anarchie combative.

Fin 2010 un acte individuel de désespoir dans la ville de Sidi Bouzid a déclenché un bouleversement audacieux, enragé et joyeux qui a voyagé à travers l’Afrique du Nord jusqu’au Moyen-Orient et au-delà. Les populations ont défié les systèmes oppressifs dans lesquels elles étaient immergées depuis des générations et se sont rassemblées dans les rues pour renverser les élites politiques à leur tête. Les autorités, d’abord stupéfaites par cet esprit courageux qu’elles ne pouvaient pas comprendre, ont alors délivré une réponse cynique et brutale.

Cette défaite est toujours en train d’être infligée aux populations de la région, et elle est aussi ressentie dans le monde entier par celles et ceux qui se sont tenus en solidarité avec les soulèvements mais qui ont été pour la plupart incapables de surmonter leur impuissance tandis que les soulèvements étaient massacrés.

Les horreurs dans la région durant la dernière décennie sont nombreuses. Pour en nommer quelques unes qui me restent le plus en tête : Sissi a ramené l’Égypte au temps d’une dictature militaire avec le soutien matériel des États-Unis. Les régimes dans les autres pays nord-africains sont en train de paver tout signe de liberté pendant que les pays européens les persuadent de fermer les routes migratoires sur la Méditerranée. Sans les campagne militaires meurtrières du Hezbollah et du CGRI en Syrie, Assad n’aurait pas survécu au soulèvement. Le régime iranien lui-même a brutalement réprimé trois différents soulèvements dans le pays au cours de la dernière décennie. La plupart des gens au Liban sont dans une lutte quotidienne pour la survie à cause de la cupidité de ses dirigeants politiques pendant que des foules aux ordres du Hezbollah répriment des manifestations de rue. Au début des soulèvements, le Hamas, qui a abattu des opposants politiques en plein jour dans les rues de Gaza, a éliminé les tentatives d’un soulèvement en rassemblant les organisateurs des manifestations et les menaçant de meurtre. Les dirigeants dans la région ont compris une fois de plus qu’ils peuvent utiliser tous les moyens contre les populations sous leur contrôle sans réel empêchement de l’extérieur. Indifférence, cynisme et opportunisme l’emportent sur les appels moraux, et les alliances stratégiques sont toujours en jeu. Le monde continue de tourner. Pour celles et ceux d’entre nous qui n’ont pas regardé ailleurs, comment ne pouvons-nous pas voir un lien entre Assad bombardant des villes syriennes jusqu’à la saturation et Netanyahou en train de raser Gaza ?

Les auteurs et autrices de « Vers la dernière intifada » (Tinderbox n°6) ne reconnaissent pas ces expériences de la dernière décennie. Au lieu de cela, ils et elles proposent de rejoindre le camp opposé d’une alliance géopolitique américaine (en maintenant le centralisme américain à leur propre façon). Selon elles et eux, l’Axe de la Résistance montre la voie à suivre aux anarchistes pour lutter contre l’empire. Cet article semble confondre résistance avec « la Résistance ». C’est-à-dire, qu’ils et elles font tomber toute forme de résistance de gens en Palestine, et plus largement dans la région, dans une représentation particulière, adoptant un terme parapluie utilisé par les États, les militaires, les organisations para-étatiques/para-militaires pour décrire leurs propres activités. Les auteurs et autrices de l’article mettent en garde les anarchistes contre une trop grande sensibilité à la hiérarchie – comme si c’est le seul aspect de « la Résistance » que les anarchistes pourraient trouver difficile à accepter.

Cela fait maintenant un an après l’incursion sanglante du Hamas en Israël. À part les discours, les accomplissements de la Résistance jusqu’ici sont : le Hezbollah a lancé des roquettes inefficaces qui ont seulement infligé des dommages significatifs à un village druze, les dirigeants iraniens s’occupent en faisant des appels vers l’Occident pour régner en Israël, des milices en Irak ont attaqué quelques bases militaires US dans le pays au début et puis sont tombées dans le silence, tandis que seuls les Houthis semblent avoir pris « l’Unité des Fronts » de Nasrallah au sérieux. Ils ont réussi à perturber des routes maritimes mondiales et porté des attaques aériennes inattendues sur Israël. Entre-temps, Israël a anéanti la direction du Hezbollah, lance des bombes sur le Liban quotidiennement, bombarde régulièrement des sites en Syrie sans représailles, et commet des exécutions à Téhéran. L’Axe de la Résistance et l’Unité des Fronts sont de simples slogans qui masquent les affaires stratégiques entre les organisations politiques, autoritaires et les États avec leurs propres intérêts (souvent différents). C’est illusoire de le voir comme quelque chose d’autre. Et Israël qualifie de bluff « la Résistance » avec une escalade militaire exponentielle.

Les massacres d’Israël à Gaza, avec le soutien matériel des pays occidentaux, sont incessants. Le régime d’apartheid en Cisjordanie et Israël a été bâti pendant des décennies, laissant presque aucun oxygène à respirer pour celles et ceux vivant sous son contrôle. Face à cette triste réalité et une accablante impuissance d’y mettre fin, les anarchistes sont peut-être à la recherche d’une résistance efficace (ou plutôt, semble-t-il, d’une image de celle-ci). Mais si nous voulons combattre l’oppression, nous ne pouvons pas nous contenter avec une quelconque opposition. Choisir de rejoindre un système autoritaire, militariste contre un autre ne mettra pas fin aux horreurs de ce monde – ni dans ce conflit ni dans aucun autre. Ce n’est ni intrinsèquement défaitiste ni un signe d’indifférence privilégiée de refuser de prendre parti entre groupes et États belliqueux. Nous arrivons à cette conclusion seulement si nous réduisons la réalité à des représentations simplistes. Au lieu de cela, en s’ouvrant à la complexité et la spécificité, l’agir anarchiste peut être un effort libérateur. C’est là que nous pouvons trouver des affinités, construire des relations sur une base différente, et rassembler la force et le courage – ou peut-être, l’humilité et la passion – pour l’attaque. Les anarchistes trouvent leur efficience lorsque ils et elles peuvent ébranler et détruire des systèmes oppressifs. Nous ne la trouverons pas dans une prouesse militaire qui, en fin de compte, produit plus d’oppression et de misère. Et donc celles et ceux qui ont un esprit qui leur est propre et la mémoire des révoltes passées combattront pour un autre soulèvement.

Depuis la côte nord de la Méditerranée, avec un cœur lourd et une âme en feu
Début octobre 2024

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Brochure : Au plus profond de la nuit, la lune est la plus claire https://attaque.noblogs.org/post/2024/10/26/brochure-au-plus-profond-de-la-nuit-la-lune-est-la-plus-claire/ Sat, 26 Oct 2024 16:03:33 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57168 Continuer la lecture ]]> Takakia / été 2024

Plongée dans l’effervescence écologiste et le sabotage anti-industriel dans les contrées allemandes

Début mars 2024, en plein milieu de la nuit. Près de Berlin, à Grünheide, tout s’arrête au sein de la giga-usine de fabricant de voitures électriques Tesla, récemment implantée au détriment d’une forêt. Les milliers d’ouvriers et d’ingénieurs assistent impuissants à l’arrêt des chaînes de production. En cause ? Le sabotage incendiaire de l’alimentation électrique de l’usine, revendiqué aussitôt par un groupe Volcan, contre le greenwashing du capitalisme et le progrès industriel. Les autorités allemandes et Elon Musk dénoncent les « écoterroristes ». Mais cette action n’est que le dernier épisode d’une escalade offensive contre la société techno-industrielle dans les contrées allemandes.

Au fil des dernières années, du nord au sud et de l’ouest à l’est, le pays d’outre-Rhin a connu une résurgence des « mobilisations pour le climat », des occupations de forêts et de luttes contre des projets industriels tels que l’extraction de charbon, la construction de nouvelles autoroutes ou l’agrandissement de zones industrielles et de ports. Si une critique radicale de la société techno-industrielle surgit et grandit au sein de ces combats qui se heurtent à une répression toujours plus rude de la part de l’État, certaines mobilisations semblent aussi prêter la main au discours de la « transition verte » en appelant à l’exploitation des ressources renouvelables et aux solutions technologiques pour parer aux effondrements écologiques en cours. Mais malgré des tentatives de limiter la portée de l’éveil d’une conscience anti-industrielle et d’une pratique offensive conséquente, de nombreux sabotages ont visé les industries polluantes, les cimenteries, les projets énergétiques, les centres technologiques et les infrastructures énergétiques, logistiques et de télécommunication. Plongeon dans une effervescence inspirante et radicale en cette ère de planète en surchauffe, d’extinction massive et de fuite en avant technologique.

 

Pour télécharger le cahier, cliquer ici ou sur l’image en haut.

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Chili : Communiqué, depuis la clandestinité, des compas en cavale suite à l’affaire « du 21 mai » https://attaque.noblogs.org/post/2024/10/23/chili-communique-depuis-la-clandestinite-des-compas-en-cavale-suite-a-laffaire-du-21-mai/ Wed, 23 Oct 2024 14:34:22 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=57136 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / mardi 22 octobre 2024

Comme l’a déjà fait savoir, par le biais de communiqués sur les réseaux de contre-information [par exemple ici ou ici ; NdAtt.], le groupe de soutien à Felipe Ríos, depuis un mois notre compagnon subit un harcèlement continu de la part de l’Administration pénitentiaire chilienne. Concrètement, il est transféré d’une section à l’autre, au sein de la prison du Biobío, placé à l’isolement, privé de contacts avec ses proches, sous la menace constante d’une punition, parce qu’il ne baisse pas la tête à chaque ordre arbitraire des matons.

Pipe est emprisonné depuis plus de quatre ans, après avoir passé près de deux ans en clandestinité. Par ses communiqués, nous avons pu savoir que, en prison, ils n’ont pas réussi à plier ses convictions contre l’État et le capital et qu’il est resté critique face aux dynamiques carcérales qui opposent des prisonnier.es à d’autres, en renforçant différents codes autoritaires qui se reproduisent dans les maudites prisons. Ces convictions inébranlables du compagnon impliquent un défi énorme, car il ne s’agit pas du chemin choisi par la majorité de la population carcérale. Il se trouve donc dans une grande solitude, à la quelle il a cependant fait face avec dignité, tout le temps.

Dans chacune de nos tranchées clandestines, nous avons reçu ses écrits, spécialement son communiqué « Sept ans après l’affaire du 21 mai », comme un cri de guerre qui nous a donné du courage dans des moments difficiles du chemin caillouteux que nous sommes obligés de parcourir, depuis six longues années déjà. Même si nos chemins se sont séparés, nous arrivons à ce point parce que nous avons su être conséquents et appeler au silence. Dès le début, il était clair pour tout le monde que, face à la pantomime de procès, plein d’irrégularités, qui nous a condamnés, une collaboration, quelle qu’elle soit, avec la police et le parquet n’a jamais été une option. Nous savons que Felipe, tout comme nous, est resté à tout moment cohérent avec cette décision, même s’il en paye le prix le plus dur, en purgeant une peine de 12 ans.

Les faits pour lesquels on nous a condamné.es sont la conséquence d’une action incendiaire insurrectionnelle, lors d’une manifestation, à Valparaiso, en 2016, à l’occasion du compte-rendu public de la présidente de l’époque, Michelle Bachelet, qui était à son deuxième mandat, tous deux marqués par le sang des peñis [frères mapuche ; NdAtt.] Matías Catrileo, José Quintriqueo, Johnny Cariqueo et Jaime Mendoza.

Une partie importante des suites de cet incendie impressionnant, dans le centre de Valparaiso, n’a pas été souhaitée par personne parmi nous qui écrivons et nous portons ce poids dans le sac à dos de notre cavale. Jamais nous n’avons été indifférents. Mais, pendant notre chemin, nous avons eu le temps d’y réfléchir sérieusement, de le comparer aux nombreuses pertes de cette lutte contre l’État chilien, assassin et tortionnaire, et nous comprenons que la violence révolutionnaire ne suit pas toujours le cours attendu par ceux/celles qui allument la mèche. Si cette affaire « du 21 mai » nous enseigne quelque chose, c’est que le débordement insurrectionnel ne peut pas être complètement maîtrisé dans son dénouement. Comprendre cela, c’est mûrir dans la lutte. Condamner cet incendie du haut d’une posture moraliste nuit plus à la lutte qu’à nos convictions, qui restent intactes, en faveur de la poursuite de l’attaque incessante contre l’État et le capital.

[mot incompréhensible, NdAtt.], les diffamations, les tentatives de nous insulter ne sont pas nouvelles, elles se répandent dans les différents milieux révolutionnaires, de toutes sortes, à travers le pays. Nous nous opposons radicalement à ces pratiques et nous appelons à les couper à la racine, partout où elles apparaissent.

Comme il est évident, nous qui avons écrit ce communiqué ne cherchons pas à apparaître, la clandestinité n’est pas compatible avec le fait de faire des déclarations publiques. Sortir aujourd’hui pour écrire ce communiqué est un risque que nous assumons, parce que Felipe est un compagnon précieux, un compagnon à nous et un compagnon des luttes que chacun d’entre nous revendique. Nous élargissons ces mots solidaires avec lui, avec sa façon conséquente d’affronter la prison politique et en réponse à la solidarité qu’il nous a montré, aux autres compas emprisonné.es pendant ces années.

À lui et à son réseau de soutien va notre sincère accolade révolutionnaire.

Une salutation complice à tou.tes les compas qui ont dû opter pour ce chemin de clandestinité et de cavale, en particulier à Constanza et Rodrigo, où que vous soyez.

Liberté pour tou.tes les anarchistes, les subversif.ves et les Mapuches emprisonné.es dans les taule de l’État chilien !
À bas les murs des prisons !
Que vive la lutte sans trêve, par tous les moyens possibles, contre l’État assassin et le capital !

Jamais victimes, jamais repentis.

Nicolas Bayer
Hugo Barraza
Miguel Varela

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Serrès (Grèce) : Une attaque incendiaire contre une banque https://attaque.noblogs.org/post/2024/09/09/serres-grece-une-attaque-incendiaire-contre-une-banque/ Mon, 09 Sep 2024 17:07:27 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=56716 Continuer la lecture ]]> Act for freedom now! / samedi 7 septembre 2024

Aux premières heures du vendredi 23 août, nous avons rendu visite à la succursale de la Piraeus Bank de la rue Gr. Rakintzi, dans le centre de Serrès [ville de Macédoine, dans le nord de la Grèce ; NdAtt.], et aspergé d’essence sa façade et le distributeur de billets à côté. Même si l’alarme de la banque s’est déclenchée quand le feu s’est allumé, le temps que les flics ignorants réalisent ce qui s’était passé, nous avions déjà quitté le secteur depuis longtemps. Nous aurions pu tout aussi bien quitter les lieux et nous arrêter pour prendre un verre en chemin, au lieu de prendre le temps de trouver une bonne voie de fuite. L’action a eu peu de succès, puisque nous n’avons pas réussi à détruire complètement le distributeur automatique, comme nous l’avions prévu à l’origine. Nous ferons en sorte que la prochaine fois ne se passe pas comme ça.

Nous nous trouvons dans une situation qui ne nous laisse rien d’autre à faire qu’attaquer frontalement et détruire. Nous ne cherchons aucune justification morale auprès des masses, pour agir avec violence. Les tactiques politiques qui visent à la construction progressive d’un mouvement anarchiste de masse, avec des caractéristiques sociales, pour finalement atteindre la révolution, en reportant en permanence l’attaque à un avenir indéfini, nous laissent extrêmement déçu.es. Nous pensons que les contre-propositions et le théories sur comment une société meilleure pourrait être sont complètement secondaires face à la destruction totale de celle qui existe. Nous voulons souligner ici que nous ne rejetons pas les mouvements de masse en général et de manière vague. De plus, nous croyons qu’une guérilla (sans caractériser cette action particulière comme telle) fonctionne idéalement en combinaison avec un mouvement anarchiste militant de masse. La lutte sera toujours diversifiée. Les incendies, les explosions et les exécutions ne sont pas assez. Mais les marches pacifiques, les balades à vélo et les occupations ne sont pas assez non plus, des occupations dont beaucoup, comme d’autres l’ont justement fait remarquer avant nous, sont devenues des lieux de divertissement alternatifs pour les jeunes. La rébellion est TOUJOURS ICI ET MAINTENANT.

Nous vivons dans un monde où tous les jours des gens dorment dans la rue, se pressent dans les ruelles et luttent pour survivre, pour exister sans vie, liés par l’esclavage salarial. Dans un monde où des gens sont torturés dans des taules et emprisonnés pendant des décennies simplement parce qu’ils/elles ont osé vivre dignement, en luttant contre la brutalité du système capitaliste, étatique et patriarcal, ou parce qu’elles/ils ont commis quelque chose que les autorités considèrent, de manière arbitraire, comme immoral. Dans un monde où d’innombrables êtres vivants sont enfermés dans de petites cellules étouffantes, pendant toute leur vie, en attendant l’abattage. Dans un monde où chaque partie possible de la nature est exploitée sans merci au nom du profit et du « développement ». Tout cela pendant que le pouvoir développe constamment de nouvelles méthodes pour opprimer le corps et l’esprit, de nouvelles machines de mort, de nouvelles techniques de manipulation de la population, de nouvelles méthodes d’exploitation et de destruction de tout ce qui est beau dans ce monde, peignant cela parfois en rose, parfois en vert et faisant la promotion d’une image pseudo-progressiste, chaque fois de manière plus provocatrice, insidieuse et hypocrite.

Face à cette immense injustice et exploitation, que certaines personnes appellent développement, tout ce que nous avons à faire c’est développer à notre tour de nouveaux plans d’action et de nouvelles méthodes d’attaque, dans un processus continu d’évolution politique, stratégique et logistique. Après tout, l’autocritique et donc l’évolution font partie intégrante de la rébellion. Évidemment, le fait que, contrairement à la plupart des gens, nous choisissions d’agir ne nous rend pas infaillibles. Au-delà de toute possible fantasme ou illusion que nous pourrions nourrir et au-delà de toute possible erreur politique que toute action peut entraîner, nous continuons à reproduire ce système pourri dans notre vie quotidienne, peu importe la forme qu’elle peut prendre. Nous devons donc chercher et analyser nos erreurs, afin d’évoluer pour le mieux.

Nous devons aussi essayer de surmonter nos peurs. Nous avons très peur de la torture, de la captivité et des conséquences que notre capture impliquerait pour nous proches. Après tout, c’est la raison pour laquelle cette action précise ne s’est pas si bien passée, car, dans le stress de l’action, nous n’avons pas distribué correctement l’essence, pour maximiser la destruction. Mais nous avons encore plus peur du compromis, de finir par tolérer tout ce que nous voyons chaque jour et qui nous met en colère, ainsi que de devenir inactif.ves. Nous avons aussi peur de l’assimilation, de finir par chercher des théories rassurantes pour vivre un mode de vie alternatif, en conservant une illusion de résistance. De vivre une existence vide, sans vie, sans action. Nous reconnaissons que beaucoup de gens ne peuvent pas supporter le stress de l’action et nous le comprenons. Mais nous savons que tout le monde peut contribuer à sa manière à la rébellion, quelles que soient ses particularités. Derrière chaque action directe il y a des repérages, la préparation du matériel et des textes incendiaires. Nous pensons que tout le monde peut participer à différents aspects de la lutte, indépendamment de sa condition psychologique et physique. Les autres cherchent juste des excuses. Nous faisons appel à toutes les personnes conscientes, aux anarchistes sociaux.les et aux non-anarchistes, aux anarcho-nihilistes, aux anarcho-communistes, aux communistes et aussi aux personnes qui choisissent de ne pas être identifiées par une idéologie particulière, à cesser de tolérer cet enfer, à se soulever et attaquer la dystopie moderne, avec rage et conscience. Nous n’aimons pas les initiatives de soutien financier, les interventions, les marches pacifiques, même pas les plus habituels des bars mal organisés, tout autant que nous apprécions tout cela. Tout ce que nous mentionnons dans ce texte nécessite beaucoup plus d’analyses, qui viendrons probablement avec des actions futures.

Solidarité avec celles/ceux qui sont prisonnier.es dans les enfers de la démocratie, en Grèce et dans d’autres pays. Nous aimerions avoir la capacité opérationnelle de vous sortir de vos cellules, au lieu d’envoyer des mots creux. Notre sincère appréciation et notre amour pour ceux/celles qui continuent d’agir.

DU CHILI À LA GRÈCE ET DE TURQUIE AUX PHILIPPINES, TANT QUE NOUS SERONS EN VIE NOUS VOUS BRÛLERONS.
RIEN N’EST FINI.
TOUT CONTINUE.

Συνωμοσία για την Αύξηση της Εντροπίας
[Conspiration pour augmenter l’entropie]

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Prison de Rancagua (Chili) : Un dialogue complice nécessaire https://attaque.noblogs.org/post/2024/09/03/prison-de-rancagua-chili-un-dialogue-complice-necessaire/ Tue, 03 Sep 2024 18:07:50 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=56664 Continuer la lecture ]]> Contra Info / jeudi 29 août 2024

Un dialogue complice nécessaire
Des mots de l’anarchiste Francisco Solar, à la suite de la semaine d’agitation solidaire contre son isolement

Les actions violentes font irruption dans le panorama social, en faisant en sorte que le message anarchiste se propage et suscite l’inquiétude des autorités et des exploiteurs. Elles prennent la parole et, par les faits, proposent des stratégies et des idées. Elles montrent, par elles-mêmes, que la lutte anarchiste est vivante et que le Pouvoir échoue dans sa prétention d’anéantissement.

Elles montrent qu’il est possible de faire des idées une menace réelle, en rendant indiscernables le discours et l’action. Elles sont un véritable signe de solidarité révolutionnaire, qui se trouve en pleine harmonie avec la lutte des compas à l’intérieur des prisons.

Et les actions anarchistes de grande envergure menées ces dernières semaines, comme l’incendie des camions de Cemento Melón, à San Antonio, de la part de la Célula Insurreccional por el Maipo – Nueva Subversión, s’inscrivent clairement dans cette solidarité anarchiste qui essaye d’intensifier le conflit. Qui comprend la nécessité de l’attaque permanente et revendique par les faits les actions pour lesquelles le pouvoir a prononcé des condamnations exemplaires. Cela fait perdre une grande partie de son poids au régime spécial d’isolement. Toute ma gratitude à ceux/celles qui continuent et persistent résolument dans l’offensive anarchiste.

Ces actions ont aussi la capacité de renforcer notre mémoire révolutionnaire, en maintenant vivant.es et présent.es, par l’attaque, les compas qui nous ont quitté.es. Elles détruisent l’oubli et transforment le souvenir en actions transgressives. L’offensive anarchiste saura garder parmi nous le compagnon, le guerrier Luciano Pitronello, qui, avec persévérance et malgré toutes les difficultés qu’il a rencontré suite à son choix combatif, n’a jamais cédé. Il a su apprendre de l’expérience pour renforcer son clair positionnement insurrectionnel. Il a décidé d’orienter sa vie sur ce chemin anarchiste qui, comme il l’a lui-même démontré, est sans retour. Sa vie, ses pratiques, ses idées et ses expériences constituent une véritable propagande par le fait et elles représentent un encouragement pour nous tou.tes, en nous donnant la force nécessaire pour continuer.

Les attaques violentes, avec la préparation et les risques qu’elles comportent, dialoguent avec la multiplicité des actions et activités qui ont lieu dans le cadre du monde anarchiste, en définissant une attitude de confrontation.

Cette harmonie nécessaire entre des pratiques diverses et variées contre l’autorité, renforce chacune d’elles et le positionnement combatif en général. Un tag sur un mur, quelques affiches, une banderole établissent une conversation complice avec la destruction provoquée par un engin explosif, se nourrissant mutuellement. Un rassemblement, un débat ou une activité de propagande génèrent une communication séditieuse avec les restes d’un bus brûlé. Et tout cela, en même temps, se lie à la lutte des compas en prison, en brisant les visions assistentialistes et victimistes. En donnant vie à la solidarité anarchiste, qui se fraye un chemin malgré les obstacles que le Pouvoir multiplie et perfectionne. Et ce n’est pas seulement l’exercice de la solidarité qui a lieu, mais ce qui le sous-tend : la construction de relations qui essayent de s’opposer à toute forme d’autorité, en expérimentant ici et maintenant des chemins de liberté, nous renforçant individuellement et collectivement.

Une forte accolade à tou.tes celles/ceux qui ont construit différentes expressions de solidarité, au cours de cette semaine d’agitation contre l’isolement. Chacune d’elles est une démonstration claire de ce que nous sommes et que le Pouvoir, même s’il s’efforce, ne pourra jamais arrêter.

L’appel est à étendre cette belle façon de pratiquer la solidarité, pour en finir avec le régime d’isolement, pour abolir les condamnations de la justice militaire et obtenir la liberté du camarade Marcelo Villarroel et celle de tou.tes les prisonniers anarchistes et subversif.ves qui luttent dans les prisons.

Avec la compagnonne anarchiste Belén Navarrete Tapia dans la mémoire, qui se transforme en action insurrectionnelle. Sa vie engagée dans la lutte est une raison de plus pour intensifier l’affrontement.

Vive les actions anarchistes !
Liberté pour les [prisonnier.es] anarchistes et les subversif.ves !
Que les prisons explosent !

Francisco Solar
Prison La Gonzalina-Rancagua
Août 2024

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Brochure : Dans la nuit du… https://attaque.noblogs.org/post/2024/08/27/brochure-dans-la-nuit-du/ Tue, 27 Aug 2024 16:50:52 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=56567 Continuer la lecture ]]> Infokiosques.net / jeudi 22 août 2024

Dans la nuit du…
Tactiques & strategies offensives dans le contexte de la lutte anti-CIGÉO

Récits et compilation d’articles d’actions directes contre le nucléaire et le projet d’enfouissement nucléaire à Bure.

Cliquer pour télécharger la brochure en format page par page ou cahier.

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Une voix depuis l’Ukraine : « Il est temps de s’organiser » https://attaque.noblogs.org/post/2024/08/19/une-voix-depuis-lukraine-il-est-temps-de-sorganiser/ Mon, 19 Aug 2024 14:35:03 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=56515 Continuer la lecture ]]> Takku / vendredi 2 août 2024

Fin juillet 2024, un anarchiste membre des forces armées de l’Ukraine a partagé ses réflexions avec Takku ; les voilà.

Je m’appelle Ljosha. Avant la guerre, je vivais en Suède, mais je suis venu en Ukraine après que la Russie a lancé son invasion à grande échelle. Avec mes compas, je voulais développer l’organisation et les activités anarchistes, défendre le peuple ukrainien et la nature ainsi que renforcer le mouvement anarchiste dans la lutte révolutionnaire.
À l’origine, j’ai raillé le mouvement de la gauche extra-parlementaire en 2004, en rejoignant une organisation russe qui comprenait plusieurs groupes d’opposition de gauche. En 2009, j’ai déménagé en Ukraine. En tant qu’anarchiste, j’ai adopté l’approche anarcho-communisme et je suis en faveur d’un mouvement anarchiste organisé.

Au début de la guerre, j’étais en contact avec Dmitry Petrov. Il était l’un des organisateurs de l’unité militaire anti-autoritaire et il cherchait des compas du monde entier, qui seraient prêt.es à participer à la lutte armée contre l’invasion russe, avant tout des compas ayant des idées révolutionnaires et un désir d’influencer aussi la société. Je suis parti pour l’Ukraine en mars 2022. J’étais encore en route à la fin du mois de mars, lorsque la position de l’unité anti-autoritaire au sein des forces armées de l’Ukraine a changé, à cause de la réforme organisationnelle de l’armée, et elle a perdu la possibilité de recruter de nouveaux membres.

Finalement, je ne suis arrivé en Ukraine qu’en juin 2022, quand l’unité anti-autoritaire avait déjà été complètement démantelée. Les compas qui s’y trouvaient se sont dispersé.es dans différentes sections de troupe. Cependant, Dima gardait toujours l’idée de former une nouvelle unité anarchiste. J’ai essayé de l’aider avec le travail d’organisation. Nous cherchions un secteur de l’armée que nous pourrions rejoindre pour commencer à former notre propre unité, dans une nouvelle place au sein de la structure de l’armée. Finalement, un groupe de compagnons, dont Dima et moi, a rejoint une unité d’assaut, avec laquelle nous avons combattu de la fin de l’été à la fin de l’hiver. Notre intention était encore de former une unité anarchiste et d’inviter d’autres compas à nous joindre. Cependant, nous n’y sommes pas parvenus, parce que les commandants de notre service s’opposaient à l’incorporation de personnes identifiées comme femmes ainsi que d’étrangers ne connaissant pas la langue. Il est devenu évident qu’il ne serait pas possible d’établir notre propre unité dans ce service et nous avons commencé à examiner d’autres options.

La critique et l’autocritique sont toujours indissociables de l’activité et de la pensée révolutionnaires. Nous devons évaluer constamment notre environnement, revoir nos méthodes d’action, voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. La stratégie révolutionnaire doit être constamment développée et sa mise en œuvre doit faire l’objet d’une réflexion. En 2022, la stratégie, principalement formulée par Dima, reposait sur l’idée que la Russie subirait une défaite dans cette guerre, ce qui conduirait à une situation révolutionnaire là-bas et en Biélorussie. Si, dans ces conditions, nous avions eu un mouvement anarchiste organisé et une unité militaire anarchiste en Ukraine, faisant partie du premier, nous aurions pu saisir la situation révolutionnaire et réaliser notre projet social. Je ne dirais pas que cette stratégie est dépassée, même maintenant. Je pense que nous pouvons encore organiser nos activités en fonction de cette stratégie, mais dans l’évaluation de la situation selon la critique et l’autocritique, nous voyons bien sûr qu’il n’y a pas eu d’unité militaire anarchiste en Ukraine depuis deux ans. À différents endroits, au sein de l’armée, il y a des compas anarchistes, en petits groupes et individuellement, qui, pour différentes raisons, n’ont pas été en mesure de s’organiser en une seule force. De plus, en regardant le cours de la guerre, il ne peut plus y avoir de certitude que la Russie puisse être confrontée à de telles pertes qui mèneraient à une situation révolutionnaire. Une situation révolutionnaire peut émerger, mais le processus s’est considérablement ralenti. Bien entendu, la nouvelle situation exige de nouvelles approches, une mise à jour de la stratégie et des tactiques. Par exemple, il peut s’avérer raisonnable de revenir à la lutte économique, d’attirer à nouveau l’attention sur l’injustice créée par le système capitaliste et de considérer les perspectives actuelles des grèves ou d’autres luttes économiques. La critique, l’autocritique et la recherche de nouvelles voies doivent être constamment présentes.

Au début de 2023, nous avons quitté l’unité où nous avions combattu en tant que volontaires, libres donc de partir à tout moment. Je suis parti pour la Suède, car notre plan commun prévoyait que pendant un certain temps je travaille sur certaines choses là-bas. D’autre part, Dima a commencé, comme convenu, à chercher des occasions pour constituer à nouveau une unité militaire anarchiste. L’opportunité s’était présentée. Dima a réuni un groupe de quelques comps et ils ont rejoint une unité militaire où on leur avait offert la possibilité de créer leur propre média, à condition qu’ils participent d’abord à la bataille et, ce faisant, démontrent d’être prêts pour l’action militaire. On leur avait promis que, après cela, ils auraient pu créer leur propre unité avec ses propres médias, dans laquelle ils auraient pu inviter d’autres compas et qui aurait eu ses propres médias. Malheureusement, Dima et deux autres compagnons sont morts au cours de leur première mission, lors de la bataille de Bakhmout, le 19 avril 2023.

Je pense que si nous prenons au sérieux la lutte révolutionnaire, nous devons poursuivre les efforts que nos compas qui sont tombé.es n’ont pas pu achever. Par conséquent, j’ai tenu pour acquis que je devais retourner en Ukraine et essayer de poursuivre les efforts de Dima. Je suis revenu ici en juin 2023. Nous avons développé des réseaux entre compas anarchistes isolé.es, mais nous n’avons pas réussi à créer une nouvelle unité à nous, parce que ce n’est pas possible à l’heure actuelle, entre autres à cause de la bureaucratie de l’armée. Je suis moi-même actuellement dans l’armée ukrainienne en tant que soldat régulier, donc non plus comme volontaire. J’ai été blessé en novembre de l’année dernière et en mars de cette année et je vais en Suède pour être soigné, car mes blessures sont assez graves. Mon poignet est salement cassé et un morceau d’os a dû être déplacé d’une côte à la main. La guérison demande avant tout du temps et j’ai l’intention de l’utiliser en participant à la lutte anarchiste internationale en Europe.

Comme on le sait, après le début de la guerre, la Finlande et mon pays de résidence, la Suède, avec des communautés avec lesquelles j’ai des liens étroits, ont adhéré à l’OTAN. Bien entendu, je considère qu’il s’agit d’une évolution négative à la fois pour notre mouvement et pour les sociétés de ces pays. Les anarchistes doivent s’opposer à l’OTAN, tout d’abord parce qu’il s’agit bien entendu d’une organisation militaire impérialiste. Deuxièmement, c’est une question de solidarité. Le processus d’adhésion de la Finlande et de la Suède comprenait de nombreux types d’accords avec cet État impérialiste qu’est la Turquie. La Turquie essaye de toutes ses forces de supprimer le projet révolutionnaire le plus réussi de notre époque : la révolution kurde et l’autonomie au Rojava. Si nous acceptons de rejoindre l’OTAN, nous trahissons nos camarades du Kurdistan. En tant que révolutionnaires, nous ne pouvons pas être en faveur de l’OTAN et certainement pas en faveur de l’adhésion de l’Ukraine ou de tout autre pays. Le rapprochement de l’Ukraine avec le bloc impérialiste occidental constitue également une menace pour les travailleur.euses ukrainien.nes, car, avec ce rapprochement, l’exploitation des travailleur.euses va probablement augmenter. Le rapprochement des dirigeants politiques ukrainiens avec la Turquie serait préjudiciable à tous les égards. L’expansion de l’OTAN est bien entendu préjudiciable pour le mouvement révolutionnaire mondial. Même si aujourd’hui nous nous défendons de l’impérialisme russe aussi avec les armes de l’OTAN, nous ne pouvons en aucun cas sympathiser avec le bloc impérialiste occidental, qui comprend aussi l’État dirigé par Erdogan.

En ce qui concerne la russophobie en Ukraine, je dirais qu’il s’agit davantage d’un phénomène culturel que politique. Les discours disant que tous les Russes sont pareil ou que « un bon Russe est celui qui ne peut pas être vu avec une caméra thermique » sont cultivés par des acteurs du secteur culturel qui ont des intérêts matériels dans ce domaine. Même après 2014, les événements de la place Maïdan et le début de la guerre, les produits de l’industrie russe de la culture et du divertissement ont joué et jouent encore un rôle important sur le marché ukrainien. Du point de vue de la production culturelle ukrainienne, cela est désavantageux. L’interdiction de la langue et de la culture russes est probablement plus le fait de l’élite culturelle que de l’élite politique, bien qu’elle soit aussi entérinée par des politiciens. La production ukrainienne de culture et de divertissement de masse n’a pas atteint, en Ukraine, le niveau de la production russe, en termes de popularité. Par exemple, au cours de l’hiver, une nouvelle série télé sur une bande criminelle des années 1980, à Kazan, a été diffusée en Russie. Je pense que toute l’Ukraine l’a regardé. Elle était très populaire. En Ukraine, quelques leaders culturels et aussi des politiciens ont publiquement condamné le fait de la regarder, en mettant en avant la guerre et les récits impérialistes de la série. Malgré tout, on la regardait. Il me semble donc que la haine contre le peuple russe, le mépris pour tout ce qui est russe et russophone sont incités spécifiquement par des acteurs de l’industrie culturelle, motivés par leurs propres intérêts matériels. Au sein de la société, la situation est différente. En outre, une partie importante de l’armée ukrainienne est russophone. L’ancienne députée et philologue Iryna Farion, récemment assassinée à Lviv, était largement considérée comme une personne bizarre, en raison de ses activités bruyantes et ultranationalistes contre la langue russe, et elle a été expulsée de l’université de Lviv à cause de la pression publique.

D’autre part, la création d’un État-nation et le projet de construction nationale sont bien sûr présents en Ukraine. L’Ukraine n’a pas été un État-nation jusqu’en 1991, lorsque plusieurs pays qui se sont séparés de l’Union soviétique ont commencé le processus de construction de leurs propres États. La création d’un État-nation se poursuit en Ukraine et nous, en tant qu’anarchistes, avons sans aucun doute une attitude négative à cet égard. Un autre projet de construction d’un État-nation est également en cours sur le territoire de l’Ukraine – le projet colonialiste de la Russie. Des idées selon lesquelles la langue ukrainienne ne serait pas vraiment une langue et le peuple ukrainien ne serait pas vraiment un peuple et selon lesquelles l’Ukraine devrait rester sous le contrôle de la Russie ont été assidûment diffusées et ont eu un grand impact sur la société, par le biais d’entreprises et d’une certaine partie de l’élite politique ukrainienne. Au moins jusqu’en 2013, une partie importante de l’élite politique était fortement pro-russe. Sur le territoire de l’Ukraine se déroule une compétition entre le projet de construction nationale ukrainien et le projet colonialiste russe. Les deux projets sont préjudiciable du point de vue anarchiste, car un empire et un État-nation sont des instruments d’assujettissement, d’exploitation, de répression et d’injustice. Du coup, nous devons bien sûr nous opposer aux deux.

Dans l’histoire de l’Ukraine, il y a des projets antérieurs de construction nationale. Pendant la guerre civile ukrainienne, ou guerre d’indépendance, dans laquelle différents groupes de gauche et de droite ont été impliqués, a été fondée, entre autres, la République populaire d’Ukraine. Cependant, à la suite de la guerre de 1921, le territoire de l’actuelle Ukraine a été divisé entre la Pologne et l’Union soviétique et le projet de construction nationale a pris fin, pour un certain temps. En 1991, l’une des conditions de la formation d’un État-nation, c’est-à-dire l’émergence d’une élite nationale, était remplie. Dans ce cas, elle a été créé par l’appareil du parti. Dans les dernières années de l’Union soviétique, des projets de construction nationale étaient déjà en cours dans toutes les républiques soviétiques. Quand l’Ukraine est devenue indépendante, une élite locale prête à l’emploi a pris la tête du projet d’État-nation. Une bureaucratie avait également été créée, qui a pu elle aussi être adoptée comme bureaucratie nationale de l’État ukrainien. La mise en place de la direction du parti soviétique et de bureaucrates soviétiques locaux comme dirigeants d’un État indépendant a eu lieu en Ukraine de la même manière que dans beaucoup d’autres anciennes républiques soviétiques, en 1991. Le projet impérialiste et colonialiste a été remplacé par le projet d’État-nation. Comme je l’ai dit, les anarchistes s’opposent aux deux, bien entendu.

Sur la question de ce que je pense que les compas en Europe occidentale devraient faire maintenant, je dirais que cela dépend du contexte local. En Suède, par exemple, il n’y a que quelques collectifs qui se définissent spécifiquement comme anarchistes. Les dynamiques du mouvement y sont variables. À un moment donné, il y avait en Suède de forts groupes de gauche, qui ont travaillé de manière impressionnante sur l’anti-fascisme, par exemple le Revolutionary Front, qui s’est dissous sous la pression de l’État. En Occident aussi, les États répriment l’activité révolutionnaire. De nombreux membres du Revolutionary Front ont reçu des peines de prison, principalement pour des attaques contre l’extrême droite. En Suède, il y a eu aussi un fort mouvement de solidarité qui soutenait la révolution au Rojava. Là, la force du mouvement de gauche en général varie considérablement. Bien entendu, en Suède aussi, les anarchistes devraient s’efforcer, et s’efforcent, de créer une situation où le mouvement soit aussi fort que possible, organisé et prêt à relever des défis historiques.

Il est peu probable que la guerre conduise à la défaite complète de l’Ukraine. Auparavant, il y avait des espoirs que cela mènerait à une victoire militaire de l’Ukraine. Maintenant, il n’y a plus la même certitude de victoire, mais il semble que l’Ukraine ne perdra pas complètement la guerre. Il se peut que la guerre agisse comme un moyen pour imposer l’État-nation ukrainien et unifier artificiellement les couches supérieures de sa société.

En ce qui concerne le soutien des compas occidentaux.les à l’Ukraine, je pense que les gens devraient aborder la question en considérant que nous avons ici des compas qui sont dans des situations difficiles. En tant que mouvement, nous devons montrer notre solidarité envers les compas qui sont dans des situations difficiles. Je pense que c’est le moment de faire des efforts pour un travail d’organisation, à la fois en Occident et en Ukraine. Ici, Solidarity Collectives est une bonne organisation et un bon réseau de volontaires, dont les activités, en plus de l’aide humanitaire, visent spécifiquement à organiser le mouvement. Solidarity Collectives peut être contacté directement pour soutenir de telles activités.

En plus des Ukrainiens, des Russes et des Biélorusses, l’unité militaire anti-autoritaire comprenait aussi des compas occidentaux.ales. Certain.es avaient également une expérience militaire au Kurdistan. Il y avait des compas qui ne connaissaient ni le russe ni l’ukrainien et qui pouvaient communiquer seulement en anglais. Les problèmes linguistiques ont été résolus collectivement et ils ont été surmontés aussi sur le champ de bataille. Harris et Ciya, les compagnons qui sont tombés en même temps que Dima, étaient déjà là depuis un certain temps. Ciya, qui avait aussi été au Kurdistan, participait au Solidarity Collectives et Harris a combattu au sein de la Légion internationale – qui n’était pas une unité anarchiste, ni anti-autoritaire – avant de rejoindre la nouvelle initiative de Dima. Il n’y a actuellement aucune unité militaire anarchiste à rejoindre en Ukraine. Si quelqu’un.e envisage de rejoindre la défense armée de l’Ukraine, c’est bien sûr moralement justifié dans le sens que le peuple ukrainien doit être défendu contre l’agresseur. Si quelqu’un.e veut s’enrôler, il vaut mieux contacter les compas du lieu, d’abord. Cependant, personnellement, je n’inviterais pas les compas à rejoindre l’armée ukrainienne maintenant que nous n’avons pas notre propre unité, au sein de laquelle nous pourrions poursuivre nos propres objectifs. Si on peut en créer une, la situation sera différente et alors bien sûr ce serait bien que des compas de l’Ouest la rejoignent aussi. Mais je pense que maintenant il est vraiment temps de concentrer nos efforts sur la formation d’un mouvement anarchiste unifié et organisé, partout.

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Réflexions scélérates – Déclaration de Gino Vatteroni dans le cadre du procès contre le journal anarchiste Bezmotivny https://attaque.noblogs.org/post/2024/08/09/reflexions-scelerates-declaration-de-gino-vatteroni-dans-le-cadre-du-proces-contre-le-journal-anarchiste-bezmotivny/ Fri, 09 Aug 2024 19:03:35 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=56468 Continuer la lecture ]]> Indymedia Nantes / vendredi 9 août 2024

Note d’Attaque : Ce texte a été écrit par le compagnon Gino Vatteroni et déposé lors de l’audience du 24 mai du premier tronçon du procès qui fait suite à l’opération répressive Scripta Scelera, du 8 août 2023, contre le bimensuel anarchiste internationaliste Bezmotivny.

 

Prologue méthodologique : un récit basé sur des corrélations fallacieuses

Avec l’arrivée des ordinateurs et depuis l’implantation du « phénomène big data », s’est progressivement développée une technique de recherche et d’enquête qui, peu à peu, a relégué au second plan le concept de théorie et de méthodologie scientifique. Avec l’émergence des big data, nombreux sont ceux qui ont essayé de parler de end of the theory, en affirmant l’objectivité de la donnée en soi et alimentant cette rhétorique suivant laquelle correlation is enough, c’est-à-dire « la corrélation est suffisante ».

Un des auteurs qui s’est le plus exposé dans ce sens est sans doute Chris Anderson, physicien et journaliste scientifique qui, dans un article publié en 2018 dans Wired, intitulé The End of Theory : The Data Deluge Makes the Scientific Method Obsolete (La fin de la theorie : le déluge de données rend la méthode scientifique obsolète), a défendu que la disponibilité d’énormes quantités de données, combinée à des techniques statistico-mathématiques spécifiques, est en mesure de supplanter tout autre instrument analytique en rendant, de fait, la méthode scientifique obsolète. À la base des convictions de Anderson, glissant dangereusement d’un positivisme scientifique déjà dépassé vers un fidéisme technologique inconditionnel, qui a pris le nom de datisme, il y a l’idée que la notion de corrélation remplace celle de causalité, permettant à la science de progresser sans qu’il ne lui soit nécessaire de se confronter à des modèles cohérents, à des théories unifiantes ou à des expositions logiques.

En termes d’approche, la proposition à la base de la méthode scientifique prévoit historiquement la construction d’un modèle théorique, qui n’est rien de plus qu’une hypothèse (ou une série d’hypothèses) à vérifier. Le modèle est ensuite testé à travers une série d’expériences qui, en fonction de leur issue, corroborent ou invalident les hypothèses de départ, déterminant ainsi la cohérence du modèle même, aussi bien prise isolément que sur le plan de la cohérence avec les évidences empiriques qui émergent dans le monde réel. Le modèle théorique qui émerge dans sa formulation (plus ou moins) définitif au terme du processus de validation est, de fait, un système (complexe) que les chercheurs imaginent pour interpréter les rapports existants entre tous les éléments qui le composent : en d’autres mots, c’est une simplification que les scientifiques proposent comme schéma de référence pour analyser les comportements des variables sous observation et produire des statements, des considérations, qui en déterminent l’impact sur le système.

Depuis Descartes, la science a travaillé pendant des siècles en suivant cette ligne directrice. S’il est vrai en effet que le débat sur la représentation de la réalité sous forme de données a été nourri par le mythe « leibniziano-cartésien » de la description mathématique des processus, ce débat a toujours été filtré par l’idée que la donnée est « chargée de théorie », c’est-à-dire l’expression tangible d’un phénomène, qu’il faut toutefois encadrer par les mécanismes de la logique déductive. C’est pour cette raison que le scientifique est habitué au fait que la notion de corrélation n’implique pas automatiquement celle de causalité, et il sait qu’il ne faut pas tirer de conclusions exclusivement sur la base d’une corrélation, car il est nécessaire de comprendre les dynamiques qui relient entre elles deux données.

À l’inverse, pour Anderson et pour les partisans du datisme, la donnée communiquerait déjà en soi une série de contenus, et leur corrélation serait donc suffisante pour donner vie à des modèles déterminés que la méthode scientifique obsolète n’est pas en mesure d’identifier. Mais, s’il est vrai d’un côté que les données sont capables de communiquer une série de contenus, d’un autre côté ces données sont cependant fortement influencées par la lecture que l’on en fait et – contextuellement – par le récit que l’on construit autour. De plus, privées d’un lien logique et de causalité précis et déterminés, ces corrélations de données finissent par créer un modèle substantiellement incohérent et non fiable. En effet, si l’on part de la définition la plus académique de la corrélation, à savoir la relation entre deux variables statistiques de sorte qu’à chaque valeur de la première variable correspond avec une certaine régularité et avec une approximation plus ou moins grande une valeur de la deuxième, il est assez simple d’imaginer les raisons pour lesquelles la corrélation à elle seule ne s’avère pas être une explication suffisamment solide pour éclaircir la nature de la relation qui relie deux phénomènes. De cette manière, ce qui au fond est fondamental, c’est le récit que l’on construit autour de telles simples corrélations de données, des corrélations substantiellement privées de liens logiques et causales cohérents et valides. Mais ce récit, tout en étant en apparence rationnel, se révèle intrinsèquement non fiable et absurde précisément parce qu’il est construit sur de telles corrélations simples et incohérentes.

Ceux qui s’y connaissent un peu en mathématique savent qu’existe la prétendue Théorie de Ramsey, que l’on doit au mathématicien, logicien, statisticien et économiste britannique Frank Plumpton Ramsey, qui concerne en substance la combinatoire finie, la manière suivant laquelle on peut distribuer les ensembles d’objets et les différentes questions associées à de telles distributions, qui comportent certains théorèmes démontrant clairement comment n’importe quelle corrélation de données peut être trouvée si une série de données suffisamment nombreuses est présente. C’est-à-dire qu’il existe des corrélations, prenant le nom de corrélations fallacieuses, dues uniquement au nombre de données et non pas à leur qualité, à la nature des données elles-mêmes. Un exemple classique de cela c’est la corrélation linéaire, dont le coefficient est égal à 0,993, entre deux variables comme la consommation de margarine aux États-Unis et le nombre de divorce dans le Maine de 2000 à 2009 (pour cet exemple et de nombreux autres semblables on peut consulter le site spurious correlations, créé par Tyler Vigen, à l’époque étudiant en droit de l’Université de Harvard, et aujourd’hui consultant auprès du Boston Consulting Group).

On pourrait dire la même chose en ce qui concerne les deux variables prises en considérations par les enquêteurs dans le procès en cours, comme les écrits publiés sur Bezmotivny au sujet d’une critique radicale du système techno-industriel, et les attaques contre les structures technologiques ayant eu lieu en Italie entre 2021 et 2023.

S’il existait un lien de causalité effectif et avéré entre chaque variables mentionnées ci-dessus, il suffirait donc de diminuer la consommation de margarine aux États-Unis pour que diminue en même temps le nombre de divorces dans le Maine, tout comme il suffirait d’empêcher la publication du journal en question afin d’éliminer totalement les attaques contre les structures technologiques en Italie. Et la confirmation du manque absolu de lien de causalité dans ces corrélations demeure précisément dans le fait incontestable qu’au cours de ces derniers mois, c’est-à-dire depuis que Bezmotivny a cessé de paraître, de tels attentats n’ont pas disparu et encore moins diminué. Un peu de bon sens suffit donc pour se rendre compte que ces corrélations rentrent dans la catégorie des corrélations fallacieuses.

En se basant sur ce type de corrélations, on peut même en arriver à examiner et à donner du crédit au fait qu’une donnée, un phénomène, qui devrait représenter une cause, a lieu ultérieurement à la donnée, au phénomène, qui devrait en être l’effet. Par exemple, dans sa demande de mesures préventives adressée au juge des libertés et de la détention en date du 3 mars 2023, le procureur met en lien un incendie contre une antenne-relais Vodafone et d’une antenne de Rai Way « ayant eu lieu à Gènes le 2 février 2021 » avec un article apparu dans le numéro 1, année 1, de Bezmotivny du 15 février 2021, duquel se seraient inspirés les auteurs de l’incendie pour rédiger leur revendication. Une action aurait donc été accomplie à l’instigation d’un écrit apparu après les faits ! Puissance des corrélations fallacieuses! Dans le paragraphe suivant, on comprend bien comment le récit est ensuite opportunément construit sur de telles corrélations sans le moindre lien logique. Afin de remédier à l’incohérence incontestable qu’une cause puisse suivre un effet, ce paragraphe débute par la formule « Il est bien possible que », introduisant ainsi une véritable conjecture sans la moindre validité car elle n’est pas démontrée, dans le but de rendre apparemment plausible et cohérent le récit basé sur une corrélation factuelle à laquelle manque l’hypothétique lien de causalité.

Toutes les corrélations établies entre les différents articles publiés dans divers numéros de Bezmotivny et les nombreuses actions ayant eu lieu à différents endroits d’Italie sont insensées, voire ridicule. Établies uniquement grâce au partage de mots spécifiques ou de slogans particuliers, par ailleurs assez communément utilisés dans le contexte d’opposition au système politico-économique, présents aussi bien dans les revendications des actions accomplies que dans les articles pris en considération. Une telle technique reflète pleinement la subordination fidéiste, si ce n’est malicieusement intéressée, des capacités logico-déductives humaines aux capacités automatiques des calculs de la soi-disant intelligence artificielle. Une machine opportunément programmée pondra en effet des centaines de corrélations entre deux catégories de données basées sur des mots ou des phrases spécifiques, sans que cela ne comporte aucun lien de causalité entre deux types d’éléments pris en considération. Seul le récit qui suivra, construit par les chercheurs autour de telles corrélations, se préoccupera de créer un lien de causalité apparent, en l’adaptant aux éléments.

En conclusion, dans le cas ici considéré, la quantité démesurée de données utilisée a pour principal objectif – à travers une liste répétitive et appuyée – de troubler et de détourner l’attention de l’absence totale de logique, de causalité et de démontrabilité relative des innombrables corrélations fallacieuses extrapolées à partir des données mêmes.

La diabolisation du dissensus politique

Le but principal du procès actuel est sans aucun doute la diabolisation de l’anarchisme. Et un tel objectif s’insère bien à l’intérieur de cette veine de marginalisation et de condamnation du dissensus politique mis en œuvre par n’importe quel ordre établi quelle que soit l’époque historique. En Italie, en particulier, cette diabolisation a des racines si profondes qu’elles remontent jusqu’au temps de l’unification, se propageant et se ramifiant avec continuité jusqu’à aujourd’hui, abstraction faite des différents agencements institutionnels pris par le pouvoir politique.

Une diabolisation du dissensus déclinée, d’une fois à l’autre, avec des comportements plus ou moins tolérants ou prononcés, principalement basés sur la plus ou moins grande proximité aussi bien spatiale que temporelle des idées et des conduites hétérodoxes choisies par les individus.

Parmi les innombrables exemples historiques pouvant être pris en considération, le cas de Giuseppe Mazzini est emblématique. Élevé au rang de père de la Patrie Italienne, aux côtés de figures comme Garibaldi, Cavour et Vittorio Emanuele II, au lendemain de sa mort, et toujours plus à partir des deux dernières décennies du 19e siècle, il fut en réalité toujours considéré et traité au cours de sa vie comme un dangereux terroriste par la monarchie de Savoie. En effet, Mazzini mourut à Pise le 10 mars 1872, sous le faux nom de Georgio Brown, car contraint à une longue cavale par les nombreuses condamnations (parmi lesquelles l’une prévoyait la peine de mort) dont l’affligeaient les différents tribunaux de ce même ordre monarchique qui par la suite se comportera, de nombreuses années après de tels événements, comme l’héritier idéal et politique de la pensée du génois, allant jusqu’à le commémorer solennellement, en septembre 1922, avec une série de timbres, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort.

En ce qui concerne l’anarchisme, l’attitude assumée vis-à-vis de lui par les différentes institutions politiques italiennes a toujours été une attitude de condamnation et de réprobation, justement parce que l’anarchisme a toujours représenté et exprimé, de tout temps et en tout lieu, ces instances de changement radical tant abhorré par n’importe quel ordre établi. Et pour réprimer et écraser toute idée de changement radical, il n’y a rien de mieux que la diabolisation de ceux qui sont les porteurs de telles idées, refusant de reconnaître la moindre valeur politique et sociale, et par conséquent moral, à la pensée et aux actions d’un tel individu ou groupe de personne. En fin de compte, il s’agit de l’indispensable construction de l’ennemi, qu’il soit intérieur ou extérieur, à jeter en pâture à l’opinion publique dans l’objectif de consolider ou d’élargir le consensus vis-à-vis du pouvoir établi.

Comment ne pas rappeler que le Code pénal de l’État monarchiste italien qualifiait de malfaiteurs tous ceux qui attentaient à l’administration de la justice, ou à la foi publique, ou à la sûreté publique, ou à la bonne coutume et à l’ordre des familles, ou contre la personne ou la propriété, donc niant intrinsèquement aux actes et aux actions inhérentes aux instances de changement toute valeur politique et sociale. Avec le Code pénal sarde de 1859 (avec l’art. 426), qui sera intégralement repris par le Code pénal du nouvel État unifié, et par la suite par le Code pénal Zanardelli (avec l’art. 248), introduit en 1890, toute action nuisant au changement du statu quo était ainsi explicitement assimilée à un acte de délinquance privé de connotations politiques et morales. Une telle assimilation a été maintenue inchangée jusqu’en 1930, quand sera mis en place le code fasciste qui dans l’art. 416 réglementera l’association de malfaiteurs, qui reprendra intégralement l’esprit et la structure des lois précédentes.

Esprit et structure qui sont également maintenus dans le Code pénal actuel, en parfaite continuité avec les systèmes institutionnels passés, selon lequel toute pensée ou action porteuses d’instances de changement politique et social sont réduites et assimilées à la délinquance, tout en faisant constamment et intrinsèquement l’éloge du concept opposé d’invariance et de permanence.

Il est d’ailleurs logique que pour continuer à se perpétuer, un pouvoir constitué entrave et opprime la moindre possibilité de changement. Autrefois on appelait cela la raison d’État, que l’on dissimule aujourd’hui hypocritement sous les vestiges du meilleur – sinon l’unique – monde possible. Une sorte de fin de l’histoire empruntée à la proposition historiographique provocatrice, développée en 1992 par le politologue états-unien Francis Fukuyama, d’après qui on aurait désormais atteint, suite à la chute du mur de Berlin, un point d’évolution humaine et sociale au-delà duquel il ne serait plus possible d’aller.

Voilà que, dans un tel contexte, le fait de considérer et de juger criminelle et délictueuse toute idée de changement radical du système politique, économique et social actuel semble donc presque quelque chose d’inéluctable.

Ce sont les idées de changement qui font peur à l’État, et qui doivent donc être combattues et réprimées avec fermeté. L’anarchisme étant inéluctablement voué au changement et au renversement de toute société fondée sur l’oppression et l’inégalité, il devient donc l’ennemi naturel de toute institution établie. Et tout est légitime contre un tel ennemi, y compris passer sur ces valeurs morales et civiques fondamentales qui sont prônées publiquement et codifiées dans les documents constitutionnels des États, mais qui en fin de compte restent perpétuellement lettre morte.

Dans l’affaire actuellement en examen, la liberté de pensée et de presse tant vantée et défendue par les prétendus cercles étatiques démocratiques – codifiée dans la constitution italienne par l’article 21 à travers l’incipit suivant : Tous ont le droit de manifester librement leur pensée par la parole, l’écrit et tout autre moyen de diffusion. La presse ne peut pas être sujette aux autorisations et à la censure – est superbement ignorée en faveur de la bien plus importante raison d’État. Par ailleurs, l’ordre démocratique peut aussi se permettre légalement de l’ignorer car l’article constitutionnel précédemment cité est de fait anesthésié par les diverses normes pénales et administratives qui prévoient, par exemple, que la publication de n’importe quel journal ou périodique doit être soumis à l’enregistrement auprès d’un tribunal, que pour un tel enregistrement n’importe quel journal ou périodique doit être pourvu d’un directeur responsable, qu’un tel directeur responsable doit nécessairement être inscrit à l’ordre des publicistes ou des journalistes professionnels, que pour pouvoir être inscrit à un tel ordre on doit nécessairement avoir exercé des collaborations journalistiques non occasionnelles et régulièrement rétribuées en faveur de quotidiens, de périodiques ou de différentes chaînes de radiotélévision et de sites en ligne au cours des deux années précédents la présentation de la demande. Et ils ont le courage d’appeler cet écheveau de limitations liberté de la presse !

D’ailleurs, quand on met en discussion la raison d’être d’une entité qui fonde son existence sur la force coercitive, cette dernière doit nécessairement se manifester et se déployer pleinement en défense de la conservation et de l’invariance de l’entité même. Mais pour se déployer pleinement et sans le moindre scrupule, la force coercitive de l’État démocratique a besoin d’argumentations au moins partiellement plausibles et partageables par l’opinion publique. Ces argumentations se basent souvent sur le renversement sémantique de termes et de concepts spécifiques, afin que la charge négative résultant du renversement de ces éléments retombe entièrement sur l’individu ou le groupe à réprimer. C’est le cas, par exemple, du concept représenté par le terme terrorisme.

Le renversement sémantique du concept de terrorisme

L’élaboration du concept de terrorisme s’est progressivement développée, surtout au cours des cinquante dernières années, sous des formes toujours plus évanescentes, toujours plus fumeuses, toujours plus éloignées de la signification objective de ce mot.

Le terme est forgé à partir de l’expérience du Régime de la Terreur, s’étant instauré dans la France de 1793, à coups de têtes guillotinées suivant les décisions du Comité de salut public, organe du gouvernement jacobin alors en charge. Les néologismes français terrorisme et terroriser, créés à partir du latin terror, commencent à circuler en Europe avec pour signification précise – dont témoignent encore les dictionnaires – l’« action du pouvoir politique d’inspirer la terreur auprès des citoyens, à travers la contrainte et l’usage illégitime, indiscriminé et imprévisible de la force ». Son origine trahit donc clairement le fait de se référer à une méthode de gouvernement, adoptée par un régime politique constitué, destinée à la répression du dissensus. Il est donc inhérent à l’État même.

Les années passant, un retournement sémantique a lieu avec le colonialisme européen. Les puissances européennes se servirent du stigmate lié à l’utilisation du terme terrorisme contre les populations asiatiques et africaines qui essayaient de se rebeller contre les politiques coloniales d’extermination et de prédation des ressources. Dans certains cas l’accusation de terrorisme ouvrit la voie à de véritables génocides, comme ce qui arriva en Namibie pour la population Herero trucidée par l’armée allemande. Le Général Lothar von Trotha, responsable du génocide, commis entre 1904 et 1907, écrivit : « Je considère que la nation des Héréros comme telle doit être annihilée ou, si ce n’est tactiquement pas faisable, expulsée hors du territoire par tous les moyens possibles. […] L’exercice de la violence fracassera le terrorisme et, même avec effroi, cela fut et demeure ma politique. Je détruis les tribus africaines par une coulée de sang et d’argent. Ce n’est qu’une fois ce nettoyage accompli que quelque chose de nouveau pourra émerger, qui restera ».

Un sort analogue tomba sur les Mau Mau du Kenya, massacrés par les Anglais au cours des années cinquante du siècle dernier. Sous prétexte de la lutte contre le terrorisme, il devint possible dans ce cas aussi de légitimer des méthodes terroristes comme les camps de concentration et l’usage systématique de l’électrochoc.

Par ailleurs, le colonialisme italien en a fait tout autant en matière de camps de concentration, viols de masse et gaz neurotoxiques en Afrique comme dans les Balkans. À ce propos, nous pouvons signaler en passant le procès du Tribunal Spécial pour la défense de l’État qui s’est tenu en 1940 contre 60 Slovènes. Ceux-ci étaient accusés d’un délit associatif avec finalité terroriste en tant que participants « à des associations visant à commettre des attentats contre l’intégrité et l’unité de l’État ».

Les années passant, donc, les différents États européens réalisèrent un retournement sémantique progressif du concept de terrorisme, qui de méthode de gouvernement utilisé contre les gouvernés s’est transformé en méthode de lutte adoptée par les gouvernés eux-mêmes contre les institutions et ses fonctionnaires. On trouve un exemple emblématique dans la définition adoptée par la Convention pour la prévention et la répression du terrorisme, élaborée à Genève en 1937, selon laquelle sont terroristes « les faits criminels dirigés contre un État et dont les fins ou la nature visent à provoquer la terreur auprès de certaines personnalités, groupes de personnes ou dans le public ».

Entre la terreur généralisée de la population, sous-jacente à la notion primordiale de terrorisme, et la frayeur de certaines personnalités il y a évidemment un abîme, pourtant d’après cette définition la terreur de certaines personnalités et celle du public sont considérées comme équivalentes. Le terrorisme est d’ailleurs défini comme un crime dirigé contre un État et non contre la population. Quelles sont ensuite les personnalités protégées par la Convention apparaît clairement dans le n.1 de l’article 2 : les chefs d’État et leurs conjoints, ainsi que les fonctionnaires publics.

Malgré cela, la conception originaire du terme terrorisme parvenait néanmoins à conserver parfois une certaine persistance, sans doute en raison de la succession de certains événements et processus historiques, comme le phénomène de la décolonisation s’étant déroulé en Afrique au cours des années soixante du XXe siècle, si bien que dans une résolution de l’Assemblée Générale de l’ONU du 18 décembre 1972 il était réaffirmé solennellement « la légitimité des mouvements de libération nationale », condamnant « les actes de terrorisme étatique, accomplis par les régimes coloniaux, racistes et étrangers ». Et le Comité spécial pour le terrorisme international, constitué avec la résolution susmentionnée, affirmait ensuite que « le terrorisme individuel est l’effet de celui étatique, constituant une réponse violente de la population civile à la politique d’oppression étatique ».

Dans les pays d’Europe Occidentale, et en Italie en particulier, c’est au cours des années soixante-dix et quatre-vingt que s’accomplira le retournement sémantique définitif et décisif du concept de terrorisme, dans l’objectif de contrer, de la part de l’ordre étatique, l’insurgence politique et sociale interne s’étant développée à cette même période. À partir de cette date, sera qualifié de terroriste toujours et uniquement ceux qui mènent une activité visant à un changement radical de l’ordre établi, c’est-à-dire qui tend à la subversion de l’État.

Par la suite, c’est la résolution du Parlement européen du 30 janvier 1997 qui adoptera officiellement une définition du terrorisme en phase avec ce retournement sémantique. Ces représentants des gouvernements occidentaux, se sentant au fond autorisés par l’effondrement de l’Union Soviétique à théoriser la fin des idéologies non capitalistes et par conséquent l’épuisement de la possibilité et légitimité d’une quelconque perspective révolutionnaire de changement, affirmaient dans cette résolution que « tout acte commis par des individus ou des groupes recourant à la violence ou menaçant d’utiliser la violence contre un pays, ses institutions, sa population en général ou des individus concrets, qui, motivé par des aspirations séparatistes, par des conceptions idéologiques extrémistes ou par le fanatisme religieux, ou inspiré par des mobiles irrationnels et subjectifs vise à soumettre les pouvoirs publics, certains individus ou groupes de la société, ou, d’une façon générale, la population, à un climat de terreur ». En dernière analyse, dans cette résolution, grâce à un mélange intentionnel d’éléments originaires et actuels de la notion de terrorisme, la tranquillité préservée est uniquement celle des pouvoirs publics.

En outre, compte tenu du caractère indéterminé des actes concrets considérés comme terroristes, c’est le motif idéologique qui devient fondamental. Ce n’est pas un hasard si la liste des motivations terroristes suit un ordre croissant de psychologisation : aspirations séparatistes, conceptions idéologiques extrémistes, fanatisme religieux, mobiles irrationnels et subjectifs.

Dans un crescendo exponentiel, au lendemain de l’attentat des Tours Jumelles de New York, le 11 septembre 2001, l’Union Européenne a ressenti l’exigence d’élaborer une discipline sur le terrorisme imposant des obligations supplémentaires aux États membres. C’est ainsi que fut adoptée la décision-cadre 2002/475/GAI (Conseil Justice et Affaires Internes de l’U.E.) suivant laquelle sont terroristes ces actes intentionnels « […]définis comme infractions par le droit national, qui, par leur nature ou leur contexte, peuvent porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale lorsque l’auteur les commet dans le but de gravement intimider une population ou contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque ou gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou une organisation internationale ». Cette décision-cadre sera incluse, et même aggravée dans sa portée répressive, dans le Code pénal italien avec l’introduction, en 2005, aux lendemains des attentats dans le métro de Londres, de l’art. 270 sexies. Cette définition s’oriente, elle aussi, vers la préservation essentielle des pouvoirs publics. Cependant, ceux-ci sont pour la première fois préservés non seulement d’un potentiel renversement révolutionnaire, mais carrément de potentielles influences et controverses temporaires sur des questions spécifiques. En dernières analyses, un litige syndical, une grève, pourrait aussi être considéré comme un acte terroriste contre l’ordre établi.

On peut conclure ce bref examen historique en affirmant que le droit international, dévaluant progressivement l’élément de la terreur, a aujourd’hui deux poids et deux mesures pour le terrorisme non étatique et pour celui étatique. Dans le premier cas, on peut même être considérés comme des terroristes abstraction faite de l’élément de terreur, car ce qui est mis en avant c’est la finalité de déstabilisation du système politique étatique ou d’opposition à une décision particulière. Dans le second cas, la terreur semée manu militari dans la population, par exemple grâce à un bombardement aérien d’une ville, ne suffit pas pour qualifier un État comme terroriste, car il faut démontrer qu’un tel état de terreur est le motif principal de l’action militaire, et non pas un simple effet collatéral d’une telle action, bien que prévu et voulu. En effet, selon les Protocoles Additionnels de 1977 aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatifs à la protection des victimes des conflits armés internationaux ou non, ne sont interdits que « les actes ou menaces de violence dont le but principal est de répandre la terreur parmi la population civile ».

En dépit de l’origine du terme, encore aujourd’hui pétrifié dans la racine même du mot (terror-isme), selon les sources juridiques internationales et nationales ce concept a aujourd’hui peu à voir avec l’imposition de la terreur sur la population. Dans sa version juridique le terrorisme semble plutôt concerner la terreur que les États ont des populations et des individus.

En dehors de l’État le néant

Le retournement sémantique du concept de terrorisme a donc aussi provoqué le renversement concomitant du terme indiscriminé. En effet, si au départ il s’agissait de l’État qui terrorisait la population entière d’un territoire à travers des actes violents indiscriminés en vue d’une fin politique ou idéologique, désormais ces actes sont accolés à une partie, plus ou moins grande, de la population elle-même à l’égard de l’État. Ainsi, l’État prend la place de la population, si bien que les actes violents indiscriminés s’avéreront être ceux dirigés contre les appareils institutionnels. Derrière un tel retournement ressort l’idée que la société est un tout organique et monolithique, et celle-ci coïncide nécessairement avec l’État. Cela va bien au-delà du caractère absolu du pouvoir étatique par rapport au corps social, arrivant jusqu’à l’absorption et l’assimilation du corps social dans l’État.

Sur la base de cette idée, l’État devient le principe d’intelligibilité de ce qui est, mais aussi de ce qui doit être. L’État devient fondamentalement l’idée régulatrice de cette forme de pensée, de réflexion, de calcul et d’intervention qui prend le nom de politique : la politique comme mathesis, comme forme rationnelle de l’art de gouvernement. La raison de gouvernement, la ratio de contrôle et de gestion de la réalité, donc, place l’État comme principe de lecture de la réalité même, comme objectif et comme impératif. L’État est la res cogitans cartésienne qui crée et modèle la réalité, la res extensa.

Pour édifier et rendre évidente la rationalité et la nécessité de l’État, on lui crée un mythe fondateur, on lui invente une tradition. C’est le droit naturel qui le lui fournira, au cours du 17e siècle, dans le même arc de temps où se développait et s’imposait dans les sciences une philosophie mécaniciste. Cela se réalisera en particulier à travers les réflexions de Thomas Hobbes, qui théorisera un état de nature dans lequel on détermine un état de guerre permanent (bellum ominium contra omnes), dans lequel les hommes, tels des loups, sont les uns pour les autres une menace constante (homo homini lupus). Pour échapper à une telle condition d’insécurité permanente, les êtres humains, à travers la raison, la ratio, se décidèrent à souscrire à un pacte à la fois d’union et de soumission, avec lequel ils cédèrent leurs droits naturels (le droit de tous sur tout) à un souverain qui avec sa force et son pouvoir maintiendrait et garantirait la paix et la sécurité. C’est donc à travers ce pacte que se constitue l’État, dont le pouvoir est absolu, parce que le contrat social est un acte unilatéral et irréversible qui ne soumet le souverain à aucune forme d’obligation et que les sujets ne peuvent pas défaire. L’État devient la source du droit et de la morale, son pouvoir est indivisible et intègre aussi l’autorité religieuse. L’État est donc le meilleur des mondes possibles, c’est même le seul monde possible, c’est la ratio unique et absolue de la civilisation, sans lui les êtres humains vivraient dans l’insécurité constante, dans une situation de guerre permanente.

Peu importe qu’une telle théorisation n’ait rien de réel, relativement à l’hypothétique condition de l’état de nature, et qu’un tel mythe fondateur n’ait jamais été vérifié, nulle part et à aucune époque. Son importance tient dans le fait qu’il a eu – et qu’il détient encore – la force de modifier et de modeler la réalité elle-même, imprimant et transmettant des valeurs et des coutumes fonctionnelles à des concepts asymétriques comme l’obéissance et la dépendance, sur lesquels l’État base sa raison d’être.

De cette manière, un régicide, ou une quelconque action contre des personnalités ou des structures institutionnelles, ne visera plus à terroriser uniquement les souverains et les classes dominantes, comme cela serait dans les intentions de ceux qui souhaitent un changement radical de l’ordre social, mais pourra être considéré comme un acte terroriste indiscriminé, car les souverains et les classes dominantes représentent et coïncident avec la société toute entière. À ce stade, comme nous l’avons déjà vu, même un litige sur une question spécifique, visant à exprimer un désaccord envers des actes particuliers concernant la sphère économique, politique, sociale et environnementale, par exemple un différend syndical ou l’opposition à un projet d’infrastructure, pourront être considérés comme des actes terroristes, car tendant à modifier un ordre établi intrinsèquement non modifiable.

D’un autre côté, la conséquence logique de l’idée de la nécessité et immutabilité de l’ordre étatique, le pilonnage d’un territoire densément peuplé réalisé par un État (toute référence au génocide qui a lieu actuellement dans la bande de Gaza n’est absolument pas un hasard), ne sera pas considéré comme un acte terroriste indiscriminé, mais plutôt comme une action de guerre légitime et ciblée. Une action chirurgicale, un terme qui est à la mode depuis quelques décennies, utilisé pour désigner les bombardements aériens sur les villes, une terminologie et un concept qui tendent à dissimuler et à reléguer au second plan les prétendus effets collatéraux, à savoir les massacres de civils prévus et voulus, sans lesquels il ne serait pas possible d’atteindre l’objectif réel et principal souhaité : abattre le moral de la population, c’est-à-dire, une fois encore, semer la terreur.

Terroriser et réprimer

Malgré tous les retournements sémantiques décrits, la forme archétypale de terrorisme reste en définitive celle étatique, le terrorisme par excellence. En somme, le terrorisme est essentiellement une pratique de gouvernement. Et cela est principalement dû au fait – comme le démontre efficacement le politologue allemand Ekkehart Krippendorff dans l’ouvrage L’État et la guerre – que l’État, surtout à partir de celui s’étant formé à l’ère moderne (XVIIe siècle) et dans ses déclinaisons ultérieures comme l’État de droit, l’État constitutionnel etc. est intrinsèquement lié à la guerre, c’est essentiellement un État militaire, et les guerres que celui-ci a mené en permanence n’ont rien de secondaire, mais constitue son essence véritable. L’appareil militaire et coercitif, instrument de guerre aussi bien externe qu’interne, est la quintessence de l’État. Sans un tel appareil, l’État perdrait sa raison d’être.

Ce n’est pas un hasard si en 1919, le sociologue Max Weber, dans son essai La politique comme vocation, a décrit l’État comme le détenteur du monopole de la violence [légitime]. Et cette violence peut et doit être exercée aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du territoire placé sous son contrôle, donc aussi – et j’ajouterais surtout – contre ses propres gouvernés, que ceux-ci soient définis comme des citoyens, des sujets, des esclaves, des prisonniers etc.

C’est donc grâce à l’usage de la violence, et avec la concomitante et constante menace d’un tel usage, que les appareils étatiques contrôlent et gouvernent de vastes territoires et des millions d’individus. Et pour garantir sa sécurité, l’État a besoin de discipliner ses citoyens suivant son bon vouloir, et d’effectuer et organiser ce processus d’une manière toujours plus capillaire. Une telle œuvre de discipline ne peut à son tour être réalisée qu’à travers l’instrument naturel de tout État, la violence ou sa menace, pour atteindre ce consensus général acritique essentiel à tout ordre établi.

Surveiller et punir, comme dirait Michel Foucault, actuellement décliné sous une forme plus appropriée et effective : terroriser et réprimer.

Du point de vue politique, l’enquête en cours est sans aucun doute une action terroriste. Elle frappe certains individus pour en attaquer de nombreux autres, dans l’espoir que le soi-disant effet collatéral s’avère être la peur et la résignation. C’est une action de guerre contre un ennemi déclaré : l’anarchisme.

On fait amplement référence aux logiques des enquêtes et des procès pour terrorisme des années soixante-dix et quatre-vingt. Ou à ceux plus récents qui ont frappé, et continuent de frapper, le dissensus politique et social pas seulement anarchiste.

À ce propos, on peut consulter le contenu du rapport final des enquêtes préliminaires que le Parquet de Piacenza a notifié à 8 syndicalistes de SI Cobas et USB dans la maxi-enquête des gardes mobiles de Piacenza initiée en décembre 2018, dans laquelle les enquêtés sont accusés à différents titres d’association de malfaiteurs à finalité de violence privée, de résistance à un officier public, de manifestation non autorisée, d’interruption de service public, de sabotage et d’extorsion. Pour le Parquet, ces syndicalistes de base auraient « mené de nombreux conflits dans le but d’améliorer les conditions de travail des manutentionnaires, jusqu’à devenir majoritaires dans plusieurs magasins » du district de Piacenza, le plus important d’Italie pour la logistique ces dix dernières années, avec les hubs de sociétés comme TNT-Fedex, Leroy Merlin, Traconf, GLS, XPO et d’autres. À partir de ce moment, les deux syndicats auraient commencé un « conflit permanent à l’intérieur des entrepôts » prenant « comme prétexte la moindre et banale problématique de travail résoluble grâce aux relations industrielles normales ». Ils auraient provoqué « des affrontements avec la direction, avec la coopérative qui sous-traitait la main-d’œuvre » de manière à alimenter « son pouvoir » et à sortir « victorieux » pour obtenir « l’affiliation à l’association de plus de travailleurs, s’assurant les revenus des adhésions et des règlements à l’amiable ». En pratique, on criminalise ceux qui exercent ce qui ne devrait être qu’une activité syndicale classique et normale.

Les analogies de l’enquête actuelle avec les enquêtes mentionnées ci-dessus et les procès de différente nature politique sont très nombreuses. À partir du fait que le jugement de responsabilité et les indices sont calibrés non pas sur la base de la gravité objective des faits et des preuves relatives à l’appui de l’accusation, mais sur la base du niveau d’hostilité exprimé par les inculpés. Ce qui est affirmé par la DDAA du Parquet de Gênes dans la requête d’application des mesures préventives en prison du 3 mars 2023 démontre clairement que l’appréciation est faite selon la personnalité des enquêtés. Dans cette requête, en effet, on s’arrête sur la « dangerosité de la personnalité » des enquêtés liée à des connotations strictement idéologiques, comme l’évidente adhésion à l’idéal anarchiste, parfois accompagnées de faits supposés ou des considérations qui sortent – ou du moins devraient sortir – de tout type d’hypothèses de délit, comme, en ce qui me concerne, le fait d’avoir « démontré héberger avec une facilité extrême et sans remplir les obligations légales relatives aux locations, des amis et des « compagnons » dans son habitation, y compris pour de longues périodes » (survolant à dessein entre autres la contradiction intrinsèque et la diversité existant entre le concept d’héberger et celui de louer), ou le fait supposé et non vérifié d’avoir amené un téléphone à un enquêté dans la prétendue Opération Sibilla, ouverte par le Parquet de Perugia en novembre 2021, un acte « visant vraisemblablement à fournir un usage, non associable et/ou interceptable », se gardant bien de mentionner le fait que ce suspect était uniquement soumis à la mesure d’obligation de résidence, et qu’il pouvait donc librement communiquer, y compris par téléphone, avec d’autres personnes.

Il est emblématique que le même G.I.P. De Gênes, en approuvant servilement les argumentations et les requêtes du parquet sur la nécessité de mesures préventives vis-à-vis des enquêtés, tout en les remodelant avec les assignations à résidence pour certains et les obligations de résidence pour d’autres, n’hésite pas dans son ordonnance du 31 juillet 2023 à souligner « la réactivité [des enquêtés] envers toute imposition provenant de l’État, identifié comme l’ennemi principal, d’un côté, et l’adhésion convaincue à la pratique anarchiste, jusqu’à en faire une raison essentielle de vie, de l’autre ».

A fortiori, cela surprend que même le juge de première instance du Tribunal de Massa, pour justifier la décision d’empêcher à un des enquêtés de comparaître en personne à l’audience, en prévoyant une liaison vidéo depuis une prison malgré le fait que l’accusé ne soit pas soumis à la détention provisoire, allègue des raisons de sécurité à cause d’une invitation tout ce qu’il y a de plus normal diffusée sur la toile invitant à « être présent à l’audience en solidarité avec les inculpés », lesquels ne sont qu’un « groupe de personnes, qui sur la base de l’acte d’accusation, poursuit une finalité éversive à réaliser entre autres par l’action violente », ignorant incroyablement, entre autres, que dans le procès actuel contre les quatre inculpés il n’est pas reproché de délit associatif, pas plus que de délit spécifique lié à une action violente. Encore une fois c’est la personnalité, la manière d’être des inculpés – et des personnes solidaires – qui est traitée et appréciée négativement, ce qui fait que se crée et se solidifie un préjugé, grâce auquel on peut ensuite tranquillement faire abstraction dans les déclarations de tout élément factuel objectif, approuvant et se laissant guider par la culture du soupçon. Et qu’une telle attitude mentale soit faite justement par le même juge de première instance en dit long sur la prétendue impartialité et équidistance qui devrait théoriquement les distinguer.

L’hostilité envers l’autorité constituée et, dans le cas spécifique, l’adhésion à l’idéal anarchiste, est ainsi considérée essentiellement comme un délit. Par conséquent les écrits exprimant une telle hostilité et adhésion, et le journal ou la revue ou le site dans lesquels ils sont publiés, sont catalogués comme des délits. La répression actuelle mise en œuvre avec des instruments si larges et forcés envers le journal anarchiste Bezmotivny est aussi indubitablement un terrain d’expérimentation et dans le même temps une mise en garde pour des écrits et des journaux futurs, une sorte de contre-révolution étatique préventive. Ces instruments utilisés par la DDAA du Parquet de Gênes s’accompagnent aussi de la constitution d’une partie civile par le barreau de l’État concernant de présumés et prétendus dommages moraux qui auraient été subis par le président de la République. À l’arrogance du pouvoir s’ajoute le ridicule !

Le milieu politique et social que l’on est parvenu à créer au cours des dernières décennies conduit directement à un État policier : aucun dissensus n’est toléré et tolérable, sinon celui simplement formel, celui qui se limite aux lamentations et aux plaintes, qui rentre donc dans le jeu démocratique, mais s’avère inefficace et privé de tout type de conséquence sur le plan pratique. On fait ainsi un large usage des délits d’opinions. Le contrôle social et celui sur les opinions, sur les manifestations de la pensée, est toujours plus étendu, aussi et surtout grâce à la soi-disant Toile et à l’utilisation de l’Intelligence artificielle et des procédés automatiques : on pense, par exemple, à l’utilisation des mots-clés pour pouvoir identifier quels sont les intérêts d’une personne précise, ou l’utilisation algorithmique d’autres catégories de termes pour créer des corrélations élémentaires en les faisant passer pour des éléments de preuve causale, comme déjà écrit dans le prologue.

Tout cela peut bien s’insérer dans ce phénomène qui a parfois été défini comme une anticipation progressive du seuil de répression. En pratique, on passe de la répression post-délit à celle de la simple expression d’hostilité et de dissensus. Voilà peut-être ce qu’est précisément cet ordre démocratique, réputé comme le meilleur sinon le seul monde possible dans lequel vivre, dont la subversion doit être punie avec des peines très élevées.

La repentance et l’abjure : l’inquisition moderne

Les instruments utilisés dans les enquêtes actuelles, brièvement et sommairement illustrés dans certains de ses aspects spécifiques dans les paragraphes précédents, mettent en évidence des parallélismes alarmants entre la méthode inquisitoriale moderne (barbarisée par la suite à coups de lois et de décrets spéciaux, qui se sont succédés surtout à partir des années soixante-dix et quatre-vingt) et les anciennes chasses aux sorcières ou aux hérétiques. Les méthodes d’enquêtes et d’interrogatoire de la magistrature chargée de l’enquête, la prison préventive utilisée comme instrument de pression physique et psychologique sur l’inculpé, l’inversion totale de la charge de la preuve, le repentisme comme pierre angulaire des instructions et du débat, le principe selon lequel ou bien on est délateurs ou bien on est sympathisants (fautores) : tout cela est fort semblable à ce qui avait lieu dans les procès de l’Inquisition espagnole ou de celle romaine (le Saint-Office).

Par ailleurs, à propos de continuité, ce n’est pas un hasard si le système inquisitorial du système juridique fasciste – fils de celui monarchiste de la fin du 19e siècle, s’étant consolidé pendant la prétendue crise de fin de siècle – a vivement survécu à l’intérieur de l’actuel système juridique démocratique et républicain, absolument pas effleuré par la réforme du code de procédure pénal entrée en vigueur en 1989, réforme substantiellement anesthésiée par les urgences perpétuelles, véritables ou présumées, lesquelles ont toujours efficacement rempli la principale fonction de contre-réforme préventive. Rien d’étrange donc à ce que la prétendue méthode inquisitoriale continue à régner en maître dans les enquêtes et dans les salles de tribunal de l’Italie démocratique, d’autant plus dans les affaires concernant le dissensus politique et social.

Mais sur quoi se baserait une telle méthode inquisitoriale ? Pour ne pas sembler trop partial, donnons donc la parole à un fidèle serviteur de l’État, cette bonne âme qu’est l’ancien procureur de la république de Florence et procureur national anti-mafia, le nommé Pier Luigi Vigna : « […] coupable ou non, l’inculpé sait des choses importantes et si sa mémoire transparaissait, l’affaire serait infailliblement résolue. Il faut que l’analyste pénètre dans sa tête, par toutes les fentes possibles. Cette sémiotique n’admet pas l’insignifiant : les nuances somatiques ou phonétiques finissent dans le procès-verbal ; « respondit, flectens caput et submissa voce », « je ne sais rien », annote le transcripteur. D’une telle approche découle le recours aux « paroles forcées », celles extorquées grâce à la torture – considérée comme un moyen classique pour la découverte de la vérité, placée à l’intérieur de l’accusé – et qui, ajoutée à l’arsenal pénal avec Ulpiano, y resta cinq cents ans. Et d’un autre côté, théorise-t-on, en résistant aux tourments l’inculpé innocent purge les indices ».

Sur ce point, pour une brève et nécessaire description à travers des exemples concrets du développement et de l’application au cours des siècles du système inquisitorial, en retrouvant la matrice dans ce modèle catholique qui au cours du XVI et du XVII siècle d’abord fit de la culture du soupçon un véritable soutien juridique, une caractéristique « étendue, ensuite, par le pouvoir politique laïc, qui se l’est approprié, à toutes les formes de « déviance » politique qui s’opposent à la ligne « totalisante » (orthodoxe) imposée par ceux qui sont à la tête des institutions, je me permets de renvoyer à un de mes articles paru justement dans le numéro du 21 novembre 2022 de Bezmotivny, qui s’inspire de l’ouvrage Histoire de l’intolérance en Europe du juriste Italo Mereu.

En substance, Mereu affirme qu’aussi bien dans les procès de l’Inquisition catholique du passé, que dans ceux contemporains de la magistrature démocratique italienne, au lieu de reprocher des faits précis, on reproche à l’inculpé ses idées, ses désirs les plus intimes, sa personnalité même. Les faits externes n’ont pas de valeur, sinon en ce qu’ils indiquent la croyance de celui qui les a commis (la fin ultime, le cas terroriste). L’interrogé est damné, peu importe ce qu’il dit ou ne dit pas, quelque soit le comportement qu’il choisit d’assumer. Et l’origine de la praesumptio culpae remonte justement aux procès pour sorcellerie.

L’objectif final d’une telle méthode inquisitoriale est d’arriver à la repentance et à l’abjuration de la part de l’inculpé. L’inculpé est poussé et contraint à faire un examen de conscience et à confesser publiquement sa faute, reniant ses idées. Italo Mereu observe : « La confession, dans ce sens, est une découverte de la méthode inquisitoriale ; et c’est l’adaptation juridique du sacrement homonyme sur lequel elle est calquée… Avec cette différence : alors que dans la confession, c’est le pénitent qui sait et qui spontanément se présente et se confesse face aux sacerdotes… ici au contraire c’est l’inquisiteur qui sait, ou dit qu’il sait (ou prétend qu’il connaît) ». Si l’inculpé ne confesse et ne renie pas sa pensée, il y a l’incarcération préventive et les tourments (qualifiés par euphémismes d’examen rigoureux : ce qui est en action ici c’est le même tartufisme que dans des expressions comme garde à vue). Commence donc ici l’exténuant chemin qui vise à faire plier l’inculpé aussi bien physiquement que moralement : les renvois indéfinis, la prolongation de la phase de l’instruction au détriment de celle des audiences, la prison ou d’autres types de mesures comme la torture psychologique etc. Même ceux qui n’ont pas fauté doivent abjurer pour pouvoir être laissés en paix, ils doivent abjurer le fait d’avoir engendré des soupçons chez leurs prochains et chez les enquêteurs, s’exposer à la risée des médias et réaffirmer leur volonté de rentrer dans le giron de l’Église (ou de l’État démocratique).

En plus de l’abiuratio, existe aussi la purgatio : il ne s’agit pas d’une condamnation, mais d’une non-absolution, qui comporte une forme de pénitence pour le non-absout, néanmoins coupable de quelque chose. Il existe un parallèle évident avec l’insuffisance de preuve du vieux code de procédure pénal, qui de fait continue à subsister dans celui actuel : l’absence de preuve ne dissipe pas le soupçon. C’est l’apogée de la praesumptio culpae.

Sous certains aspects, il s’agit aussi de l’élévation du principe justicialiste in dubio pro republica (basé sur la présomption de culpabilité au nom de la raison d’État) par rapport à celui garantiste in dubio per reo, déjà partagé par les juristes totalitaires et par les fascistes des années trente et quarante du XIXe siècle et encore dominant dans de nombreux procès contemporains, surtout dans ceux qui concernent le dissensus politique.

En conclusion, quand, à propos des magistrats qui en Italie gèrent l’urgence infinie, on parle de nouvelle inquisition, on ne cherche pas à utiliser une allégorie : malheureusement nous sommes en dehors du domaine des figures rhétoriques, mais bien profondément dans la domination du littéralement. Les similitudes et les continuités sont en effet évidentes.

Du contrôle social à la manipulation de la réalité

De telles procédures inquisitoriales sont elles aussi utiles à l’imposition d’une vision unilatéralement étatico-centriste de la société, selon laquelle la vie des êtres humains doit nécessairement se dérouler et se développer suivant des préceptes normatifs politiques et économiques déterminés et non modifiables.

C’est une vision dont on peut faire remonter les origines à la charnière des XVIe et XVIIe siècle, quand le pouvoir politique et social, fondé depuis des temps immémoriaux quasi uniquement avec l’objectif de prélever des surplus dans les territoires et des communautés qu’il gouvernait, se trouva face à la nécessité d’organiser la production, à cause de l’expansion progressive et incessante des territoires et des communautés à gouverner, et du développement commercial concomitant et particulier qui s’est instauré à l’intérieur de ceux-ci et entre eux. L’insuffisance toujours plus évidente de contrôle à travers l’espace comme instrument principal d’ordre social, conduisit à un élargissement nécessaire de ce contrôle aux temps et aux corps qui régissaient et habitaient cet espace même, désormais toujours plus vaste et complexe.

C’est l’époque, et le triomphe, du prétendu État Absolu, dont le concept et le mythe fondateur furent décrits, comme nous l’avons déjà mentionné, par Thomas Hobbes dans l’ouvrage Le Léviathan, publié en Angleterre en 1651. Les sujets – ou citoyens – devaient obéissance absolue à l’État, lequel avait le droit et la nécessité, pour sa survie, de contraindre leurs comportements dans des schémas réguliers et prévisibles. Dans cette optique, ce n’est donc absolument pas un hasard si à la même période la chasse aux sorcières et à l’hérétique a atteint son point le plus haut.

Les principes et les concepts qui sous-tendent l’État Absolu se sont transmis au fil des siècles en restant essentiellement intacts, et ils ont imprégné la vie de la société humaine jusqu’à aujourd’hui, s’adaptant constamment aux modifications environnementales, techniques, politiques et sociales produites par l’activité des humains.

Pour ne donner qu’un exemple, que l’on pense à l’actuelle importance et fortune dont bénéficie le principe de transparence, qui tire justement ses origines de l’esprit de cette époque, représentant une véritable clé de voûte du pouvoir qui consiste dans la surveillance totale et permanente de l’action humaine. Le Panopticon de Jeremy Bentham – une prison idéale dont le projet était de permettre à un unique surveillant d’observer (opticon) tous (pan) les sujets d’une institution carcérale sans permettre à ces derniers de comprendre s’ils étaient à un moment précis observé ou non – peut être considéré comme une extraordinaire incarnation de ce principe, une expression extrême de ce que fut – et continue encore à être – une préoccupation générale de l’époque. L’idée de Panopticon identifiait le pouvoir avec l’observation, la soumission avec la visibilité, le principe universel de l’organisation sociale avec des applications infinies.

Ce qui à cette époque commença à être défini comme les classes dangereuses et les quartiers sombres des villes devait donc avoir un rapport avec la peur obsessive de l’obscurité, de l’invisibilité, de l’opacité, de la part du pouvoir constitué. Voilà donc le désir brutal de pénétrer le brouillard qui enveloppait les nouvelles villes bondées d’alors, de disposer la population dans un espace si organisé que tout ce qu’elle ferait serait immédiatement visible, et si clairement visible que les individus seraient conscients du fait qu’ils sont exposés au regard public, de sorte qu’ils s’abstiendraient d’accomplir des actes qu’ils ne voudraient pas faire en étant vus. Ce qui avait été une spontanéité totale dans une communauté de village ou dans un bourg, devait maintenant être l’objet d’effort conscient et de surveillance administrative dans une ville bondée.

L’impulsion du nouveau pouvoir, que le Panopticon mit dramatiquement en évidence, venait de la crainte qui conduisait à une attitude de méfiance universelle : on ne peut pas laisser les gens sans surveillance ; la libre errance de personnes privées de liens est un danger en soi ; les gens doivent être fixés à un endroit afin que leur temps puisse être assujetti à des schémas rassurants car répétitifs. Tout cela à cause de la désagrégation et la destruction opérée à l’époque par le pouvoir même des différentes communautés locales, structurées autour de liens coutumiers et environnementaux directs, à l’intérieur desquels les individus jouissaient d’une autonomie – certes limitée – (surtout en ce qui concerne les temps et les rythmes de travail) vis-à-vis de l’autorité constituée.

Cette désagrégation et cette destruction des communautés locales étaient fille, en plus de l’extension commerciale progressive et incessante à l’époque, aussi et surtout d’une conception de la société qui s’affirmait toujours plus parmi les classes dominantes, conception elle aussi présente et décrite dans l’ouvrage de Hobbes, synthétisée dans l’expression déjà évoquée de homo homini lupus. Selon cette conception la société n’était rien d’autre qu’un agglomérat d’individus visant uniquement à satisfaire leurs désirs insatiables. En même temps, ces désirs insatiables étaient considérés comme un puissant stimulant au développement économique, car ils nécessitaient une expansion illimitée des forces productives nécessaires pour les satisfaire. Plus de petits groupes ni de communautés structurées à travers des liens spécifiques et des solidarités locales donc, mais à la place des individus sans aucun type de relation entre eux et agissant chacun sur la base de leur profit personnel. Des atomes mus par des motivations égoïstes et irrationnelles – au sens principal de privé de tout rapport ou relation avec quelque chose d’autre.

La tâche du gouvernement, de l’État, sera donc de contrôler et de gérer les individus, la population de son territoire, de manière optimale et rationnelle, afin que les vices privés (désirs insatiables) servent de stimulants au progrès économique et donc à la puissance de la société qui doit en dernière analyse coïncider et s’identifier avec l’État. L’unique relation possible et durable sera donc celle entre l’individu et l’État.

Pour gouverner et contrôler rigoureusement les individus, dans le but de consolider ses conditions d’existence et augmenter et étendre sa puissance, l’État commence à se doter d’instruments, de méthodes et de modèles quantitatifs qui simplifient et réduisent la réalité dans l’intention de la rendre lisible et transparente à son regard. Des instruments, des méthodes et des modèles qui en même temps permettent à l’État d’avoir des conséquences profondes sur la réalité même, en la manipulant et en la modifiant.

Dans son travail de simplification de la réalité, l’État a eu recours – et a recours – à divers moyens et modèles quantitatifs comportant une sorte de rétrécissement du champ visuel. Le grand avantage de cette vision réduite est qu’elle met au point de manière plus nette certains aspects d’une réalité autrement trop complexe et ingérable. À son tour, cette simplification rend le phénomène au centre du champ visuel plus lisible et donc plus susceptible de mesures et de calculs minutieux. En combinant différentes observations marquées par le même type de regard, il est possible d’acquérir une vision globale, agrégée et synoptique d’une réalité sélective, capable de renforcer davantage la connaissance schématique, le contrôle et la manipulation.

Parmi les différents moyens utilisés par les États dans leur lutte contre les particularismes, la multiplicité, la variété, les autonomies – car c’est de ça qu’il s’agissait quand on invoquait et que l’on prétendait à une lisibilité supérieure et à une uniformité des territoires et des populations – il y avait (et il y a encore à un degré inférieur) la statistique, les recensements, les cartographies cadastrales et non, la création et l’adoption d’un patronyme fixe et bien précis, l’imposition d’une langue standard officielle, l’homogénéisation des poids et des mesures, la rationalisation des villes et des établissements ruraux, l’optimisation de la production agricole d’abord et de celle artisanale et industrielle ensuite.

Au départ, de telles interventions étatiques visaient principalement à trois intérêts matériels principaux et pressants des gouvernants : la recette fiscale, la levée militaire et la sécurité publique. Et de tels intérêts matériels faisaient naturellement partie intégrante d’une volonté de contrôle et de manipulation étatique d’une réalité politique, sociale et territoriale qui par sa diversité et complexité reflétait une large variété d’intérêts strictement locaux, en opposition à ceux étatiques. Ces pratiques locales ne pouvaient pas être englobées dans une grille administrative sans être d’abord transformées ou réduites à une sorte de sténographie plus agile, plus simple, bien qu’en partie fictive. À son tour, cette sténographie, bien qu’inadaptée, ne se limitait pas à tenter de décrire la réalité. Au contraire, grâce au plus grand pouvoir que l’État acquérait grâce aux registres, aux tribunaux et, en dernière instance, à la coercition, ces fictions transformaient de fait la réalité qu’ils prétendaient observer, bien que d’une manière insuffisamment exhaustive pour la faire coïncider exactement avec sa grille administrative. Il s’agissait – et il s’agit – d’adapter et de plier la réalité matérielle et sociale à sa volonté de puissance et aux exigences de contrôle qui en découlent.

Uniformité et universalité : c’étaient (et ce sont encore) les mots d’ordre de toute entité étatique qui visait (et qui vise) à imposer et à étendre son pouvoir sur des territoires et les populations, détruisant et homogénéisant les diversités et les variétés locales et individuelles.

Tout cela s’accompagnait d’un principe qui caractérisait une idée de progrès s’étant progressivement affirmée au cours des derniers siècles, et qui est encore aujourd’hui essentiellement et activement opérative, répondant à ce projet, enraciné dans la religion judéo-chrétienne, selon laquelle l’homme doit agir pour s’affirmer comme souverain de la nature. Un principe emblématiquement central de cette méthode recherchée et proposée par Descartes dans la première moitié du 17e siècle comme guide pour l’orientation de l’homme dans le monde. Une méthode – unique et simple – qui devait conduire à une philosophie pas uniquement purement spéculative, mais aussi pratique, selon laquelle l’homme pourrait justement se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

Cette idée de progrès, d’un processus historique nécessaire au fil duquel l’humanité est appelée à évoluer en étendant incessamment des bases productives et en transformant le monde afin de satisfaire ses désirs et de soumettre la nature, a dominé la société occidentale du 17e siècle des Lumières – avec une accélération décisive suite à la première révolution industrielle et à l’affirmation du mode de production capitaliste – jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. À partir de cette dernière période, cette idée de progrès est entrée en crise avec la menace des prétendues limites du développement et de la crise énergétique, avec l’augmentation exponentielle de la population et de la dégradation environnementale, avec l’intensification de la compétition internationale et la radicalisation du processus d’atomisation sociale, qui ont mené à une impossibilité de facto d’une utilisation émancipatrice de l’abondance marchande.

Innovation technologique, synchronisation environnementale et subordination humaine

L’idée de progrès moderne a donc été remplacée au cours des dernières décennies par une logique de l’urgence et de la crise permanente, qui tend littéralement à détacher l’organisation de la société du monde matériel et des dynamiques humaines défectueuses, attribuant tous les problèmes à ces dernières, et faisant reposer sur l’innovation incessante toute solution possible. Il s’agit toujours du contrôle et de la gestion optimale des individus et des populations de la part des pouvoirs constitués, réalisée désormais d’une manière nouvelle et actualisée, toujours plus profonde, envahissante et capillaire. Une manière qui souhaite et qui comporte une transformation radicale de l’être humain lui-même.

La marche en avant technologique, souhaitée et même rendue nécessaire par une telle logique de l’urgence, est donc devenue vertigineuse et le long de cette marche a lieu une véritable guerre contre tout ce qui est encore doté d’une autonomie existentielle, intellectuelle et même biologico-reproductive. En fin de compte, ce n’est qu’une refonte technologiquement mise à jour de cette lutte menée par l’État contre tout lien autonome des êtres humains, qu’il s’agisse d’individus, de petits groupes ou de communautés. Une lutte contre l’autodétermination des individus et des populations qui annonce un affaiblissement progressif de ces qualités humaines dont on a toujours considéré que d’elles dépendait un vivre-ensemble décent, à savoir l’indépendance de jugement, l’autodiscipline, la capacité de liens affectifs durables, et l’introduction, à leur place, de ces caractéristiques d’adaptabilité à la crise et à l’innovation (aujourd’hui emblématiquement qualifiée de résilience) d’apathie et d’absence de continuité (grâce à la perte de la mémoire, l’absence d’idéaux de références, la peur et la perception d’un éternel présent), qui mettent en place un monde dans lequel chacun peut trouver normal de confier chacune de ses fonctions, de celles relationnelles à celles mentales jusqu’à celles biologiques, d’abord aux spécialistes du système techno-économique, puis éventuellement à des tuteurs artificiels. Objectif : créer une dépendance absolue des êtres humains au système politique et économique en vigueur.

Pour atteindre plus rapidement cet objectif, une opération d’infantilisation des êtres humains est nécessaire, afin de lui rendre impossible toute possibilité de changement et toute pensée qui y est associée, instillant l’idée que le monde dans lequel nous vivons n’est pas seulement le meilleur des mondes possibles, mais plutôt que c’est le seul et l’unique monde possible. Toute tentative de modifier radicalement ce monde, de changer la direction du chemin entrepris par l’humanité, aboutirait à une catastrophe, et la seule alternative à la catastrophe serait donc de poursuivre sur cette voie préétablie, se soumettant à l’impératif d’une innovation technologique incessante. Une innovation qui sera généralement perçue non seulement comme nécessaire, mais surtout avantageuse, porteuse d’une motivation bénéfique, qui fera donc passer toutes critiques potentielles ou tout refus pour un acte moralement répréhensible – si ce n’est criminel – sur le plan politique et social.

De ce point de vue les Big Data et l’Intelligence artificielle (IA) ne sont pas autre chose que les derniers et les plus récents instruments de contrôle et de gestion des individus entre les mains du pouvoir établi. En particulier, la récente diffusion et application à une large échelle de l’IA peuvent être examinées comme une sorte de projet et de tentative de donner des solutions aussi bien techniques que politiques pour la conservation de l’ordre industriel actuel. Un ordre devenu si complexe et destructeur qu’il exige un degré de contrôle et de gestion largement supérieur aux ordres précédents, En général, l’arrivée et l’affirmation au cours des dernières décennies des Big Data et de l’IA a induit chez les êtres humains les caractéristiques décrites ci-dessus, qui les prédisposent à une véritable dépendance totale vis-à-vis des dispositifs technologiques et de ceux qui les produisent et les gèrent. Ajoutons à cela le fait fondamental, mais passé sous silence et jamais suffisamment débattu, qu’une telle arrivée et affirmation ont été rendues possible et favorisée par l’entrée en crise de la méthode scientifique ayant eu lieu à partir de la seconde moitié du siècle dernier, dont la concrétisation la plus accomplie a eu lieu au cours des deux dernières décennies.

Dans les années quarante et cinquante du XXe siècle, au lendemain de la conclusion de la Seconde Guerre mondiale, la cybernétique naissante – dont l’étymologie renvoie au terme grec gouverner, piloter – avait comme objectif de chercher à modéliser et implémenter grâce à des dispositifs mécaniques et électroniques les mécanismes physiques avec lesquels le cerveau élabore l’information, établissant une analogie fonctionnelle des mécanismes de communication et d’autorégulation (au moyen du feedback) chez les êtres humains et dans la machine, avec pour principal objectif de gérer efficacement les affaires humaines et de réguler les déficiences que la société industrielle avait créées. Ce rêve des cybernéticiens de traduire les fonctionnalités cérébrales dans un processus de calcul logique échoua globalement en l’espace d’une décennie.Mais, favorisé par le développement rapide et exponentiel des ordinateurs, emblème de l’industrialisation de la science s’étant désormais imposée à cette période, le projet initial de la cybernétique a pu à un certain moment être reformulé, non pas à travers la construction de modèles de la condition humaine, mais plutôt à travers une simulation de celle-ci grâce à des dispositifs de nature assez diverse – comme les réseaux de neurones – qui ont pour objectif d’imiter le fonctionnement du cerveau sans chercher à être un modèle au sens scientifique du terme, sans donc aucune ambition ni tentative d’expliquer comment fonctionne le raisonnement humain, mais avec pour seul désir de simuler ses effets possibles, ses opérations possibles. On est ainsi passé d’une manière d’opérer sur les choses à une manière d’agir sur la réalité que l’on peut totalement définir post-scientifique. En effet, il ne s’agit plus de la modélisation abstraite de phénomènes naturels ou sociaux, de leur compréhension à l’intérieur du modèle même et de la retraduction d’une telle compréhension dans la réalité grâce à d’opportunes règles de correspondance, ce qui est le parcours classique déployé par la méthode scientifique, mais il s’agit de quelque chose d’autre, il s’agit d’opérer directement sur la réalité en la simulant grâce à la manipulation de très grande quantité de données, sous des formes que dans la majorité des cas on n’est pas en capacité de comprendre complètement. Si d’un côté tout cela implique la nécessité d’une grande capacité de calcul, de l’autre cela ne requiert aucun type de compréhension.

Cette opérativité consacre le passage définitif de la machine comprise comme une représentation et implémentation simplifiée de processus complexes de la réalité phénoménale, à la machine entendue comme modèle normatif, à savoir un exemple auquel s’adapter et duquel dépendre sans le comprendre jusqu’au bout, faisant en sorte que c’est en quelque sorte la réalité qui doit se modeler aux modalités de fonctionnement de la machine même. D’une manière extrêmement synthétique, on est passé du modèle abstrait dérivé de l’observation de la réalité pour sa compréhension, à la réalité dérivée et dépendant d’un modèle abstrait qui l’imite sans la comprendre.

Dans un certain sens, on peut aussi affirmer que l’on est progressivement passé d’un programme cognitiviste à un programme comportementaliste. Le comportementalisme peut être considéré sur le plan de la psychologie comme un équivalent de la cybernétique. Il s’agit d’un courant de la psychologie moderne qui, au même moment où la cybernétique se développait, en a reformulé radicalement l’objet d’étude : non plus la conscience, mais le comportement observable, où le terme observable doit être compris non pas dans un sens phénoménologique général, mais dans le sens spécifique des sciences expérimentales, c’est-à-dire celui où on imagine que le principe de séparabilité est applicable. C’est-à-dire qu’elle se base sur l’idée que le comportement explicite de l’individu est l’unique unité d’analyse scientifiquement étudiable de la psychologie, pour établir le protocole de base de sa méthodologie expérimentale avec le modèle stimulus (le milieu) et réponse (le comportement). L’esprit est considéré comme une boîte noire dont le fonctionnement interne est inconnaissable et, sous certains aspects, insignifiant : l’important est d’arriver à une compréhension empirique des relations entre certains types de stimulus (du milieu) et certains types de réponses (comportementales). On privilégie ensuite des détails abstraits comme le mécanisme du conditionnement, en vertu duquel l’association répétée entre une stimulation et une réponse qui ne lui est pas directement liée, fera en sorte que, après une période de temps, cette stimulation sera suivie de la réponse conditionnée. Le conditionnement devient donc le thème central des recherches des comportementalistes, plusieurs espèces s’en distinguant, parmi lesquelles le conditionnement opérant de Burrhus Skinner, selon lequel la réponse ne suit pas le stimulus critique mais le précède, en vertu d’un renforcement, c’est-à-dire d’une gratification obtenue à la suite de détails comportementaux adaptés.

Le comportementalisme s’avère essentiellement être une idéologie scientifique qui fait de l’homme un être malléable à souhait, prédisposé à se faire l’instrument de démagogues et de tyrans, un être qui a perdu sa liberté et sa dignité, un être entièrement gérable par le léviathan numérique. Il est en effet impressionnant d’observer avec quelle précision les principes du comportementalisme ont été appliqués aux expériences numériques du XXIe siècle. Parmi ceux-ci, un problème loin d’être secondaire tient dans le fait que l’aspect décisionnel propre à l’IA est quelque chose qui advient d’une manière impénétrable, c’est-à-dire que la manière selon laquelle un réseau de neurones profond (à plusieurs niveaux) opère (par exemple comment il reconnaît un objet, ou comment il sélectionne des corrélations sur un ensemble de données sur la base desquelles il prend ensuite des décisions sur le comportement d’un utilisateur précis) est quelque chose qui nous est totalement opaque, autant qu’il l’est aux spécialistes et programmateurs eux-mêmes.

Ces courants de la psychologie moderne, avec leurs retombées applicatives, ont donc contribué de manière substantielle à déterminer le type d’être humain capable d’être géré par la physique sociale (combinaison de sociologie comportementaliste et de big data recueillies par des dispositifs portatifs, répartis et diffusés sous différentes formes, qui se propose de saisir et de guider la réalité sociale sans médiations, adhérant pour ainsi dire à la surface des comportements comme un costume smart en mesure de les produire et de les anticiper) et à l’utilisation massive de l’IA de nouvelle génération. La révolution numérique est non seulement compatible avec, mais elle a besoin d’un être humain non seulement atomisé mais aussi réduit à être un exécuteur de comportements toujours plus standardisés et pour cette raison gérables sous forme algorithmique.

Pareillement à d’autres transformations technologiques du passé, la transformation numérique détermine elle aussi une expérimentation qui implique directement, en la modifiant, la nature d’animal politique (au sens de relationnel) de l’homme, mais elle le fait d’une manière beaucoup plus profonde, envahissante et exponentielle par rapport à celles du passé, à cause de la capacité et de la puissance de calcul surhumaine qui lui est propre. Et en effet, la source principale d’incertitude qui peut rendre inefficace un système de contrôle et de prévision basé sur de grandes quantités de données est précisément l’élément humain, surtout dans ses activités sociales et dans la dimension de l’action, c’est-à-dire dans le fait de prendre l’initiative dans des directions inattendues, dans le fait d’entrer en relation directe avec d’autres humains, dans la création du nouveau, dans la capacité de produire des événements et des histoires capables d’illuminer de sens l’expérience.

Il est donc indispensable, pour l’ordre constitué et ses instruments technologiques de contrôle, de créer un milieu le moins imprévisible possible, un milieu stable et non modifiable. En effet, pour le dire avec les mots du mathématicien et philosophe Stefano Isola « les algorithmes complexes fonctionnent bien dans des situations où les variables sont bien définies, contrôlables, et surtout stables dans le temps. Il n’y a que dans ces circonstances que l’élaboration de grandes quantités de données, nécessairement référées au passé, peut être efficace pour reconnaître ou prédire des choses et des événements du futur. Donc, la voie pour rendre efficaces des prestations pour le moment non fiables de l’IA à cause de l’instabilité du milieu, est de pousser à des formes diffuses d’adaptation : rendre le milieu dans lequel elle opère toujours plus stable, et tous les processus qui y adviennent, parmi lesquels le comportement humain, toujours plus prévisibles ».

Donc, si la poésie de la cybernétique d’abord et celle de l’IA ensuite est celle de mettre du bon ordre dans le monde en gouvernant l’incertitude, la prose est au contraire renversée : pour pouvoir fonctionner de manière adéquate, l’IA a besoin d’un monde ordonné et synchronisé. Ainsi s’accomplit le renversement entre utilité de la technique et utilité pour la technique, c’est-à-dire la technicisation de la vie. En synthèse, c’est une sorte de réponse osée et arrogante à la crise du projet de mathématisation des sciences sociales. À partir du moment où les modèles mathématiques ne parviennent pas à capturer raisonnablement une réalité phénoménique dans laquelle interviennent les facultés de jugement et d’action humaine, ce que désormais seul le scientisme le plus rustre ne semble pas reconnaître, et où, en particulier, le programme d’imitation artificielle de l’esprit n’a pas eu de succès, alors on fait volte-face et on cherche par tous les moyens à rendre la réalité elle-même adhérente aux algorithmes et à leurs modèles et schémas mathématiques.

Par ailleurs, dans un milieu si stable et synchronisé il est évident que le futur se retrouvera comprimé sur le présent : l’IA occulte ce qui pourrait advenir pour ne montrer que ce qui est déjà donné, même si cela doit encore arriver. À l’opposé de la vulgate publicitaire qui accompagne chaque nouveau dispositif intelligent, chaque innovation, ponctuellement présentée comme porteuse de nouvelles potentialités pour l’expérience humaine, nous assistons à l’anéantissement systématique de la potentialité et de la possibilité que puisse s’ouvrir à l’avenir quelque chose de différent de ce que nous avons déjà maintenant. C’est la sublimation, sous forme de nécessité et d’inéluctabilité technoscientifique, de l’ordre constitué : l’unique futur possible est celui présent !

À l’analyse automatique de la réalité – une réalité comme nous l’avons dit ordonnée et stable, opportunément transformée en data, c’est-à-dire réduite à un conglomérat de données prêtes à être transformées en informations dotées de nouvelles formes de valeur, pas seulement économique – les algorithmes font correspondre des protocoles d’intervention adaptés et validés de facto. Si, comme on l’entend et comme cela arrive toujours plus, c’est l’IA qui décidera comment et quand les individus pourront profiter de services, accéder à l’argent numérique, acquérir certains produits, se déplacer d’un lieu à un autre, etc., il n’y aura aucun appel possible face à de telles décisions : non seulement parce qu’elles seront émises par des entités artificielles qui, en dématérialisant le concept de responsabilité dans le système social, en font un principe de auctoritas et de gouvernance post-politique, mais parce qu’elles seront toujours plus basées sur des algorithmes prédictifs qui anticipent les faits.

Selon des enquêtes récentes, de nombreuses assurances commencent à utiliser la reconnaissance faciale comme instrument prédictif pour décider si et suivant quelle modalité couvrir leurs clients sur la base de leur propension à avoir des accidents (cela ressemble presque à une reformulation smart des conceptions lombrosiennes du 19ème siècle). La police pourra arrêter des personnes avant qu’elles n’aient commis un hypothétique crime sur la seule base des anticipations algorithmiques, évidemment non contestables (en Italie, on a appelé Jupiter le nouveau système de police prédictive, basé sur l’IA, auquel travaille le Département de Sécurité Public du Ministère de l’Intérieur en 2020).

Aujourd’hui prolifèrent déjà des algorithmes qui prétendent évaluer les compétences transversales (soft skills) d’un candidat pour prédire sa capacité à évoluer dans un certain cadre de travail (à travers l’analyse des données biométriques comme les mouvements faciaux ou le ton de la voix, obtenus directement de leur téléphone, ou bien en téléchargeant depuis internet les informations sur la personne, ses habitudes, etc.) ou bien pour estimer la probabilité qu’une personne en attente de jugement commette un crime entre-temps, ou sa prédisposition à vouloir se soustraire à la loi. En Chine et dans de nombreux tribunaux aux États-Unis on utilise déjà des machines en charge de remplacer les juges dans les affaires mineures ou considérées comme ordinaires (comme l’algorithme Compas, qui se base sur 137 caractéristiques d’un inculpé et sur son casier judiciaire pour prévoir de manière impénétrable – qu’on pense à ce que nous avons dit à propos de l’insignifiance et de l’impossibilité de connaître ce qui se passe dans la boîte noire, c’est-à-dire dans le réseau de neurones, du côté du comportementalisme – si celui-ci commettra un délit ou un crime au cours des deux années à venir), et en Italie on prépare le terrain pour ce type de juridiction (par exemple avec la loi récente qui prévoit que les enregistrements sonores et vidéos sont des formes de documentations ordinaires des actes : le matériel audio et vidéo pourra bientôt être analysé par l’IA pour mesurer le degré de véridicité d’une déposition à partir des micro-mouvements faciaux et du ton de la voix).

Toutes ces prédictions et décisions se réalisent concrètement à travers des mécanismes dans lesquels les données sont corrélées abstraction faite des nœuds causaux que l’on peut identifier. Par conséquent, si un type qui demande un prêt bancaire s’est trouvé par hasard à boire la même marque de bière qu’un autre type qui auparavant s’est vu refuser un prêt qu’il avait demandé, lui aussi pourrait se voir refuser le prêt. Le type de significativité des corrélations identifiées pour prendre des décisions sur un certain individu, est quelque chose qui pourrait n’avoir rien à voir avec l’objet même de la décision. C’est ainsi que s’instaure un type de prise de décision semblable à celle adoptée dans les procès pour sorcellerie : tu es coupable car tu es soupçonné et fais l’objet d’une enquête.

Epilogue

Une sorte d’irrationalité profonde est en train de pénétrer l’ensemble du corps social, une irrationalité véritablement alarmante et épouvantable, car elle instaure et inaugure des discriminations qui sont constitutives de ce système décisionnel technologique. Des discriminations qui ne sont pas seulement dues au fait que les données sont conditionnées par ceux qui les ont produites, mais aussi par le fait qu’un tel système décisionnel impose des barrières et des catégories, à l’intérieur desquelles mettre les individus, qui peuvent être totalement arbitraires, et face auxquelles aucun appel n’est possible. S’instaurent alors des formes de totalitarisme larvé extrêmement insidieuses. Et à cet égard on peut bien parler de régression civile complète.

Dans l’enquête réalisée par la police politique de La Spezia et par la DDAA du Parquet de Gênes, comme nous avons déjà pu le soulever, les enquêteurs ont fait un large usage des corrélations fallacieuses – typique produit, privé de tout nœud causal, de la manière d’opérer automatique et algorithmique dont nous avons parlé, ouvertement post-scientifique – et de véritables données et thèses comportementales pour soutenir la validité des accusations qu’ils nous ont reprochées dans le procès en cours.

Pour conclure ces brèves réflexions, il faut néanmoins admettre que d’un certain point de vue la procédure pénale en cours a au moins le mérite de distinguer avec une lucidité nouvelle et supplémentaire ce qui est naturellement et authentiquement porteur de liberté, d’autonomie et de projectualité créative de ce qui est, en puissance et en acte, un succédané artificiel, bien que produit par des êtres humains, porteur d’oppression, de violence et d’aridité.

L’anarchisme et nos écrits scélérats représentent le premier facteur, l’État et le Ministère public le second.

Marina di Carrara, 27 mars 2024
Gino Vatteroni

Pour télécharger ce texte en format PDF, cliquer ici.
L’original italien de ce texte, avec la bibliograohie, est disponible sur La Nemesi.

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À propos de Sainte-Soline https://attaque.noblogs.org/post/2024/06/08/a-propos-de-sainte-soline/ Sat, 08 Jun 2024 09:59:25 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=55798 Continuer la lecture ]]> IAATA / vendredi 7 juin 2024

Nous avons été nombreux le 25 mars 2023 à rentrer chez nous abattus après la manifestation de Sainte-Soline.

Et pourtant, en voyant la couverture médiatique puis la réponse officielle des Soulèvements de la Terre, l’abattement s’est transformé en colère. L’ensemble des manifestants ont été dépeints comme victimes de la violence de la police, on nous a nié tout pouvoir d’initiative, toute organisation, toute violence portée avec offensive.

Nous refusons cette image qu’on veut donner de nous. Nous refusons la stratégie médiatique victimaire.

Si vous vous retrouvez là-dedans, on espère que cette petite vidéo vous plaira :

 

[in English]

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Italie : Réflexions de Juan Sorroche https://attaque.noblogs.org/post/2024/06/06/italie-reflexions-de-juan-sorroche/ Thu, 06 Jun 2024 18:39:23 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=55752 Continuer la lecture ]]> Il Rovescio / dimanche 2 juin 2024

RÉFLEXION SUR LE CONTEXTE GÉNÉRAL DES CAUSES DE LA LUTTE.
À PROPOS DE MES CONDAMNATIONS ET DES CHARGES DES PROCÈS ET DU LIEN ENTRE LES PRATIQUES D’ACTION DE LUTTE RÉVOLUTIONNAIRE NON-SYSTÉMIQUES ET “MON” SENS DE LA VISION ANARCHISTE

“(…) La réalité est précisément cette chose complexe qui ne peut être réduite aux conclusions d’un procès. Cela sera toujours arbitraire et sera basé non pas sur la preuve mais sur la force, non pas sur la logique mais sur la domination. Un raisonnement difficile ? Peut-être, mais un raisonnement qui, une fois fait, ne s’oublie jamais”.

[Publié sous le titre Noterelle su Sacco e Vanzetti. In margine a un convegno di studi, in “Anarchismo” n° 63, juillet 1989, pp. 36/40]

Alfredo Maria Bonanno, A mano armata, Pensiero e azione, Anarchismo Editions.

En souvenir, un salut chaleureux et à bientôt camarade Alfredo !

NOTE :

Afin de faciliter la rédaction du texte, j’ai choisi d’utiliser principalement le masculin comme désinence de genre. Conscient de l’importance de rejeter et de s’opposer aux préjugés sexistes (quels qu’ils soient), je compte sur la compréhension de ceux qui me liront pour que personne ne se sente discriminé.

Prémisse :

Bonjour à tous, camarades

Je suis Juan Sorroche, prisonnier anarchiste arrêté le 22 mai 2019, et j’écris depuis la section AS2 [1] de la prison de Terni où je suis détenu depuis cinq ans.

Après ma lourde condamnation le 26 janvier 2024 à Rome dans le procès de cassation pour l’action contre la Lega Nord, parti qui a fait et fait toujours partie du gouvernement de l’État italien, un parti fortement raciste, misogyne et xénophobe, en tant que prisonnier anarchiste je voudrais clarifier aux camarades, aux révolutionnaires, aux exclus et aux opprimés le nœud des causes de la lutte pour laquelle je suis ici en prison aujourd’hui en tant que prisonnier anarchiste.

En première instance, bien que le procureur ait abandonné l’accusation de “massacre politique” (art.285 code pénal), j’ai été condamné à 28 ans de prison plus trois ans de mise à l’épreuve. En appel, après l’avoir réduite presque de moitié, ils m’ont condamné à 14 ans et 7 mois. La Cour de cassation, il y a quelques jours, m’a condamné définitivement à 14 ans et 7 mois, une peine significative et exemplaire pour l’attentat.

En premier lieu, je tiens à dire que je suis entré en prison en ayant déjà accumulé environ 8 ans pour mes parcours de luttes en Italie, c’est pourquoi j’ai fui en cavale en 2016 pour continuer à vivre-lutter. De ces 8 ans, 4 ans sont pour le “grand procès NO TAV” [2] devenu définitif. Puis les 4 autres années sont des procès divers liés aux luttes anti-prison et anti-CPR (sorte de CRA Centre de Retention Administrative), anti-fascistes et anti-démocratiques, aux luttes contre les technologies, les OGM, “environnementalistes”, auxquels j’ai participé en essayant toujours d’inclure l’aspect anti-étatique et anti-capitaliste de l’anarchisme dans le Trentin comme dans diverses situations italiennes. Cela incluait la vallée de Susa, une route que j’avais empruntée les années précédentes dans la lutte NO TAV contre l’un des projets du capital et de l’État et le tentacule dévastateur du train à grande vitesse. J’ai été arrêté parmi beaucoup d’autres pour les journées de lutte et les affrontements violents du 3 juillet 2011. Lors du procès et pendant mon emprisonnement à l’époque, j’ai revendiquée par une déclaration personnelle ces journées de lutte et les voies de l’opposition au TGV et plus généralement l’aspect anti-étatique et anticapitaliste. J’ai refusé la défense dans le “grand procès NOTAV”, me positionnant de manière anti-juridique en essayant de me battre aussi en tribunal en refusant le procès, estimant que je n’avais pas à me “défendre” dans ce théâtre judiciaire, et pour cela j’ai été condamné à 4 ans et 6 mois. Et j’assume ces décisions la tête haute.

En mai 2019, après 2 ans et demi de cavale j’ai été arrêté avec un autre camarade. Il était accusé, avec une autre camarade, de complicité de fuite, et puis le camarade a été condamné pour complicité à un an et demi, une peine aussi importante et exemplaire que toutes celles vues depuis des années, et qui nous a prévenus de la nouvelle teneur des procès à venir.

Lorsque j’ai été arrêté, j’ai progressivement pris connaissance d’une série d’enquêtes et de procès dans lesquels j’étais accusé de plusieurs attentats à la bombe (avec intention terroriste) en Italie :

– les engins au siège de la Lega Nord à Trévise pour l’attentat du 12/08/2018, concernant les deux engins explosifs, l’un explosé et l’autre plein de clous découvert par les démineurs sous forme de piège pour attirer les membres du bâtiment et les forces de l’ordre ; ces deux engins ont été placés au siège de la Lega Nord à Trévise et ont été revendiqués avec l’affirmation : ” frappons-les chez eux!!!! : (…) pour attaquer de manière spécifique le racisme et l’exploitation. Frapper l’État, le capital et ses responsables. L’action directe permet de comprendre pourquoi et comment.

Pour une solidarité internationaliste, rebelle et Anarchiste !

Solidarité avec tou-te-s les prisonnier-e-s (…). Et à tou-te-s les rebelles reclu-se-s dans les prisons du monde entier !

Cellule Haris Hatzimihelakis/Internationale Noire 1881/2018″.

– la bombe au tribunal de surveillance de Trente en 2014. Condamné en premier instance à 3 ans et 2 mois, puis acquitté en appel, bientôt en cassation. Révendiqué anonymement : en solidarité et pour donner une voix aux prisonniers qui luttent avec dignité dans toutes les prisons et aux camarades anarchistes qui étaient en isolement dans l’AS2 en Italie et d’autres prisonniers anarchistes dans le monde entier.

– En ce qui concerne le dispositif contre le POL GAI (école de police) revendiqué par la cellule H, je cite quelques esquisses de la revendication publiée :

“(…) en tant que cellule H (C.A.A.) proche de l’Internationale Noire et nous nous joignons à l’appel à l’action pour un DECEMBRE NOIR.

Nous avons attaqué l’un des bras armés de l’État. Des flics de toute l’Italie et d’autres États sont formés dans cette “école”. C’est un petit signal contre la guerre.

Nous sommes solidaires de toutes les personnes qui luttent contre tous les États et le capital.

Nos pensées vont aux nombreux camarades réprimés, emprisonnés, torturés ou assassinés dans le présent et dans le passé.

En solidarité avec tous les prisonniers qui luttent”. Ceci dans le cadre de la campagne lancée par les prisonniers anarchistes en Grèce pour un Décembre Noir, un appel international dans le contexte de l’anarchisme d’action en 2015.

Un procès que j’entamerai prochainement.

À ce jour, j’ai accumulé 23 ans de prison.

Des actions que je partage car pour moi elles font partie de l’histoire de notre mouvement de lutte dans l’anarchisme d’action révolutionnaire non-systémique et de la lutte pour la liberté de tous les opprimés dans le monde. Au-delà de ma responsabilité ou non dans ces faits. Et je suis déterminé à aller de l’avant dans mon être anarchiste pour vivre-lutter dans le cadre de mes possibilités limitées en tant que prisonnier.

– Causes générales de la lutte et le lien entre les pratiques d’actions de lutte révolutionnaire non-systémiques –

“(…) notre éthique n’a rien à voir avec la morale de cette société fondée sur la domination. Mais nous ne pouvons pas laisser nos ennemis parler en notre nom et donc, en fait, parler pour nous. Nous devons plutôt entraver, miner, subvertir le récit du pouvoir, en nous efforçant de le renverser en un discours qui nous soit propre et qui ne perde jamais de vue ce qui nous est cher”.

La solidarité et son fantôme, “les jours et les nuits”

“C’est toujours le présent qui porte un regard transformateur sur le passé. Le passé n’est pas immobile dans un coffre-fort, il est toujours là à la disposition des nouvelles générations, et cela a été dit par un grand intellectuel juif qui était Walter Benjamin, ce sont les luttes du présent qui réactivent les étincelles d’espoir du passé, parce que le passé, dans ses tentatives d’émancipation, d’égalité, d’utopie, est resté inachevé, mais cet inachevé n’est pas enterré pour toujours, il peut être réactivé aujourd’hui. (…)”.

le passé inachevé et le courage nécessaire (extrait d’un discours prononcé sur une place de Trente en février 2024 en solidarité avec le peuple palestinien)

Je considère qu’il est nécessaire de prendre position et de clarifier le sens des causes de la lutte dans l’anarchisme et qui m’ont amené ici en prison pour essayer de renverser la description des autorités et de la transformer en notre propre discours de lutte, étant donné les nombreuses fois où il a été interprété et falsifié par le pouvoir d’État avec tant de rôles dogmatiques qui m’ont été imposés en forçant et en encadrant des rôles, des hiérarchies et des idéologies que je n’ai jamais assumés. Tout comme la signification du partage des pratiques d’action de lutte révolutionnaire dont on m’accuse encore aujourd’hui, et pour lesquelles j’ai déjà été condamné à une peine exemplaire.

Je ne regrette pas d’être un individualiste anarchiste, au contraire, j’en suis fier. Et cela, je le répète, que je sois responsable ou non de ces faits, je continue à partager les actions de la lutte anarchiste contre le capital et tous les états racistes, impérialistes et colonialistes comme l’Italie, ou l’Espagne où je suis né. Je ferai un discours sur les causes générales de “ma” lutte dans l’anarchisme en Italie. Une lutte qui est aussi pour la liberté de tous les opprimés, dont je fais partie. Parce que l’anarchisme d’action et l’anarchisme de « project insurrectionnel » est le mouvement-galaxie dans lequel je suis depuis 25 ans. Dans l’anarchisme d’action, nous avons, que nous le voulions ou non, “politiquement” – socialement nos propres espaces, temps et méthodes créés au cours des années et des années avec notre lutte, la lutte de 150 ans d’histoire anarchiste, ainsi que ses différentes perspectives. J’ai toujours fait attention, j’ai “étudié” en tant qu’autodidacte, ce n’est qu’en prison, à l’âge de 46 ans, que j’ai obtenu mon diplôme de collège, et je dois dire que depuis que j’ai commencé à lire, il y a vingt ans, avec le temps, je me suis rendu compte que je l’ai fait, au début, instinctivement, comme un instrument de prise de conscience de l’homme en révolte ; c’est dire l’importance dans l’anarchisme des théories, des livres, de nos revues, comme instruments de relations et de connaissances expérimentales qui accompagnent la perspective afin de savoir comment diriger l’action.

Je crois qu’il est fondamental de comprendre les méthodologies des expériences passées de l’anarchisme et des expériences révolutionnaires ou des luttes de tous les temps contre toutes les formes d’autorité.

C’est pourquoi, outre ma curiosité naturelle pour toutes les choses de l’univers, j’essaie toujours d’être attentif en reliant les racines fondamentales de notre passée de lutte dans l’anarchisme. Ce qui a toujours été, il faut le dire, une lutte parmi les parias des parias, le lumpen ouvrier, et ce qui est pour moi l’essence de l’anarchisme révolutionnaire non systémique et hérétique. Je crois que les méthodologies de révolte et révolutionnaires du passé sont essentielles à connaître, comme nos racines, afin de grandir et de nous développer dans la praxis aujourd’hui, dans le présent, d’essayer de les faire évoluer continuellement pour le meilleur ainsi que d’essayer à nouveau avec nos possibilités dans l’anarchisme libertaire, une lutte qui est, toujours, contre tout oppresseur autoritaire.

L’État et la répression nous signalent souvent directement, lorsqu’ils nous condamnent de manière exemplaire, que ces actions et en général les actions d’attaque avec leurs causes de lutte restent qualitativement émoussées si elles ne sont pas accompagnées d’une projection et de perspectives libertaires dans la lutte aux côtés des exploités et des forces réelles conséquentes qui doivent être créées.

Mais ce n’est pas toujours lutter côte à côte avec les exploités au sens traditionnel, c’est-à-dire dans le même espace-temps, ce n’est pas seulement se regrouper en s’homogénéisant dans un seul front, mais c’est aussi savoir créer soi-même la lutte avec nos espaces-temps, et dans nos espaces-temps, et aussi savoir respecter les autres espaces-temps dans leurs différentes diversités d’opprimés en lutte contre tous les autoritarismes.

Ce dont nous devons être conscients, c’est que les différentes luttes sont déjà intrinsèquement liées aux différentes luttes anti-autoritaires, qu’elles sont interconnectées à nos besoins communs d’opprimés, d’exclus, et que nous devons apprendre à regarder avec d’autres lentilles, qui ne sont pas les mêmes que celles de cette civilisation. Une vision de conscience claire parce que l’interconnexion réside dans la nature même d’être opprimés et exclus.

Mais attention, je n’oublie pas mes contradictions et mes imperfections. N’oublions pas nos contradictions liées à nos privilèges d’hommes hétérosexuels occidentaux, blancs et cis : l’hétérosexualité n’est pas une faute en soi, mais elle l’est quand c’est la seule voie imposée par l’éducation étatique dès l’enfance qui nous impose ce binaire à sens unique sans nous laisser le libre choix. Tout cela est imposé par la structure familiale, patriarcale, chrétienne, ici en Occident. Et je crois que c’est le premier maillon de la chaîne des privilèges et des oppressions, la base qui maintient la civilisation hiérarchique-étatique en Occident.

Tout comme nous ne devons pas oublier nos oppressions diverses et variées, de genre, de racialisation, de lieu de naissance et de la classe sociale qui en découle. Dans l’économie capitaliste, prêtons une attention particulière à l’intrinsèque travail non-salarié esclavagiste et autoritaire dans la famille, imposés pendant des siècles aux femmes ou à d’autres individualités qui ne correspondent pas aux normes de la société. Ces derniers, en général femmes, plus encore si elles sont immigrées, lesbiennes, trans, ainsi que les homosexuels etc. etc.

Ces personnes devraient être observées, acceptées, confrontées et traitées comme telles dans nos diverses oppressions et privilèges. Je dis “devraient” car il s’agit d’une autocritique, du peu d’attention et de soin que j’ai accordé et que j’accorde encore à ce sujet.

Il est donc urgent de savoir comment créer la non-dualité de la lutte, c’est-à-dire savoir comment créer de soi-même lutte intrinsèquement au soin solidaire de sensibilité, qui est courage et un autre type de paradigme de concevoir la lutte et la sensibilité et la force.

C’est ce que j’appelle conceptuellement :

Mes deux piliers fondamentaux de l’anarchisme qui sont les deux dragons de l’anarchie.

Il s’agit d’une image figurative pour simplifier et essayer de communiquer et d’expliquer des concepts très complexes de la lutte et qui représentent pour moi l’intérieur-extérieur de l’individualité avec l’intérieur-extérieur du collectif dans la lutte anarchiste.

– Le premier dragon a deux visages et est comme le yin et le yang.

Le yin est la destruction fondamentale de cette colonne portante que sont nos privilèges, enracinés en nous, différents et divers.

Le yang est l’aspect créatif et doit être accompagné par la création continue de nous-mêmes avec l’auto-éducation qui est le développement du Moi individuel en l’accompagnant vers l’Être anarchique comme ouverture à la cosmo-vision à l’autre, et à tout ce qui nous entoure en général ; nous, en tant qu’individualité, en sommes une partie inséparable.

Il s’agit donc d’une prise de conscience claire, d’une tension permanente vers la libération. C’est une révolution interne de l’être, et pour moi personnellement, c’est la libération en tant que pratique d’auto-éducation mystico-spirituelle continue.

– L’autre dragon est l’organisation individuelle et collective de l’attaque externe de la structure systémique et oppressive et qui produit les différentes morales sociales et matérielles en tant qu’organisation sociale et destruction de cette civilisation autoritaire et donc la lutte conséquente pour s’organiser pour l’attaque de tout pouvoir hiérarchique et autoritaire.

Ces deux dragons généraux sont en même temps yin-yang et doivent toujours marcher main dans la main avec leur parcours organique d’ensemble dans la perspective d’une libération totale.

Je crois que ce chemin avec les deux dragons est un chemin constant dans toute notre vie de relations de l’ensemble et doit être constamment équilibré et rééquilibré. Il s’agit d’une perspective articulée et organique, de sorte que si nous en isolons ou en supprimons une partie, cette partie est destinée à dépérir parce qu’elle vit une vie aliénée et une vie illusoire, puisqu’elle ne reçoit pas la sève du reste de la plante, c’est-à-dire de tous ces autres facteurs fondamentaux du vivre-lutter.

Et c’est pourquoi j’ai souvent remarqué que, dans la répression d’État, l’État veut manifestement effacer le contexte social et “politique”, couper la sève et naturaliser dans les opprimés qui luttent l’isolement et la fragmentation en nous aliénant. Nous dépolitiser, nous dénaturaliser du contexte social naturel des actions, des luttes, et des parcours des camarades en nous aliénant de nos propres contextes et donc en nous déconnectant conceptuellement aussi des luttes des opprimés dont nous faisons naturellement partie.

Et qu’il est juste de ne pas oublier que ces actions ne sont pas des discours mais des expressions concrètes de pratiques de solidarité de l’anarchisme pour tous les opprimés, les derniers.

L’État est conscient qu’il y a toujours eu cette possibilité incontrôlable de contagion. Il frappe donc en réprimant les rebelles et les révolutionnaires pour prévenir et minimiser ces possibilités incontrôlables.

Sachant, l’État, qu’aujourd’hui en Italie nous n’avons pas de forces révolutionnaires matérielles réelles contre un État infiniment plus puissant. Mais il sait que les objectifs, les nôtres, sont idéologiquement justes, parce qu’ils essaient de créer cette possibilité incontrôlable et contagieuse. Mais les possibilités incontrôlables doivent être créées en attaquant et en combattant concrètement à la racine la violence systémique exercée depuis des siècles et des siècles par les États racistes-colonialistes et capitalistes.

Dans les faits, la direction est la bonne.

Mais nous devons aussi être sincères avec nous-mêmes et conscients que la volonté, les passions de cœur, les idéologies utopiques sont nécessaires et fondamentales. Mais fondamentales et manquantes sont les créations méthodologiques et matérielles, les préparations de praxis des forces objectives et qualitatives réelles, en tant que minorité révolutionnaire anarchiste, pour pouvoir donner une impulsion aux luttes libertaires, être conscients que ces différents aspects sont inséparables les uns des autres. Et c’est la nécessité d’imbriquer l’ensemble des pratiques de lutte, tracts, journaux, occupations, guérilla urbaine et partisane, ainsi que de continuer à affiner les capacités d’analyse et matérielles. C’est ainsi qu’il faut encore et toujours lutter et lutter pour que la disproportion soit renversée par la gymnastique révolutionnaire.

En outre, la propagande de la praxis montre et avertit, dit à tous les opprimés que le temps d’agir est maintenant. Et que la tâche de chaque individualité est de se battre et se battre pour éradiquer précisément ce que nous avons sous les yeux aujourd’hui : les massacres, les génocides des opprimés aux mains du capitalisme et de tout État qui est raciste, impérialiste et colonialiste par nature.

C’est pourquoi, aujourd’hui, la solidarité ne peut qu’aller à la résistance des Palestiniens opprimés qui résistent au colonialisme occidental par la guérilla armée depuis 75 ans.

Car depuis le 7 octobre jusqu’à aujourd’hui, 30 000 personnes ont été tuées sous les bombes en Palestine, dont une majorité de civils, de nombreux enfants massacrés. Sans parler du génocide perpétré par l’Etat israélo-sioniste depuis 75 ans. Avec la complicité du colonialisme capitaliste des États-Unis et des États d’Europe occidentale comme l’Italie. Il s’agit là de racisme d’État systémique.

Tout comme les massacres systémiques constants, intrinsèquement naturalisés à nos yeux, que nous voyons tous les jours en Méditerranée. Ou en Libye avec les grands camps de concentration, comme sur l’île de Lesbos en Grèce, ou en Italie, en France, en Angleterre, en Espagne, et ce pour l’exploitation esclavagiste capitaliste de la main-d’œuvre immigrée dans les campagnes comme dans toutes les villes de l’Occident et dans l’ensemble du monde globalisé capitaliste.

Il s’agit des mêmes corps militaires qui m’ont arrêté, qui me retiennent prisonnier et qui servent à consolider cet État-raciste pour maintenir inchangé leur pouvoir d’exploiteurs. Ils veulent effacer d’un seul coup les niveaux très élevés de racisme social qui existaient lorsque ces actions révolutionnaires ont été menées, comme nous le voyons aujourd’hui en Italie et dans le monde entier, et que tous les États et le capitalisme ont fomenté pendant des décennies. Comme c’est le cas aujourd’hui dans toute la société italienne en la faisant passer pour quelque chose qui est dépourvu de violence, une simple opinion… les États et le capitalisme ont toujours voulu passer sous silence ces questions fondamentales et fomenter la fragmentation, l’isolement, l’aliénation avec l’outil très utile de la guerre et du racisme qu’est la lutte entre nous pauvres et opprimés : diviser pour mieux régner.

Tout cela, nous, Occidentaux, devrons l’étudier, le connaître, parce que nous sommes complices de l’Occident avec ses mouvements coloniaux européens, porteurs de l’inspiration du concept d’extermination et d’élimination des peuples indigènes dans le monde, mes ancêtres espagnols, où je suis né, en savent quelque chose, et nous devrions avoir honte de ce qu’est l’État espagnol.

C’est pourquoi nous devons utiliser les privilèges que nous avons acquis par le génocide et le sang des peuples indigènes exterminés au fil des siècles pour tenter de lutter et lutter contre nos États occidentaux, avec force, contre les idéologies racistes, filles de tous les États, du capitalisme, de l’impérialisme et de tous nos mouvements coloniaux qui ont des racines profondes dans l’Europe occidentale et étatique.

C’est pourquoi, hier comme aujourd’hui, nous devons lutter contre le nettoyage ethnique des opprimés en Palestine en luttant contre nos États occidentaux, ainsi nous luttons contre l’État colonialiste d’Israël dont l’idéologie est le sionisme, qui est intrinsèquement raciste.

Et donc :

“Nous ne pouvons pas parler aujourd’hui de ce qui se passe en Israël et en Palestine sans parler du sionisme, et ce n’est pas un hasard si Israël et ses partisans ont déployé tant d’efforts, dans ce pays comme dans d’autres, pour assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme, de sorte que vous serez réduits au silence. Néanmoins, c’est la seule manière correcte de représenter cette histoire”.

Mais attention, car cette histoire est aussi celle de la lutte et de la résistance des Palestiniens opprimés, et elle doit avant tout être la nôtre, celle des exclus qui luttent dans le monde entier.

“C’est pourquoi nous devons aller aux racines des violences qui découlent d’idéologies précises, d’idéologies racistes, et qui découlent des États-nations occidentaux, du capitalisme, d’où découle également l’idéologie sioniste, à la base de laquelle se trouve l’élimination des indigènes”.

Voici le nœud, le cœur, les causes de la lutte pour laquelle je suis en prison aujourd’hui.

La lutte pour la destruction de tout État, du capitalisme, avec son cortège de guerres, de génocides, de racismes, de sexismes, de patriarcats, d’apartheid, de toutes les prisons, de toutes les cages et de toutes les frontières, ainsi que de toutes les hiérarchies et de tous les autoritarismes, de toutes les couleurs et de tous les types. C’est-à-dire pour l’Anarchie.

Le lien spécifique du prisonnier anarchiste pour essayer de contribuer et de formuler des analyses et des méthodologies en lutte avec la relation des causes de la lutte générale.

“A ce jour, la guerre contre l’ennemi intérieur s’est irrémédiablement superposée à la guerre contre l’ennemi extérieur, dans un même mouvement pour l’accumulation de domination politique, économique et culturelle qui se fait principalement au détriment des populations et des opposants.

Dans ce contexte, la fusion des parquets anti-mafia et anti-terroriste (2015) a généré une machine surpuissante qui se nourrit d’elle-même avec toujours plus d’enquêtes et de moyens à sa disposition pour surveiller de plus en plus de personnes ou faire croire qu’elle le fait, dans le but d’installer la peur et de faire le vide autour de ceux qui sont les plus directement ciblés.

Contre toute distinction entre coupables et innocents, pur arbitraire de l’inquisition démocratique, soutenir les raisons de la révolte et les identités attaquées relève de l’autodéfense collective. Les instruments répressifs de plus en plus durs utilisés à l’encontre de certaines catégories de personnes sont appelés à se développer. L’extension du régime 41bis, l’histoire récente de l’instrument répressif du 270 (association subversive), l’inculpation de Zac [3] pour 270 quinquies (auto-formation), le paquet sécurité, le décret Caivano [4], l’extension de la surveillance et de l’emprisonnement à tous les niveaux, en sont des exemples. Dans ce sillage, les syndicats autogérés sont accusés d’association de malfaiteurs, la lutte des chômeurs organisés devient de l’extorsion, les affrontements de rue sont sanctionnés par la circonstance aggravante camorristique, les publications ou banderoles sont censurées avec l’accusation d’incitation au crime ou d’apologie du terrorisme. Même l’extension des mesures préventives [5] et du dispositif de “surveillance spéciale” – historiquement utilisées pour punir les pauvres, les brigands et les antifascistes – est l’une des nombreuses conséquences de la fusion des appareils antimafia et antiterroristes et de la nécessité de mettre sur un pied d’égalité l’arsenal de guerre contre la criminalité organisée (médiatique, juridique, linguistique) et les dissidents […].

Ce système est historiquement l’expression d’une culture de la suspicion profondément enracinée et de la tendance, depuis la colonisation du Sud de l’Italie, à transformer la question sociale, les idéaux et les luttes en problèmes judiciaro-criminels”.

– Naples, extrait d’un texte diffusé lors de la grève générale du 23 février –

– Surveillance sociale et surveillance spéciale –

Ainsi, comme l’ont parfaitement analysé les camarades napolitains, je crois que c’est le cas de ma condamnation spécifique pour la Ligue du Nord. Il en va de même pour le “nouveau” procès que je suis sur le point de subir pour 280 (attentat terroriste) à Brescia.

Ainsi, ces procès et ces condamnations ne nous affectent pas seulement en tant qu’individus spécifiques, mais surtout en tant que dynamique tactique et stratégique de l’État italien, complice des guerres coloniales en général et spécifiquement de celle d’Israël en ce moment de l’histoire, avec la patrouille stratégique du navire de guerre dans la mer Rouge et la vente massive d’armes à Israël pour le défendre, ainsi que la complicité dans la répression et l’emprisonnement, sur ordre d’Israël en Italie, de trois Palestiniens avec l’utilisation du 270. L’un d’entre eux est enfermé dans cette section de l’AS2 à Terni. Je leur adresse toute ma solidarité.

C’est dans ce cadre que rentrent ces instruments de répression générale avec les ordres pas si voilés de la puissante machine de la Direction Nationale Anti-Terrorisme Anti-Mafia avec des sentences exemplaires en ce moment historique pour l’ennemi de l’intérieur.

Et en particulier pour les bombes au siège de la Ligue du Nord à Trévise. Avec une disproportion de la peine par rapport aux faits et au crime, une peine sans précédent dans les dernières décennies de l’histoire du mouvement anarchiste, avec l’augmentation de la répression et le changement d’interprétation des lois existantes. Comme la loi sur les “massacres politiques”. Comme, pour la première fois, le massacre a été retenu dans la condamnation d’Anna Beniamino et d’Alfredo Cospito, compagnons anarchistes. Je leur adresse toute ma solidarité et mon estime. Disproportionné est un euphémisme.

Il en est de même pour le nouveau procès de la bombe contre le POL GAI (école de police) avec l’adresse et les ordres de la D.N.A.A. pas si voilée derrière la magistrature de Brescia. Un procès qui s’ouvrira prochainement.

Mais je ne veux pas m’attarder uniquement sur le plan de l’analyse technique des procès, cela sera fait, s’ils le voudront, par d’autres camarades et mieux que moi, ou de la répression comme guigne. Je voudrais plutôt faire ressortir le contexte de lutte de cette action spécifiquement à POL GAI dont je suis accusé. Au-delà de ma responsabilité ou non dans ces faits.

Contexte de cette action, qui pourtant est une méthode utilisée dans l’anarchisme depuis longtemps, et qui dans ce cas précis était la campagne de Décembre Noir lancée par des prisonniers anarchistes en Grèce et avec une réponse internationaliste dans tout le monde de l’anarchisme d’action en 2015.

Et que je voudrais rappeler qui avait :

‘En tant que fil conducteur de l’anarchisme et de l’action directe et avait été en mesure d’unir des camarades de Grèce, d’Italie, de Colombie, d’Espagne, de Suisse, de Hollande, du Royaume-Uni, d’Allemagne, du Mexique, du Chili, d’Argentine, de Bolivie, du Brésil, du Canada, des États-Unis, de l’Uruguay, d’Australie, du Pérou, de l’Équateur et de Belgique à travers de nombreuses actions à multiples facettes. Textes de camarades emprisonnés, actions de contre-information et de propagande, banderoles dans les ailes des prisons, manifs militantes et affrontements avec la police, incendies, bombes et vandalisme contre des cibles ennemies, initiatives dans les squats et les centres sociaux, publication d’ouvrages anarchistes décrivant des expériences insurrectionnelles et d’action directe, manuels et analyses théoriques de différentes visions, tous ont contribué à leur manière unique à un front polymorphe de lutte organisée de manière informelle qui internationalise les expériences et passe à l’attaque.

Nikos Romanos, “I attack, therefore I am”.

Et c’est en fait le contexte réel qui a été une contribution de l’anarchisme d’action vivant et qualitatif. Au-delà de ce que dira et dit le pouvoir judiciaire de Brescia, qui veut seulement décontextualiser et dépolitiser cet ensemble d’actions de lutte légales et illégales et qui n’ont aucune importance hiérarchique pour ceux qui ont contribué à l’appel de Décembre noir et que l’action à POL GAI à Brescia en fait partie. C’est ainsi.

Tout comme on veut décontextualiser et dépolitiser mon anarchisme, étant donné les nombreuses fois où la magistrature l’a interprété et falsifié dans les différentes enquêtes et instances judiciaires, comme la “nouvelle” enquête et le procès de Brescia, avec les nombreux rôles dogmatiques qu’elle m’a attribués, parce que, premièrement, je ne suis pas un anarcho-insurrectionnaliste, comme ils le répètent constamment, et je rejette cette figure et ce concept parce qu’ils sont imposés par les différents parquets dans différents procès comme faisant partie d’une catégorie à généraliser et à unifier à volonté pour mieux orienter les enquêtes de la magistrature et de la D.D.N.A.A. Je suis un anarchiste individualiste, et ce ne seront certainement pas les parquets à me catégoriser dans une étiquette stigmatisée pour leur propre bénéfice.

Et c’est ce qu’ils ont fait encore et encore, en interprétant à leur plaisir les différents numéros de la revue apériodique “Beznachalie” qu’ils ont pris comme preuve, ils font cela en continuation, en interprétant et en déformant les textes.

Il s’agit d’ailleurs d’un apériodique public, et non clandestin, occulte ou louche, comme ils veulent le faire croire pour créer un climat de suspicion, et que j’ai toujours revendiqué avec fierté comme faisant partie de mes propres idées et comme un moyen de propagande libre et autoproduit. C’est ainsi que j’ai écrit publiquement dans l’apériodique n° 9, partageant frontalement la méthode et la campagne de Décembre Noir en 2016.

Un appel qui est toujours une méthode-outil valide, une méthode qualitative, et qui fait partie de l’ensemble du mouvement d’action anarchiste.

Précisément, il s’agit d’une méthode d’articulation de tous ceux du mouvement Anarchiste qui la partagent, pas un label ou un acronyme, comme la magistrature et la D.N.A.A. veulent le faire passer, en m’adossant des rôles et des hiérarchies dogmatiques jamais partagées.

Ces réflexions partent toujours de l’autocritique. Je veux ainsi dire clairement et fermement ce que je pense et ce dont je suis convaincu, mais, honnêtement, je ne suis pas intéressé à affirmer nécessairement mes propres raisons.

Mais je crois qu’en lançant des discussions, des propositions et des appels, spécifiques ou généraux et qui devraient déboucher sur des actions multiformes, il s’agit de discussions, de propositions et d’appels vivants, et il est important d’en discuter entre camarades. Il faut donc se rappeler que tous les camarades qui se reconnaissent sont du même bord, donc pas des ennemis, sinon à quoi bon discuter ou faire des choses ensemble ?

JE crois que lorsqu’il a été décidé d’avoir des discussions, des propositions et des appels, il serait très opportun et conseillé de nous dire clairement ce que nous voulons obtenir de ces discussions, propositions et appels, et les raisons pour lesquelles nous prenons en charge l’articulation de manière informelle dans l’anarchisme d’action. Tout comme je crois aussi que pour commencer les discussions et les propositions, il serait bon d’être clair en perspective, ce qui signifie simplement penser d’abord aux différentes problèmes que nous pouvons trouver, ou à beaucoup d’autres choses qui pourraient être utiles, ou sur quoi et quelles actions nous ne sommes pas d’accord.

Ou pourquoi : “si les camarades ne devaient être défendus que dans les limites du mouvement anarchiste international, en ne faisant de la propagande que sur les motivations des anarchistes et en n’acceptant que les forces étrangères désireuses de rester dans les limites de ces motivations” (Alfredo Maria Bonanno).

Je pense qu’il faut d’abord procéder ainsi par souci de logique, et que l’on évitera bien d’autres problèmes inutiles. Ensuite, je crois qu’en dehors de ce que souligne Bonanno, qui pour moi est bien en général, pour les camarades anarchistes et en particulier si l’on n’est pas d’accord avec les actions ou les propositions d’actions qui ont conduit les camarades en prison. Cependant, si l’on est politiquement d’accord avec les luttes et les actions dont ils sont accusés, je crois que l’on devrait rappeler les causes pour lesquelles les camarades sont en prison ; certainement si l’on est d’accord. En outre, je crois que c’est nous, anarchistes, qui devons tenir fermement notre boussole et nos projets anarchistes de praxis et le gouvernail droit de l’action directe et de la rupture contre toute autorité et ne pas nous laisser porter par les différentes vagues. Ceci étant clair, il est évident que les réformistes joueront les réformistes et que le monde de la presse et du show-business fera de nous un spectacle sensationnel et grossier, et nous occultera probablement de manière spectaculaire, même lorsque nous serons sur toutes les télévisions du monde ; c’est cela le spectacle, c’est cela la fiction, c’est cela l’illusion. Mais est-ce que nous, anarchistes, devrions nous soucier de cela ? Pas si notre projectualité anarchiste et révolutionnaire nous est claire et que nous la poursuivons, parce que les forces réelles sont tout à fait différentes. Sinon, comment pensons-nous nous situer dans une révolte plus large ou dans une insurrection et dans la révolution ?

Il faudrait donc s’interroger et s’interroger sur ces propositions, mais d’abord entre camarades :

“si les anarchistes font tout ce qu’ils peuvent pour élargir leur propagande, pour impliquer le peuple, pour se faire entendre du plus grand nombre, comment alors, lorsque l’occasion se présente, ne pas accepter la collaboration de forces politiques et intellectuelles dont on sait très bien où elles veulent aller ?

Comment sortir du dilemme ? De façon simple, en partant toujours de la thèse que pour nous le fait technique est secondaire, et que si des camarades sont accusés, emprisonnés et dans certaines occasions, même exécutés, cela arrive seulement et parce qu’ils sont anarchistes, indépendamment du fait objectif qui constitue élément de débat du procès mais qui pour nous, révolutionnaires, n’a qu’un intérêt marginal. Nous ne devons jamais perdre ce point comme élément central de la campagne de défense politique” (Bonanno).

Mais en même temps, nous devons avoir notre autonomie au sein de l’anarchisme pour ne pas subordonner nos perceptions à une structure centralisée. En assumant les propositions et les appels, comme méthode et donc aussi comme l’espace-temps, c’est ainsi que nous soutenons tout ce qui est développement d’initiatives individuelles et de divers collectifs et groupes, afin que la créativité individuelle et collective des camarades puisse se développer de manière inventive et informelle. Ce faisant, on n’est pas soumis à une quelconque volonté d’une tendance politique. Et la tentative de créer des bases, en tant que camarades, avec une coexistence saine entre les diversités de l’anarchisme d’action et d’essayer d’avoir un approfondissement entre les différentes perspectives dans l’anarchisme. En s’efforçant et en reconnaissant la contribution sincère de toutes les différentes visions de la lutte. Tel devrait être pour moi l’objectif.

Aux camarades, je dis que c’est une méthode d’articulation qui aurait l’intention de créer des relations de lutte pour être capable de reproduire des outils méthodologiques de manière réfléchie et de suivre les luttes de manière constante et assidue. Et n’abandonnez pas les chemins et les situations auxquels même d’immenses vendettas sont promises en paroles, et je dis en paroles par expérience parce que ces promesses, vendettas et chemins tombent presque tous dans le vide après le moment d’excitation momentanée, et lorsqu’une certaine période de temps s’écoule, alors malheureusement viennent d’autres promesses et appels momentanés de “mode” et d’excitation. Et le chemin précédent tombe dans le silence absolu avec ses promesses et ses vengeances. Et attention, je fais mon autocritique. Et nous suivons continuellement, de-ci de-là, les luttes du moment d’urgence, sans véritable continuité.

Je pense qu’il suffirait d’avoir l’intelligence d’inclure celles qui ont commencé et de les relier par un fil conducteur aux causes générales de la lutte et aux luttes de nécessité qui viennent s’ajouter dans l’instant, pour éviter une déperdition d’énergie et aussi pour la perspective et la continuité. Comme c’est le cas, par exemple, avec le silence assourdissant depuis quelques mois en ce qui concerne le parcours et la question de la rétrogradation d’Alfredo du 41bis, contre le 41bis et l’abolition de la prison à vie, parce qu’il y a une autre nouvelle urgence. Et attention, je ne dis pas que ces nouvelles urgences ne sont pas à suivre, ou qu’il n’est pas bon de s’engager, au contraire. Mais… je crois que nous devrions rechercher de manière réfléchie les bons outils méthodologiques, tels que les méthodes utilisées dans les luttes mentionnées, afin que ces caractéristiques puissent émerger lorsque nous décidons de toutes les campagnes d’action autonome. Et il serait bon que cela ne soit plus basé sur les urgences des grèves de la faim des prisonniers, mais sur les luttes et les questions qui sont nées et ont été décidées collectivement pour utiliser ces méthodes. De cette façon, nous aurions la possibilité de les développer en suivant nos propres rythmes et non les rythmes de l’urgence et donc des circonstances et le rythme que nous donne l’État, et ainsi essayer d’intensifier le conflit avec un fil conducteur et une perspective.

Cela c’est pour moi d’essayer en pratique de lancer des perspectives d’action dans le concret, ouvertes et multiformes pour tous les anarchistes d’action et les opprimés qui veulent lutter, d’essayer de s’articuler et de s’organiser de manière informelle avec d’autres anarchistes et non-anarchistes.

Je crois que laisser l’espace ouvert aux actions multiformes et à toutes ces différentes individualités anarchistes devrait empêcher qu’ils deviennent la “propriété privée” d’une tendance anarchiste spécifique, ou une pratique anarchiste spécifique exclusive de telle ou telle tendance. Au contraire, elles devraient devenir des méthodologies et des outils pour tous les camarades qui veulent transformer l’anarchisme d’action en une véritable contre-action contre le système.

Et ces méthodes ont été utilisées dans la grève d’Alfredo, pour la fermeture de la section de l’AS2 à L’Aquila [6], ou pour l’appel à un Décembre Noir. Cet outil méthodologique était en fait un lien de communication entre les différentes pratiques anarchistes locales et internationalistes. C’est cela qu’il faut analyser et savoir réutiliser… toutes les pratiques : analyser-essayer-savoir-reutiliser en fonction de leurs qualités et de leur utilité. De plus, on a réussi à l’étendre à des composants non anarchistes. Et cela, de mon point de vue, c’est positif.

Pour moi, il s’agit donc de créer ces outils méthodologiques relationnels. Et en pratique, dans les luttes mentionnées, il y a eu, à chaque fois différemment, la coexistence créative de camarades d’origines et de conceptions idéologiques différentes et donc, en fait, le dépassement dialectique des tendances. Comme le dépassement de l’enlisement dans la seule théorie et de l’impasse sclérosante de la course constante derrière les émergences. Mais, camarades, nous devons en fait essayer de surmonter et de créer des dynamiques différentes et inverses à la “culture” et à l’environnement qu’il y a dans l’anarchisme, comme l’enracinement de ghettos et de différentes paroisses idéologiques avec l’environnement raréfié, parce que rien de positif ne sort de cette façon. Telle est ma volonté. Et je crois que ce devrait être la volonté des camarades qui veulent lutter dans l’action anarchiste en tant que minorité anarchiste et révolutionnaire non systémique, qui ne veulent pas s’enfermer dans le dogmatisme, et qui essaient de changer et de créer un nouveau paradigme à partir de la base.

Tout comme je crois qu’il est important de changer l’approche de la destruction de la distinction entre légal et illégal en tant que conception hiérarchique de ce que l’on fait ou de ce que les autres font. De manière à ne pas juger ou protéger a posteriori telle ou telle forme d’action. Et donc la réalisation pratique d’une perception naissante pour que les hiérarchies des moyens de lutte soient éliminées, mais par la praxis, l’action, dans la diversité de l’anarchisme. Pour que chaque individualité puisse être dans la diversité, une partie de la totalité de l’anarchisme d’action. Et non la polarisation continue de l’anarchisme d’action.

J’aime cet outil méthodologique parce que, en plus d’être utile et qualitatif, dans la pratique il a des caractéristiques d’ouverture et d’inclusion, il n’est pas pour une tendance exclusive de l’anarchisme, qu’elle soit nouvelle ou ancienne, au contraire, il le laisse ouvert à ceux qui ont choisi d’assumer la complexité de tels appels et propositions afin que chacun puisse agir selon les conditions qu’il veut et de la façon dont chaque individualité et collectivité choisit de le faire. Pour moi, c’est cela l’informalité. Pour moi, c’est la base de l’horizontalité de l’anarchisme. Et cela n’est pas synonyme de ne pas avoir de discussions animées ou de ne pas critiquer de manière constructive, même de manière virulente. Il faut aussi être conscient qu’on ne peut pas tout homogénéiser, il faut aussi choisir avec qui, pourquoi et comment : “parce qu’un mouvement, même révolutionnaire, a ses propres besoins de développement, certaines divergences d’opinion, certaines réserves légitimes, qui ne peuvent pas être mises de côté d’un seul coup” (A.M.B.).

Et nous savons comment le faire, comme nous l’avons expérimenté dans diverses luttes spécifiques, ou générales comme l’était l’appel d’Alfredo. Pour L’Aquila, pour la fermeture de la section de l’AS2 et pour Décembre noir.

Bien que dans la diversité des contextes et des objectifs spécifiques, c’est la même méthode qui a été utilisée en Grèce, celle d’une poignée de prisonniers soutenus par une assemblée de camarades qui a conduit à l’abolition des prisons spéciales, à la réduction de la loi contre la « dissimulation du visage »” lors des manif et à la loi sur l’ADN. Ce n’est pas rien. Pourtant, certains camarades n’ont pas manqué de souligner les limites, toujours présentes aujourd’hui, de cette méthode. Je crois qu’il faut affiner la méthode : pas les limites. Et sortir de l’urgence habituelle, et être capable de reproduire différents outils méthodologiques de manière réfléchie.

Je crois que c’est encore une bonne direction méthodologique à articuler, et nous l’avons fait plus d’une fois de manière pragmatique dans une coexistence créative de camarades avec des origines et des positions idéologiques différentes et avec des conceptions différentes de l’anarchisme de praxis. Et le résultat, dans le positif comme dans le négatif, qu’on le veuille ou non, est le résultat de tous ces anarchistes qui ont voulu lutter ensemble dans la diversité pour créer cela. Mais attention, ce sont les forces réelles que nous avons pu créer et mettre en œuvre, ni plus ni moins. Et je crois que c’est à partir d’elles qu’il faut repartir, les analyser, les affiner, et enfin les reproduire méthodologiquement pour les augmenter qualitativement.

En tant que prisonnier :

“Dans les heures interminables de la dimension morte et désolée de la prison, nous essayons souvent d’analyser les données qui concernent les réalités extérieures, malgré le peu de stimuli qui nous parviennent. Observer, analyser, utiliser et surveiller les événements qui se déroulent dans une dimension spatio-temporelle parallèle est une condition qui ne doit pas être traitée de manière circonscrite, mais plutôt avec des efforts constants pour se connecter avec des camarades hors des murs qui mènent leurs propres luttes contre l’autorité”.

Nikos Romanos, “J’attaque donc je suis”

C’est pourquoi, en tant que prisonnier anarchiste, avec mes limites, je continue à lutter – vivre par la pensée et l’action. En étant conscient que mes analyses et mes observations sont toujours filtrées par le trou de la serrure de la cellule de prison et qu’elles peuvent facilement être induites en erreur par les limitations imposées par l’isolement carcéral.

Mais cela ne veut pas dire que nous cessons d’essayer de faire des analyses ou de nous efforcer de nous connecter à nos camarades et aux différentes luttes. Mais sans une continuité d’échange réciproque, d’approfondissement entre l’extérieur-intérieur et l’intérieur-extérieur, les débats relationnels de fait stagnent et les camarades restent en dehors des chemins et des discussions, et les liens et les connexions avec les camarades intérieur-extérieur et extérieur-intérieur ne parviennent pas à contribuer et à formuler des méthodologies. Je crois que ces outils méthodologiques de connexion avec les camarades sont nécessaires.

Solidarité avec les prisonniers palestiniens emprisonnés par les États bellicistes d’Israël et la complicité de l’Italie.

Solidarité avec la résistance des Palestiniens opprimés qui résistent au colonialisme d’Israël et de l’Occident par la guérilla armée depuis 75 ans.

Solidarité avec ceux qui luttent contre le racisme, le colonialisme, l’apartheid et la guerre qui commence ici.

Solidarité avec les antifascistes en Hongrie.

Solidarité avec mes camarades jugés pour la manif au Brenner.

Solidarité avec nos camarades Monica Caballero, Francisco Solar et Marcelo Villarroel.

Solidarité avec Juan Aliste, Joaquin Garcia et Juan Flores.

Solidarité avec les camarades emprisonnés au Chili, en Grèce, en Russie, en Biélorussie et en Ukraine, solidarité révolutionnaire !

Solidarité avec les prisonniers Mapuche !

Déclassification d’Alfredo Cospito du 41bis

Solidarité avec Alfredo et Anna.

Contre le 41bis qui anéantit les prisonniers enfermés.

Solidarité internationale avec les prisonniers de la lutte sociale dans le monde entier.

“Nous devons lutter et lutter pour que la disproportion soit écrasée”

pour la propagation des pratiques de solidarité révolutionnaire !

Et, quelle que soit la voie empruntée, toujours avec le cœur et pour l’anarchie !

18/03/2024
Prison de Terni AS2
Juan Sorroche

 

1 Alta Sicurezza, Haute Sécurité, régime spécial de détention pour les détenus considérés particulièrement dangereux, il y a des différentes groupes selon le type de crime : mafia, drogue, terrorisme. L’Alta Sicurezza est quand même un régime moins restrictif du 41 bis. [NdT]

2 Procès à 53 camarades pour les deux journées de révolte contre le TAV en Val di Susa du 27 juin et 3 juillet 2011. [NdT]

3 Camarade de Naples accusé d’avoir attaqué le Consulat grec en 2021, dans le contexte de la campagne de solidarité avec le prisonnier révolutionnaire Dimitris Koufontinas, à l’époque en grève de la faim. Après un an de prison an AS2 à Terni, il est aux arrestations domiciliaires depuis mars 2024. [NdT]

4 Loi du décembre 2023 qui a durci la répression à l’envers des mineurs. [NdT]

5 Les “misure di prevenzione“, parmi lesquelles la plus grave est la surveillance spéciale, sont des mesures restrictives de la liberté personnelle octroyées sur la seule base de la dangerosité sociale. [NdT]

6 En 2019 dans la prison de L’Aquila une section de AS2 féminine a été ouverte pour trois camarades anarchistes et une prisonnière musulmane. Etant donné que dans la même prison il y a une section de 41 bis, les conditions de détention étaient plus dures que dans d’autres section de AS2. Les camarades ont entamé une grève de la faim qui est durée plus d’un moi, suivies par des camarades reclus dans d’autres prisons et, à l’extérieur, les camarades ont fait plusieurs actions contre cette nouvelle section de AS2 qui a été enfin fermée. [NdT]

 

Mise à jour du 24 septembre : cliquer pour télécharger ce texte mis en page.

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Takakia #2. Hululements crépusculaires pour une résistance libre et sauvage https://attaque.noblogs.org/post/2024/06/04/takakia-2-hululements-crepusculaires-pour-une-resistance-libre-et-sauvage/ Tue, 04 Jun 2024 16:43:53 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=55781 Continuer la lecture ]]> reçu par mail / mundi 3 juin 2024

Bonjour,
Le deuxième numéro de la revue Takakia vient de sortir. N’hésitez pas à nous contacter pour recevoir des exemplaires (précisez une adresse postale). Sur notre
site, il y a un formulaire de contact sécurisé (PGP).

bonne lecture,
l’équipe de Takakia

—-
Takakia #2
Hululements crépusculaires pour une résistance libre et sauvage

90 pages – printemps 2024

prix libre (coût de fabrication 1,75 euros)
abonnement de soutien : 20 euros (3 numéros par an)
tirage 1000 exemplaires
Pour commander :
– via le formulaire sur takakia.blackblogs.org
– via le mail takakia@riseup.net

Messages de service
– Le numéro #1 est épuisé, un pdf peut être téléchargé depuis notre site.
– Si vous avez pris un abonnement, merci de nous le signaler avec un petit mot (avec l’adresse postale)
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nouvelle adresse. Merci de nous écrire pour connaître ces coordonnées !!

Sommaire

ARTICLES ET RECITS
Solidarité avec l’insurrection kanak
Résister à la technosphère
Guerre aux plantes
Libérer la nature… ou défendre des terres agricoles ?
Au carrefour de la logistique. La géographie du transport industriel
Les sons de la disparition
Bòsc. Récit d’un carnage.
Au plus profonde de la nuit, la lune est la plus claire. Plongeon dans
l’effervescence écologiste et le sabotage anti-industriel dans les
contrées allemandes
Contact !
Il y aussi quelque chose de triste dans notre fascination pour la
rébellion des orques.
Quitter les sentiers battus
Des tirs dans la nuit. Quand un franc-tireur prend le système
techno-industriel dans sa ligne de mire

RUBRIQUES
Résistances hexagonales
Bloquer ce qui empoisonne
Journées d’action contre le béton
No passarail
Devant la porte des ecocidaires
Perturbation d’un débat sur la future mine de lithium
Mobilisation contre les géants de l’électronique à Grenoble
Contre la relance nucléaire, riposte anti-autoritaire
Perturbation d’une réunion publique pro-nucléaire à Bure
Bribes et fragments de la résistance contre l’A69

Mauvaises herbes
Cueillette printanière: Broccoli sauvage et Egopode

Aguérissement
10 minutes

Contes
Ainsi nous leur faisons la guerre. Épisode 2: Back to Basics

Recensions
Nous n’avons qu’une seule terre & Retour aux sources du Pléistocène
La part sauvage du monde
La rueé minière au XXIe siècle

ANNEXES
La Gazette. Dépêches de la résistance férale
Petites annonces
Collapso Quiz

Petite présentation de la revue :

Sur le plateau tibétain, au nord des géantes de l’Himalaya, une plante rare s’accroche aux falaises granitiques glacées, témoins robustes du Jurassique. Sur le toit de la planète, les pousses vertes de cette plante restent proches du sol, dépassant rarement l’épaisseur d’un doigt, et ses feuilles sont minuscules. Très rare, son vert vif et éclatant n’a été observé que par peu d’humains. Le nom vernaculaire en japonais, nanjamonja-goke, reflète bien la résilience hors commune dont fait preuve cette plante : la « mousse impossible ».
La mousse Takakia, est le plus vieux genre taxonomique de plantes connu. Elle a probablement 390 millions d’années, plus vieille que le supercontinent Pangée qui a commencé à se séparer il y a 200 millions d’années pour former les continents tels que nous les connaissons aujourd’hui. Si Takakia est particulièrement âgée, les mousses sont parmi les plantes les plus vielles sur terre. Leur résilience, leur capacité d’adaptation et d’évolution sont tout simplement uniques, ce qui les rendent capables de prospérer presque partout : dans les déserts les plus secs comme dans les forêts luxuriantes, sur les collines de l’Antarctique balayées par les vents et aux sommets des montagnes.
Dans le monde moderne, les mousses, pourtant si fondamentales pour le vivant, ont été relégués au décor. A proximité de la présence humaine, elles font souvent l’objet d’une impitoyable guerre chimique afin de les expulser du pavé et du béton, des cadres, des fenêtres et des seuils de portes. Est-ce que ce serait une coïncidence que dans les imaginaires de villes en décrépitude, dans des rêves de la chute de la société industrielle, les mousses – plantes porteuses de vie et résilientes face aux pires pollutions et radiations – sont parmi les premières à recouvrir les ruines des usines et des métropoles, des autoroutes et des déchetteries ? Dans la revanche de la nature, les mousses avancent. Et avec elles, la vie non-domptée, le sauvage, la farouche, le rudéral. Takakia a survécu à au moins quatre extinctions massives dela faune et de la flore, toutes dues à des changements climatiques. Ce n’est pas la première fois que les mousses voient les glaciers fondre. Mais aujourd’hui un défi autrement plus grand se dresse devant la mousse impossible. Désormais, sa résilience mythique est mise à rude épreuve par la crise écologique totale qu’est la société industrielle. C’est ce que Takakia sur le plateau tibétain raconte aux humains qui sont allés la trouver : d’année en année, son combat se durcit, mais sa résistance ne faiblit pas. Elle recule, mais elle se bat, inlassablement. Takakia marque une ligne de démarcation : résistance et liberté ou soumission et agonie. Le souvenir des mousses qui ont verdi la planète et ont donné naissance à tout ce qui vit et croît à la sortie de chaque ère de cataclysmes n’a pas été effacé. Aasaakamek, celles qui couvrent la terre. Aujourd’hui, cette force viscérale vient nourrir le fabuleux rêvede les voir couvrir les ruines industrielles de l’Anthropocène. Chaque pousse de Takakia rappelle le défi actuel : œuvrer à la chute de la société industrielle ou périr avec elle ; résistance libre et sauvage ou soumission morbide.

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Bélarus : Quand l’idéologie fait obstacle à la solidarité https://attaque.noblogs.org/post/2024/05/13/belarus-quand-lideologie-fait-obstacle-a-la-solidarite/ Mon, 13 May 2024 12:27:54 +0000 https://attaque.noblogs.org/?p=55530 Continuer la lecture ]]> Anarchist Black Cross Belarus / mardi 16 avril 2024

Au cours des quinze ans d’existence de notre collectif, nous avons traversé plusieurs crises politiques majeures. Pendant les élections, les protestations et la répression politique, le mouvement anarchiste biélorusse n’a pas été confronté à l’isolement, de la part de ses compas. De Los Angeles à Hong Kong, des gens du monde entier ont montré leur solidarité dans la lutte contre la dictature biélorusse et pour une société juste et libre.

Pendant cette période, nous n’avons que rarement rencontré des gens qui essayaient de nous expliquer que le régime biélorusse n’est pas si mauvais et que toutes ses horreurs ne seraient que de la propagande libérale. Depuis 2014, nous avons rencontré, à l’étranger, des antifascistes ou des anarchistes qui, d’une manière ou d’une autre, croyaient à la propagande russe à propos des Républiques populaires de Lougansk et de Donetsk. Mais, avant 2022, nous avons rarement rencontré des « expert.es en l’Europe de l’Est » qui nous auraient parlé avec assurance d’une réalité qui n’existe que dans le domaine de la propagande politique.

Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, la situation a changé de façon vraiment spectaculaire. Soudain, au sein des mouvements anarchistes et antifascistes, ont fait leur apparition des « spécialistes » des réalités de l’Europe de l’Est, qui nient complètement les faits, en faveur d’un modèle simpliste du monde. De nombreuses discussions sur la guerre en tant que conflit entre l’OTAN et la Russie ou sur le régime fasciste de Kiev ignorent foncièrement les faits objectifs. Dans ce texte, nous voudrions discuter de la manière dont cette attitude affecte le développement de la solidarité internationale et dont certain.es anarchistes choisissent de déformer la réalité dans la lutte pour la suprématie idéologique.

L’Internationale des fédérations anarchistes (IFA)

En Europe de l’Est, peu de gens ont entendu parler de l’IFA, une organisation anarchiste internationale fondée en Italie en 1968. Au moment de la rédaction de ce texte, la Fédération est composée de groupes d’Europe, d’Asie, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. À un moment donné, elle comprenait aussi des organisations de l’ancienne Union soviétique, y compris du Bélarus.

Avec le déclin de la Fédération des anarchistes du Bélarus (FAB), notre groupe est devenu l’organisation de contact de l’IFA dans ce pays. Pendant de nombreuses années, nous avons travaillé en étroite collaboration : nous avons rendu visite à des compas dans différentes régions et, avec d’autres organisations, nous avons fait des tours d’information dans différents pays. Jusqu’en 2022, nous n’avons pratiquement pas eu de conflits politiques graves avec les organisations membres de l’IFA. L’invasion de l’Ukraine a profondément changé l’attitude de nombreux.ses membres de l’Internationale à l’encontre de notre groupe.

L’une des raisons réside dans notre initiative de tenir des réunions informelles en ligne avec des membres de l’Internationale sur la guerre en Ukraine : l’objectif principal à ce stade-là était de transmettre des informations objectives sur ce qui se passait et de lutter activement contre la désinformation russe. Ces réunions devaient avoir lieu toutes les deux semaines. Dès la deuxième réunion, nous avons rencontré de graves problèmes, lorsque certain.es participant.es, membres de l’Internationale, ont commencé à répéter presque mot pour mot la propagande russe sur l’OTAN, le fascisme en Ukraine, etc.

La série de réunions en ligne s’est terminée assez rapidement. D’une part, la réticence de nombreux.ses anarchistes à accepter des faits objectifs les a entravées. D’autre part, certain.es membres de l’Internationale ont insisté pour officialiser de telles réunions, ce que nous avons considéré comme une tentative flagrante de « bureaucratiser » des informations gênantes.

Nous avons rencontré le problème de la « bureaucratie sélective » un an plus tard, quand, lors d’une des réunions formelles de l’Internationale, nous avons proposé d’inviter des compas d’Ukraine et de Russie, pour expliquer la situation dans ces régions et la possibilité d’interagir directement avec les militant.es locaux.ales, plutôt qu’avec des informations provenant des réseaux sociaux et de groupes douteux.

La participation d’anarchistes d’Ukraine et de Russie a été bloquée et après plusieurs mois de tentatives constantes pour exclure les gens de Bélarus, d’Ukraine et de Russie des discussions sur la guerre en Ukraine, nous avons décidé de nous retirer de l’Internationale [1].

Cette situation a été la première d’une longue série de barrières érigées autour du thème de la guerre en Ukraine par certains groupes d’« expert.es », qui préfèrent la même vision simpliste du monde. Malheureusement, dans certains pays, nos anciens.ne compas de l’Internationale jouent un rôle actif dans le maintien du mythe de « l’OTAN contre la Russie ».

Le conflit au sein de l’IFA nous a montré à quel point les liens internationaux sont fragiles face aux programmes gouvernementaux de désinformation, au dogmatisme idéologique et à la réticence de nombreux.ses anarchistes à comprendre des conflits internationaux complexes.

Foire du livre et congrès

À l’été 2023, nous avons demandé de participer à la Foire du Livre anarchiste de Ljubljana, où nous avons fait une présentation sur la répression au Bélarus, avec une session séparée pour discuter de la façon dont la guerre en Ukraine affecte les luttes politiques des anarchistes. Quand nous avons vu les panneaux « pas de propagande de guerre », les membres de notre collectif ont été quelque peu confus.es, sachant que la position sur la guerre des organisateur.trices de la foire du livre est ambiguë. Nous n’avons jamais compris à qui s’adressaient ces affiches, même si, à un moment donné, nous avons eu peur qu’on nous dise de retirer des brochures avec des entretiens sur la guerre de différent.es anarchistes d’Ukraine et de Russie.

Lors de cet événement, nous avons rencontré, entre autres, des compas qui par le passé avaient organisé des événements de soutien financier et des présentations de l’ABC [Bélarus]. Certain.es d’entre elles/eux ont complètement refusé de nous parler, tandis que d’autres ont préféré communiquer sous la forme de déclarations politiques plutôt que de dialogue.

Au congrès anarchiste de Saint-Imier, nous avons commencé à parler ouvertement de nos craintes que notre position politique sur la guerre en Ukraine n’affecte la solidarité avec les compas réprimé.es au Bélarus : plus nous essayons de remettre en question les positions qui ne tiennent pas compte de la situation dans la région, plus nous devenons des « parias » dans certaines branches du mouvement anarchiste, qui étaient prêtes, auparavant, à apporter un soutien varié aux compas de la région BUR (Bélarus, Ukraine, Russie).

En Suisse, nous avons également pris conscience du fait que nous commencions à être considéré.es comme des militaristes et des partisan.es de la guerre en Ukraine, bien que personne ne nous l’ait dit directement. Nous avons été informé.es de cette perception presque un an après notre voyage en Suisse.

Les organisations partenaires

Avant d’aborder notre « engagement en faveur du militarisme », nous voudrions discuter brièvement de la manière dont les anarchistes et les gauchistes occidentaux.les trouvent des partenaires « alternatif.ves » dans cette région, pour confirmer leurs opinions politiques.

Par rapport à la situation en Ukraine, le principal partenaire des antimilitaristes était l’odieux groupe de média Assembly [Assembleia], de Kharkiv, qui préfère se dissocier du reste du mouvement anarchiste et qui coopère activement avec le groupe de Vadim Damier, un historien russe [et membre de la Confédération révolutionnaire des anarcho-syndicalistes – KRAS ; NdAtt.] qui, depuis 2014, propage le mythe d’une Ukraine fasciste. Si vous voulez en savoir plus sur Assembly, demandez aux anarchistes ukrainien.nes.

Dans le cas du Bélarus, la situation est devenue assez bizarre, car les antimilitaristes et les pacifistes ont tout à coup commencé à travailler avec la controversée Olga Karach, une « professionnelle » de l’activisme des ONG, au passé douteux, ce qui était déjà bien attesté avant les événements de 2020. Les personnes qui sont familières avec la scène politique du Bélarus ont entendu parler de Karach et comprennent le danger d’une interaction politique avec cette personne : pour Olga, la désinformation est l’un des outils pour construire du pouvoir politique et pour collecter de l’argent.

Il s’avère que l’organisation Our House, dirigée par Olga, participe activement à la création d’un mythe sur un mouvement de masse de déserteurs, à l’intérieur Bélarus, qui veulent quitter le pays pour tenter d’éviter la mobilisation. En novembre 2022, il y aurait déjà eu des dizaines de milliers de ces fugitifs [2]. Combien de ces fantasmes Karach a vendu à la gauche occidentale reste à ce jour un mystère.

En prenant l’exemple de l’organisation mentionnée ci-dessus, il devient évident que, dans leur recherche de nouveaux « partenaires » en Europe de l’Est, les gauchistes et les anti-autoritaires [occidentaux.les] sont prêt.es à travailler avec des figures douteuses, pour autant qu’elles confirment les faits nécessaires à leur vision du monde. Le critère de la confiance devient non pas la tentative de comprendre la situation réelle dans la région et la volonté de soutenir la lutte, mais plutôt l’interaction avec celles/ceux qui confirment des idées préexistantes, fausses.

Avec cette approche, certains groupes d’activistes risquent de tomber dans le piège d’escrocs qui s’intéressent avant tout à l’aspect financier des choses. L’incapacité ou la réticence à creuser certaines questions font des anarchistes des proies faciles pour ceux/celles qui, traditionnellement, « parasitent » les forces politiques progressistes et de centre-gauche.

Est-ce que l’ABC Bélarus soutient la guerre en Ukraine ?

Il y a quelques mois, l’ABC Bélarus a demandé à participer, avec une table de presse et/ou une présentation, à une foire du livre à Berlin [3]. Les organisateur.trices de la foire ont déclaré qu’elles/ils prévoyaient d’accorder une grande attention à la question de la guerre en Ukraine. La réponse à notre demande a été catégoriquement négative et contenait la formulation suivante :

« …Vous êtes en faveur de la guerre en Ukraine, alors nous n’avons plus rien à dire… »

Et il est évident que cette perception des anarchistes de la BUR qui résistent à l’impérialisme russe continue à se renforcer dans l’esprit d’une partie du mouvement anarchiste. Au lieu d’une analyse critique et de tentatives de dialogue, nous nous heurtons encore et toujours à un mur d’ignorance politique flagrante. En conséquence, l’ABC Bélarus ne se rendra pas à la foire de Berlin (notre dernière intervention dans cette ville, qui a traité de la situation de la répression dans notre pays, a eu lieu avant le début de l’invasion à grande échelle [de l’Ukraine]), et les organisateur.trices de cet événement pourront mener des débats dans une atmosphère de « consentement » général, s’étant assuré.es de l’absence d’opposition de la part de personnes qui mènent leurs activités directement dans la région de la BUR.

Alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que les militant.es occidentaux.ales « se lassent » de ce sujet, nous nous attendons à ce que cette approche envers notre collectif ne fasse que croître et que les « mauvaises herbes » de la désinformation et des mensonges purs et simples se développent à la place de la solidarité.

Nous ne frapperons pas aux portes fermées des centres sociaux de l’Ouest, pour essayer de raconter l’histoire de notre lutte ou de la répression contre nos compas. Nous avons beaucoup d’espace où diriger nos énergies telles qu’elles sont. Mais est-ce que les personne qui censurent des groupes de solidarité se rendent compte que, si elles sont vraiment attachées aux idées de l’internationalisme et de l’anarchisme, elles devraient alors se charger de soutenir avec leurs propres forces les compas réprimé.es ? Il est donc également de la responsabilité de ces groupes d’informer de la répression le mouvement anarchiste au sens large et de collecter des fonds pour apporter un soutien de base à celles/ceux qui poursuivent la lutte en prison.

Pour notre part, nous voulons exprimer notre gratitude à ceux/celles qui continuent à soutenir notre collectif et nos compas au Bélarus, en Ukraine et dans d’autres pays d’Europe de l’Est. Malgré tous les défis et les obstacles, c’est vous qui montrez l’exemple de la solidarité internationale et de la disponibilité à se tenir côte à côte dans les moments les plus difficiles de notre lutte, peu importe le nombre de kilomètres et de murs qui nous séparent !

 

Notes :
1. Au cas où quelqu’un.e douterait de notre participation à l’Internationale, la prouve en est au lien : https://web.archive.org/web/20220616161216/http://i-f-a.org/members/ (archive du site web, à partir de 2021)
2. https://pramen.io/ru/2022/11/trusost-evropejskogo-patsifizma/
3. https://anarchistischebuechermesse.noblogs.org/

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